‹ Considérations générales sur l'ensemble de la civilisation chinoise et sur les relations de l'occident avec la ChineChapitre 7 sur 10 · DES RELATIONS DE L'OCCIDENT AVEC LA CHINE · texte numérisé non relu

DES RELATIONS DE L'OCCIDENT AVEC LA CHINE

Considérations Nous avoDs ainsi terminé l'appréciation de la civilisation

préliminaires

sur la situation chinoise, considérée successivement dans ses éléments essen- Je l'Occident ticls, dans son évolution et, finalement, dans ses principaux

*^par rapport ^au tvpes philosophiqucs. Il v avait une haute importance théo- "^ Planète* rique dans l'exécution d'un tel travail. Car la Chine constituait, jusqu'ici, une sorte de mystère historique, directement inaccessible aux explications de toutes les théories théologicométaphysiques (1). Il existait bien de nombreux documents dus à une sagace et patiente érudition, quelques aperçus intéressants et parfois profonds avaient été produits, mais il n'existait pas une véritable théorie de l'ensemble de la civilisation chinoise. Ceci est frappant en voyant un homme qui a profondément pensé sur un tel sujet, Abel Rémusat, en venir à considérer des métaphysiciens, très probablement imbus de la philosophie indoue, comme des types de la civilisation chinoise ; enfin, Abel Rémusat, malgré des aperçus ingénieux et quelquefois profonds, méconnaît tellement l'esprit fondamental du peuple qu'il avait tant étudié, qu'il ne peut comprendre l'adoration réelle du Ciel, qui est cependant la base mentale de sa longue évolution.

Ainsi donc ce grand problème historique n'avait pas été résolu, ni ne pouvait l'être, jusqu'à l'avènement de la philosophie positive, qui devait montrer par une telle solution sa profonde réalité et son intime fécondité.

Mais malgré l'incontestable importance philosophique de cette théorie, il faut en faire découler des conséquences d'une plus haute utilité, en la faisant servir de base à l'institution d'une politique systématique qui dirige enfin les relations de plus en plus multipliées de l'Occident avec la Chine, de manière à ce que ces relations soient utiles à la fois à ces deux grands groupes sociaux, au lieu d'être si profondément pér-

il) C'est la profonde conception positiviste sur le Fétichisme, début spontané de la raison humaine, qui a fourni le point de départ d'une théorie vraiment scientifique sur un te! sujet.

turbateurs pour l'un et pour l'autre, comme cela devient de plus en plus manifeste.

Ce sont donc les principes d'une telle politique, déduits de la double étude de l'évolution occidentale et de révolution chinoise, que je vais actuellement rapidement développer; ce sera le résultat pratique et social de notre longue étude.

Avant d'aborder l'exposition de cette politique, il faut sommairement considérer la situation de l'Occident en ellemême, par rapport au reste de la Planète, et spécialement quant à la Chine.

Un premier fait incontestable, c'est la situation profondément révolutionnaire de l'Occident; c'est-à-dire qu'il y a absence de doctrine directrice, négation des antécédents, poursuite de l'avenir sans préoccupation du passé, anarchie intellectuelle toujours croissante. L'unité d'opinion, base de toute société durable, manque de plus en plus. L'Occident se place donc chaque jour davantage dans une situation profondément instable.

Le second fait capital propre à cette situation, c'est le développement croissant d'une activité industrielle de plus en plus prépondérante, caractérisée par un esprit d'initiative que surexcite, au lieu de la régler, l'absence d'unité doctrinale que nous venons de constater. Il faut apprécier l'origine historique de ces deux faits essentiels avant d'en poursuivre les conséquences quant aux relations de l'Occident avec le reste de la Planète.

Le moyen âge, à partir du xiv" siècle, a livré à l'ère moderne qui s'ouvrait une masse sociale, libre, sans caste, et nécessairement pacifique et industrielle. Il est résulté de là la situation la plus profondément favorable à un développement,^, toujours croissant sous l'impulsion de son propre poids, de l'activité scientifique, esthétique et industrielle. La situation, qu'Auguste Comte a montrée comme la source de la libre évolution propre à la civilisation grecque, est devenue, grâce à la libération des travailleurs accomplie au moyen âge, commune aux nombreuses populations de l'Occident européen. L'activité nécessairement pacifique de la masse sociale, l'aisance et l'indépendance qu'elle crée sur une vaste échelle, l'émancipation

que procure l'absence de l'esprit de caste et de l'oppression mentale de la théocratie, sont dès lors devenues la source d'une activité vraiment inouïe, d'un esprit d'initiative tout à fait sans exemple, qu'augmentaient chaque jour les résultats acquis, et que limitait de moins en moins l'impuissance de la doctrine théologique qui avait prévalu pendant le moyen âge. Ce mouvement, exclusivement propre aux populations occidentales, était un résultat nécessaire de toute la série des antécédents, grecs et romains d'abord, et finalement catholiques et féodaux. C'est ainsi que s'est produite la situation que j'ai définie tout à l'heure, d'une immense population livrée à une activité constamment croissante et de moins en moins réglée (1).

Des esprits placés dans un tel milieu devaient nécessairement pousser leurs entreprises dans toutes les directions. Il devait en surgir, et il en a surgi, en effet, d'énergiques individualités développant dans l'industrie, dans le commerce, la plus puissante activité.

Ce foyer incandescent devait nécessairement, sous l'impulsion combinée de l'esprit scientifique et industriel, des habitudes militaires et à quelques égards secondaires des croyances théologiques, développer d'activés relations avec le reste de la Planète. L'établissement de ces relations sur la plus vaste échelle était à la fois inévitable et indispensable.

La situation même que je viens d'analyser, si profondément favorable à l'initiative individuelle et au développement

(1) Ce groupe, composé de cinq grandes populations distinctes, la France au centre, l'Italie et l'Espagne au midi, la Grande-Bretagne et la Germanie au nord, est habituellement désigné sous le nom de la chrétienté. Il y aurait opportunité à substituer les dénominations à'occirJenfolité, de peuples occidentaux, aux dénominations évidemment impropres de chrétienté, de peuples chrétiens. En premier lieu, ces désignations surannées manquent de précision en englobant la Russie et les chrétiens orientaux, évidemment étrangers k un tel groupe. D'un autre côté, elles indiquent comme unique, dans rétablissement de la civilisation occidentale, l'influence chrétienne, qui u"a pas été certainement même linfluence prépondérante ; enfin, elles tendent à maintenir un dualisme haineux entre les cinq populations avancées et le reste de la Planète. 11 j' a donc urgence philosophique et utilité sociale à substituer déflnitivement Yoccidentalilé à la chrétienté.

scientifique et industriel, explique pourquoi des relations de plus en plus vastes et de plus en plus actives ont dû se développer entre l'Occident et le reste de la Planète, à partir de la fin du moyen âge et surtout depuis le milieu du xv* siècle. A cette époque, nous voyons une activité de circulation vraiment inouïe. La Planète est au fond réellement découverte et parcourue dans tous les sens ; la grande navigation se perfectionne, les connaissances géographiques déjà acquises servent à un nouveau développement.

Nous voyons donc là un fait fondamental, il faut l'accepter ■comme un résultat inévitable des antécédents; que cela fût un bien ou un mal, il était impossible qu'il en fût autrement, d'après les explications que je viens de donner.

Mais, si ces relations étaient inévitables, elles étaient, au fond, indispensables à la préparation comme à l'établissement de la religion universelle, que TOccident régénéré doit finalement constituer.

Le but final de l'évolution propre à l'élite de l'Humanité, c'est la fondation de la religion universelle. Une grande tentative a été faite en Occident à ce sujet: c'est le Catholicisme; et quoiqu'elle ait complètement échoué, quant à son i)ut final, elle n'en a pas moins été nécessaire pour poser le problème, et même pour en préparer la solution, La mission de fonder la religion universelle appartenait nécessairement à l'Occident; car il fallait, pour cela, une civilisation militaire, au milieu de laquelle pût se développer réellement la science abstraite. La science abstraite, découvrant les lois, à la fois générales et réelles, propres aux divers ordres de phénomènes distincts, peut seule servir de base dogmatique à la doctrine susceptible de devenir vraiment universelle; car une telle science dévoile l'ordre fondamental qui domine l'existence humaine, à la fois individuelle et collective. Ce - développement complet de l'abstraction est, en effet, spécia- . lement propre, ainsi que l'a établi Auguste Comte, aux populations essentiellement militaires de l'Occident; mais, d'un autre côté, cette activité militaire prépondérante était indispensable pour permettre l'établissement de la religion définitive, connue donnant seule de convenables habitudes

d'initiative et d'indépendance personnelles. Ainsi donc, en résumé, la fondation de la religion universelle ne pouvait émaner que de l'Occident, avant-garde de l'Humanité, et elle en est effectivement émanée par la grande construction d'Auguste Comte, aboutissant final et essentiel de toute l'évolution antérieure.

Or, les relations actives de l'Occident avec le reste de la Planète étaient indispensables, d'abord pour l'établissement, ■et finalement pour la convenable diffusion de la religion universelle.

La connaissance de notre Planète, non seulement théorique (telle qu'elle émane de l'astronomie), mais aussi pratique, telle qu'elle résulte d'une active investigation, était nécessaire à la fondation de la foi définitive, en déterminant le siège précis des diverses populations qu'il faut rallier. Par ce moyen, on peut concevoir une politique vraiment terrestre, de manière à éviter l'étroitesse du point de vue national et l'arbitraire indéfini des conceptions théologiques. La foi scientifique a dès lors pour objet [précis, et suffisamment général, de constituer l'unité terrestre, en éliminant finalement toute préoccupation surnaturelle, comme aussi toute restriction empirique, et acquérant toute l'extension possible, sans sortir des bornes de la réalité. Ainsi, la connaissance pratique de notre Planète complétant la connaissance due à l'astronomie, a servi à la fondation de la religion universelle, en déterminant l'objet précis sur lequel devait s'exercer son action.

La connaissance réelle et approfondie des diverses civilisations répandues sur la Planète fiumaine a été nécessaire d'une autre manière à la fondation de la foi définitive, en dégageant du point de vue absolu, par le spectacle de ces évolutions sociales multiples, et en faisant définitivement saisir l'impuissance manifeste du Théologisme pour la fondation de la religion universelle; car les deux grands Monothéismes (islamique et catholique), seuls aspirants à la religion universelle, n'ont pu, dans leur période de plein ascendant, atteindre qu'une minime portion de l'espèce humaine. Enfin, la connaissance de ces diverses civilisations

pouvait seule donner une vérification décisive des lois sociologiques, en permettant de vérifier dans l'espace la loi d'évolution découverte par la considération prépondérante de la série homogène des diverses phases de la civilisation occidentale.

Ainsi donc, à ces divers titres, les relations actives de l'Occident avec le reste de la Planète étaient indispensables à la fondation de la foi définitive, mais elles l'étaient aussi à son établissement final. La connaissance préalable des diverses populations de la Planète était nécessaire pour concevoir le plan général de la propagation de la doctrine émanée du groupe occidental formant l'élite de l'espèce humaine. Les relations qui se sont développées entre l'Occident et le reste de la Planète, pendant les cinq siècles de l'ère révolutionnaire, étaient donc aussi indispensables qu'elles étaient inévitables.

Mais ces relations ont dû nécessairement se ressentir du caractère anarchique de l'ère qui les a vues surgir et se développer. Un prosélytisme, empiriquement aveugle, a voulu étendre au reste de la Planète une foi qui s'éteignait graduellement à son foyer principal. De telles tentatives, dues souvent à d'honorables sentiments, malgré l'étroitesse intellectuelle qui leur servait de base, ont coïncidé avec une oppression et une exploitation croissantes de la part de l'Occident; cette exploitation et cette oppression n'étant que trop favorisées par l'anarchie croissante des populations, ou l'impuissance des anciennes doctrines et l'absence d'une foi nouvelle, laissaient aux impulsions personnelles et égoïstes un libre champ. Le premier devoir de la foi positive sera de régler ces relations, abandonnées désormais à la plus ignoble cupidité. Avant d'exposer les principes d'une telle politique, spécialement surtout en ce qui concerne la Chine, je dois d'abord. Messieurs, vous dire sommairement ce qu'ont été et ce que sont actuellement de telles relations.

r ■ r- i r» • ' 1 I I /^u- • Examen soin

Les anciens. Grecs et Romams, n ont eu de la Chme qu une maire des reij connaissance très confuse, et leurs relations avec elle n'ont ^'°°gg^*^;'^i^7n« été, en tout cas, qu'indirectes. Il en fut de même essentielle- ®l deréutaci

' ' i • de ces relation

ment pendant le moyen âge, où les musulmans surtout servirent d'intermédiaires entre l'Occident et l'Extrême-Orient; et les intermédiaires avaient, dans les deux cas, intérêt à cacher leurs moyens de communication avec ces pays éloignés. Cependant, quelques communications directes eurent lieu, et tout le monde connaît les voyages du célèbre Marco Polo. Ce voyage fut effectué de 1271 à 1295, sous le règne de Hou-pi-lie. Nous avons de Marco Polo une relation fort intéressante de son voyage, et extrêmement importante au point de vue de la géographie du moyen âge. Un grand nombre de traductions, notamment en latin, furent faites sur l'original, probablement écrit en dialecte vénitien. Quoique la description, faite par Marco Polo, de l'immense empire chinois fût, au début, traitée de fable, et qu'on soupçonnât ainsi la véracité de ce remarquable voyageur, elle fut néanmoins d'une haute importance. Le souvenir d'un grand empire à l'extrême Orient resta comme un but que devaient atteindre les actives investigations de l'Occident. A partir du xvi* siècle, les relations de l'Occident avec la Chine prennent un grand développement et une extrême intensité. Ouvertes par les deux grandes entreprises de Christophe Colomb et de Vasco de Gama, elles acquièrent, dans une situation favorable à cet égard, une activité toujours croissante. Les Occidentaux apparurent alors à la Chine, passagèrement et accidentellement, mais ils n'apparurent que comme des flibustiers cupides et de hardis aventuriers. Cette impression, longtemps conservée, n'a pu être momentanément contre-balancée que par l'admirable mission des jésuites, gloire réelle de cette célèbre société, et qui constitue la tentative la plus rationnelle, comme la plus morale, pour l'institution des relations entre l'Occident et le reste de la Planète, Outre que cette mission était due à des motifs sociaux, et non pas à des impulsions purement personnelles, comme toutes les autres entreprises, l'exécution en fut accomplie avec un esprit sagement relatif, autant et plus même peut-être que ne le permettait l'esprit absolu du théologisme chrétien. Les jésuites pensaient, comme le pensent encore beaucoup d'esprits en Europe, que le Chris-

tianisme était la dernière expression de la civilisation humaine, et que, par suite, c'était un devoir d'y faire participer toutes les autres populations quelconques de la Planète. Les diverses missions chrétiennes furent accomplies sous l'impulsion de ce motif vraiment honorable en lui-même, quelque illusoire que fût l'espioir de la réussite. Mais la mission des jésuites en Chine fut accomplie avec une sagacité spéciale, et d'ailleurs avec un plein dévouement, qui mériteront toujours le respect des hommes sensés. Nous allons sommairement la résumer.

Cette grande mission fut instituée par le père Mathieu Ricci (né à Macerata, dans la marche d'Aucune, en 1552, mort en Chine le 11 mai 1610), avec tous les caractères essentiels qu'elle a conservés pendant les xvii* et xviiie siècles. Il comprit d'abord la nécessité d'agir surtout sur les chefs et essentiellement sur l'empereur. Il renonça à l'habit des bonzes qu'il avait pris d'abord, et fit adopter aux jésuites le costume des lettrés. On a blâmé une telle conduite, qui était au fond pleine de sagesse, puisqu'elle cherchait à rapprocher les jésuites de la corporation vraiment directrice de la Chine, en rompant, autant que possible, toute solidarité avec les prêtres bouddhistes, plus ou moins méprisés de l'élite de la population. Cette conduite était d'autant plus nécessaire qu'il y a une grande similitude dogmatique entre le Catholicisme et le Bouddhisme. Ricci institua un sage système de tolérance pour le culte des ancêtres et celui du Ciel, de même que pour le culte de Confucius, qui constituent la base fondamentale de la civilisation chinoise. Enfin, il recommanda la civilisation occidentale à la Chine par la propagation et l'enseignement des connaissances scientifiques abstraites, dont le faible développement en Chine constitue une profonde lacune de cette civilisation. Cette mission fut donc spontanément établie, autant que le permettait l'étroitesse mentale du dogme chrétien, avec les caractères qui conviennent à toute mission sagement instituée : respect et appréciation de la civilisation qu'il faut modifier, services rendus en comblant, par une propagande dévouée et pacifique, les lacunes qui lui sont propres.

La mission, ainsi instituée par Mathieu Ricci, se développa pendant les xvii« et xvni'' siècles avec les caractères propres à sa fondation. Elle rendit, par les connaissances géométriques et astronomiques des missionnaires, des services réels à la civilisation chinoise, sans pouvoir néanmoins déterminer à cet égard une modification suffisamment profonde, dont l'institution définitive ne peut appartenir qu'à la religion positive. Les jésuites furent toujours appréciés en Chine en tant qu'apportant les connaissances scientifiques de l'Occident. L'empereur Kan-hi, par une expérience de gnomonique ingénieusement instituée, fit ressortir la supériorité de la science occidentale sur la science chinoise. Des jésuites furent placés alors à la tête du tribunal mathématique; on a pu voir ainsi que la Chine n'était pas absolument réfractaire à une véritable propagande de la science occidentale, lorsque celle-ci saura apprécier et respecter convenablement la civilisation du Céleste Empire.

La mission des jésuites peut se partager en deux périodes successives, propres, la première au xvii'' siècle, et la seconde au XVIII* siècle, et qu'on pourrait sommairement désigner sous le nom de périodes italienne et française. La première est caractérisée par la fondation de la mission sous. l'impulsion de Mathieu Ricci, la seconde fut surtout honorée par des grands travaux d'érudition, surtout du père Gaubil, qui en est le plus éminent représentant.

Outre les services rendus à la Chine, les jésuites rendirent à l'Occident l'important service de faire connaître enfin la grande civilisation chinoise par d'immenses travaux d'érudition qui seront toujours la base sur laquelle reposeront les nouvelles investigations. D'un autre côté, les jésuites ont eu à cet égard l'inappréciable avantage de passer leur vie entière au milieu de la population qu'ils étudiaient. .Ils ont évité ainsi ces superficielles appréciations, souvent calomnieuses et toujours ridicules, par lesquelles des voj'ageurs prétendent juger en courant une civilisation dont ils ne peuvent apercevoir d'abord que les inconvénients. — Nous devons au père Gaubil une histoire de l'astronomie chinoise que seul, peutêtre, par une rare combinaison de profondes connaissances as-

tronomiqiies et d'une intime connaissance du chinois, il pouvait réaliser. On lui doit aussi une traduction du Chou-King, le plus ancieii et le plus précieux des livres sacrés de la Chine, et dont la connaissance est pour les Chinois cux-nièmcs hérissée de difficultés. — « Le style dans lequel est écrit le Chou-King, dit M. Abel Rémusat, se ressent du temps où le livre a été composé : son laconisme excessif, le choix des mots qui y sont employés, l'espèce de figures qu'on y rencontre, font qu'aucun livre chinois ne saurait lui être comparé pour la difficulté, et qu'on peut être en état de lire tous les autres, même ceux de Confucius, et n'entendre pas un mot de celui-ci. C'est en quelque sorte une autre langue, qui diffère plus du chinois moderne que ce dernier ne diffère de tout autre idiome. » Le père Gaubil a composé un grand nombre d'autres ouvrages, tous distingués par une érudition à la fuis profonde et sagace.

Envoyé en Chine en 1723, il y mourut le 24 juillet 1759. Outre ses travaux d'érudition et ses fonctions spjéciales de missionnaire, le père Gaubil succéda au père Parenin comme directeur du collège où les jeunes Mantchoux venaient étudier le latin, pour être ensuite employés dans les affaires avec les Russes. Il fut de plus interprète pour le latin et le tartare. Beaucoup d'autres missionnaires jésuites surent ainsi combiner les devoirs de leur mission spéciale avec de grands travaux d'érudition et d'importantes fonctions publiques, utilement remplies, au grand avantage de la population qu'ils voulaient convertir.

Ainsi se développa, pendant deux siècles, une mission utile à la fois à la Chine et à l'Occident.

Mais quelque sage et respectable que fût au fond le système de tolérance envers le culte de Confucius et des ancêtres, il était antipathique néanmoins à l'étroitesse dogmatique du Catholicisme, que les jésuites avaient su surmonter par un noble instinct politique. L'abbé Boileau s'écriant, à propos de ce système de mission : « Mon cerveau de clirétien en a été bouleversé, » traduit naïvement l'incompatibilité de l'esprit relatif et d'une sage tolérance avec le dogmatisme absolu propre au Monothéisme chrétien. Aussi la papauté, sous l'excitation continue des dominicains, fidèle à l'esprit de son

dogme, a finalement condamné le système de t(jlérance introduit par les jésuites, et qui seul pouvait permettre, non pas la conversion chimérique de. la Chine au Christianisme, mais au moins son admission auprès du Bouddhisme.

Cette grande mission n'en constitue pas moins la seule tentative honorable et sérieuse puur modifier la civilisation chinoise. L'Occident surpassera certainement une telle mission au point de vue mental, en s'appuyant sur une doctrine relative et plus réelle; mais jamais, j'ose le dire, on ne surpassera la probité, le dévouement et la stricte modestie de ces respectables religieux. C'était un devoir de reconnaissance de donner un témoignagne si mérité de respect à cette noble mission, vrai titre de gloire de la célèbre compagnie qui l'institua.

A partir du xviii® siècle, les relations commerciales de l'Occident avec la Chine ont acquis plus d'extension et d'importance; mais, en même temps, les dispositions des Occidentaux à considérer la Chine comme une mine à exploiter, sans d'autres limites que celles qui résultent d'une insurmontable nécessité, ont augmenté aussi. On en est venu à se regarder comme sans aucune sorte d'obligation morale envers ces populations : la prépondérance seule de la force brutale est invoquée, et l'Occident se targue surtout, contre des populations arrivées essentiellement à l'état industriel et pacifique, de l'énorme supériorité de ses moyens de destruction. De telles dispositions se sont surtout manifestées dans la honteuse guerre de l'opium en 1842. Une expédition, où l'on a vu une puissante population employer la violence pour obliger un gouvernement à permettre l'empoisonnement de sa jiopulation, n'est pas seulement déshonorante pour l'aristocratie et la bourgeoisie anglaises qui l'ont instituée; le blâme rejaillit aussi sur l'Occident tout entier, qui n'a protesté ni suffisamment ni persévéramment contre un abus si immoral de la force brutale (Ij.

Ainsi les relations commerciales de l'Occident avec la Chine

(1) Malgré les vagues principes économiques sur la liberté industrielle, il est certain qu'il est du devoir de tout gouvernement d'em-

ont pris un caractère de plus en plus anarchique, surtout par la protection de la force publique. Elles pourront s'améliorer, en recevant néanmoins plus d'extension encore, lorsque les gouvernements auront compris la nécessité d'en corriger les abus, au lieu de se laisser aller aux impulsions d'une opinion publique qui, malheureusement, favorise trop de telles aberrations. — Car, sous la prépondérance surtout de l'école soi-disant progressive, on en est venu, en Occident, àsystéma- ■ tiser l'oppression et l'exploitation du reste de la Planète, sous le spécieux prétexte de civilisation. Il s'est formé, relativement à la Chine et aux relations de l'Occident avec elle, un ensemble d'opinions qu'il faut caractériser.

Ces opinions se résument en un sentiment orgueilleux de la prépondérance de la civilisation occidentale, et en un mépris aveugle de toutes les autres ^civilisations quelconques. D'où résulte la disposition à faire prévaloir partout, et surtout par la force, sous le nom vague de progrès, l'anarchie mentale et l'industrialisme sans règles qui prévalent de plus en plus en Occident. Je puis faire à cet égard deux citations, d'autant plus caractéristiques qu'elles émanent d'esprits sérieux et honorables; elles montreront à quel degré d'aberration peut conduire cette notion vague et désormais si dangereuse de progrès, qui n'est au fond, maintenant, que la glorification systématique d'un industrialisme anarchique.

Dans un travail, intéressant du reste, sur le Bouddhisme, M. Barthélemy-Saint-Hilaire résume l'opinion d'un pèlerin chinois sur l'Inde, et la fait suivre de quelques appréciations qui lui sont personnelles : « Hiouen-Thsang fl) indique en quelques lignes la distinction des castes, et il ne s'arrête, comme on le faitd'oidinaire, qu'aux quatre principales, parce qu'il serait trop long de faire connaître les autres en détail, ainsi qu'il le dit lui-même. Il analyse brièvement les lois du mariage parmi les Indiens, et il a bien soin de noter l'hoireui-

pêcher une culture et un commerce comme celui de l'opium. C'est en agiï=saut ainsi que l'Occident pourrait montrer à l'Orient la supériorité de sa civilisation, au lieu de présenter le spectacle de la force publique au service d'une cupidité sans règle et sans frein. (1) Pèlerin chinois du vu» siècle de notre ère.

qu'ils ont pour les secondes noces de la femme. Dès qu'une femme s'est une fois mariée, il lui est expressément défendu jusqu'à la fin de sa vie d'avoir un second époux. On sait que cette loi, sanctionnée par un usage inflexible, s'est perpétuée jusqu'à ce moment ; et tout récemment les journaux anglais de l'Inde nous ont appris, comme un fait inouï, et comme une grande victoire de la civilisation sur des préjugés invétérés, •qu'une jeune veuve indoue venait de convoler en secondes noces. C'est un progrès immense, que les autorités anglaises ont obtenu après de grands efforts, et dont elles sont aussi fières que d'avoir enfin aboli la coutume atroce des Sutties. » (Barthélemy-Saint-Hilaire, le Bouddha et sa religion, page 237.)

Voilà une coutume que tous les hommes sensés de tous les temps s'étaient plu à respecter. Dans tous les pays, on a honoré l'état de viduité, comme un état plus parfait que celui des secondes noces ; on a toujours cru qu'il y avait quelque chose de digne dans cette fidélité à la mort. Les Occidentaux arrivent dans l'Inde, et regardent comme le plus grand de tous les progrès de parvenir à détruire un usage honorable, qu'à tous égards il fallait respecter. C'est un exemple vraiment caractéristique de cette singulière fatuité de l'esprit occidental, de préconiser comme un progrès la violation d'une règle -morale, qu'il faudrait étendre au lieu de restreindre, par cela seul que cette règle n'est pas conforme à l'état actuel d'anarchie de notre civilisation.

Un ministre protestant a publié récemment sur la Chine un travail intéressant, et avec les intentions les plus bienveillantes pour un peuple qu'il a étudié de près. Il résume en quelques lignes la manière dont il conçoit que l'Occident peut civiliser la Chine.

« Si l'on peut concevoir quelque espoir d'un changement heureux, il ne doit pas se fonder sur une agitation plus ou moins organisée, mais sur ce fait que la pensée commence à circuler dans le peuple. De nouvelles idées ont été infusées dans l'esprit populaire. Depuis l'établissement des rapports libres avec les étrangers en 1842, « le maître d'école « s'est montré à la Chine. L'esprit de confiance en soi-même, si manifeste dans les dernières insurrections, a commencé à prendre

chez le peuple un ton plus élevé. De semblables agitations, comme les orages et les ouragans, purifient l'atmosphère. Des commotions d'une nature aussi grave excitent la pensée et les tentations, apprennent au peuple à agir par lui-même, et à détruire les débris fossiles des préjugés, de la bigoterie et de la superstition. Chaque secousse dans la nation révèle le travail de ce vaste laboratoire oîi se préparent des résultats nouveaux et inattendus. Nous ne pouvons nous empêcher de croire que toutes ces ondulations morales du sol de la Chine aboutiront à produire quelque chose de bon. C'est ainsi que notre globe tout entier, après que les convulsions terribles de la nature en eurent balayé la surface, finit par présenter une forme que le souverain Créateur lui-même daigna trouver satisfaisante. >' [La Vie rée/le en Chine, par le révérend William C. Milne, 1858, page 509.)

Remarquons d'abord, en passant, combien il est singulier d'entendre un ministre de la religion chrétienne parler de superstition et de bigoterie, quand il s'agit d'une civilisation aussi dégagée de croyances surnaturelles proprement dites que la civilisation chinoise. Mais quel est, au fond, l'idéal que l'on propose de transporter en Chine? C'est tout simplement un état de complète anarchie, d'où l'on espère que surgira enfin une régénération dont on ne fixe ni l'esprit, ni les conditions, ni la nature.

Ceci est d'autant plus caractéristique, que ce déplorable jargon révolutionnaire émane d'un homme d'ordre, du ministre d'une religion pacifique, qui n'en traduit que mieux involontairement celte disposition de plus en plus prépondérante de l'Occident à considérer toute vague agitation comme un progrès.

Ainsi, en résumé, l'Occident a développé avec la Chine d'indispensables relations commerciales, mais il a apporté dans ces relations une disposition vraiment anarchique et oppressive, par l'appel continuel à la force publique pour favoriser, au lieu de restreindre, les plus coupables excès de la cupidité. — Quant à ceux qui, sincèrement, désirent l'amélioration de la Chine par ses contacts avec l'Occident, ils n'apportent malheureusement que les préjugés les plus étroits

dans l'appréciation d'une civilisation qu'ils méconnaissent complètement, et ne conçoivent au fond qu'une anarchie indéterminée comme condition de la civilisation de l'immense empire oriental (I). Ils appliquent comme procédé de civilisation la vague notion de progrès, désormais le plus souvent synonyme d'anarchie, et qui devient de plus en plus une sorte de formule banale avec laquelle on justifie les tentatives les plus absurdes.

Il y a donc urgence de poser les principes généraux d'une politique plus rationnelle et plus morale, pour régler enfin des relations surgies spontanément de l'activité désordonnée de l'Occident.

Des principes ^^ ^^^t maintenant, Messieurs, indiquer rapidement quels °itsque"îs^doîvent ^°"^ ^^^ principes foudameutaux d'après lesquels doivent être être réglées les réglées Ics relations entre l'Occident et le reste de la Planète,

relations de .

1 Occident avec et il faudra préciser l'application de ces considérations au cas

la Chine. - ■ , i , m.-

spécial de la Chine.

Le passé a développé en Occident les forces humaines sous tous leurs divers aspects. Cette longue et laborieuse préparation est maintenant terminée. L'état normal doit régler les forces que le passé a développées. C'est ce règlement qu'institue la religion démontrée. Pour tous les vrais régénérés, ce règlement doit commencer dès à présent pour tous les divers aspects de la vie privée et publique. Mais, au point de vue social, les relations les plus générales, c'està-dire celles de peuple à peuple, ayant été les premières troublées, doivent être les premières réglées, au moins dans leur ensemble. Ces relations générales, troublées dès le début du xiv^ siècle, sont celles sur lesquelles nous pouvons le plus,

(1) 11 y a, bien entendu, d'honorables exceptions à une telle appréciation générale, émanées surtout d'habiles sinologues, voués à l'étude de cette grande civilisation. Outre les remarquables cousidérations générales d'Abel Rémusat, on peut citer les intéressants travaux de MM. G. Pauthier, d'Hervé y-Saint-Denis ; on doit à ce dernier une très judicieuse appréciation de la question chinoise. Voir son opuscule intitulé : la Chine devant l'Europe.

surtout les relations extra-occidentales, parce qu'elles sont liées à des habitudes h la fois moins intenses et moins nombreuses. C'est dans le règlement de ces relations que le Positivisme pourra montrer, dès l'abord, sa supériorité; parce que, seul, il peut les concevoir, à l'abri à la fois d'un dénigrement et d'une admiration systématiques, et parce qu'il vient enfin les régler moralement en dehors de tout arbitraire, d'après des principes fondés sur l'ensemble même de nos connaissances abstraites.

La religion universelle, dont le problème final est de faire prévaloir la sociabilité sur la personnalité dans tous les aspects quelconques de notre existence, a finalement posé les principes de ce règlement. Mais il s'agit d'examiner d'abord quelles sont en Occident les forces sur lesquelles peut surtout s'appuyer le Positivisme, pour constituer enfin cette opinion publique qui fera prévaloir les principes généraux de la morale démontrée, contre les forces perturbatrices que favorise l'état révolutionnaire. — Les forces auxquelles le Positivisme peut et doit faire appel, pour appuyer de leur libre opinion les prescriptions de la morale démontrée, ce sont essentiellement les femmes et les prolétaires.

Le Positivisme pose en principe que la morale est une, et que ses prescriptions doivent s'appliquera toutes les relations quelconques, même à celles entre l'homme et les animaux; ce que du reste l'instinct pratique a fait spontanément admettre en Occident. — Deux classes sont naturellement disposées, en dehors de toute conviction dogmatique, en vertu de leur nature et de leur situation, à admettre et h sanctionner ce grand principe; ce sont les femmes et les prolétaires. Car ces deux classes souffrent nécessairement du dérèglement des forces humaines, dérèglement qui émane toujours soit des théoriciens, soit des praticiens qui, par cela seul qu'ils constituent les forces dirigeantes, tendent toujours nécessairement à abuser. Le caractère même de toute véritable force est de pouvoir abuser.

Les femmes tendent spontanément à appuyer tout règlement moral par une disposition noble et pure, qui tient à leur supériorité morale; c'est donc en vertu de leur meilleure na-

ture intrinsèque, Ijien plus que de leur situation, qu'elles sont naturellement disposées à sanctionner toutes les véritables prescriptions morales. Ainsi, en Angleterre, où les relations extra-occidentales ont reçu le plus anarchique développement, on a vu les dames anglaises donner l'appui efficace de leur opinion à l'abolition de l'esclavage des noirs dans les colonies. Cet exemple admirable montre ce que peut acquérir de puissance ce noble soutien spontané de tout règlement moral.

De la part du prolétariat, l'appui sera moins spontané, et plus systématique, parce qu'il tient davantage à la situation des individus qu'à leur nature même. Toute perturbation dans l'action des forces sociales réagit nécessairement et surtout sur l'immense masse prolétaire qui constitue la base même de nos sociétés. Or, il y a une intime solidarité entre tous les règlements quelconques; et ceux qui demandent le règlement moral des relations entre les entrepreneurs et les travailleurs ne peuvent sanctionner l'anarchique domination de la force dans les relations de l'Occident avec le reste de la Planète, et réciproquement ceux qui, dans un but de lucre et de cupidité ou d'orgueil et de vanité, sanctionnent l'oppressive domination de l'Occident, sont-ils donc bi^en venus à demander à leurs chefs une meilleure administration des forces sociales, puissance ou richesse? Cest donc à ces deux grandes classes que le Positivisme vient faire appel, même en dehors de toute conviction dogmatique, pour sanctionner activement les prescriptions de la morale universelle, dans ses applications aux relations les plus générales de l'Humanité. C'est aux femmes et aux prolétaires, guidés parles plus irrécusables démonstrations de la religion positive, à former enfin en Occident une opinion prépondérante qui mette un frein aux forces perturbatrices, qui profitent de l'interrègne révolutionnaire pour employer la force publique au service de la cupidité privée.

C'est ainsi que nous constituerons graduellement le courant d'opinion qui doit modifier les éléments perturbateurs, essentiellement émanés de la bourgeoisie, qui produisent trop souvent le trouble et l'oppression des autres populations

planétaires. Mais il est certain aussi que cette opinion devra trouver finalement un point d'appui efficace dans les gouvernements proprement dits, surtout dictatoriaux.

Car cette action désordonnée des populations avancées sur l'Orient tend à développer en Occident la notion anarchique de progrès, qui sert de justification anticipée à toute perturbation quelconque. La notion de progrès ne représente plus en Occident qu'un développement matériel sans frein et sans limites. Il s'agit maintenant de produire beaucoup et de consommer davantage; voilà l'essentiel. Qu'il surgisse une modification quelconque, surtout matérielle, et profondément perturbatrice, elle est immédiatement justifiée; c'est le progrès ! La notion de progrès est actuellement une sorte de justification automatique et stupide de tout événement quelconque, pourvu qu'il trouble une situation existante. Si vous voulez conserver un état de choses existant, en science, en industrie, en politique, vous êtes rétrograde; mais si vous voulez troubler un ordre déterminé, vous êtes progressif. La prépondérance croissante d'une telle notion devient de plus en plus dangereuse. C'est au nom d'un tel principe que les tentatives les plus anarchiques, en science, en morale, en politique, sont continuellement tentées, ou du moins conçues. Qu'un esprit incompétent, sans remplir aucune sorte de condition préliminaire, vienne attaquer les principes les plus incontestables de la science, au lieu du juste mépris que méritent de tels efforts, émanés toujours d'une indisciplinable vanité, jointe habituellement à une profonde débilité mentale, un public encore plus incompétent applaudit, au nom du progrès. Ce mot constitue désormais une sorte d'explication mystique qui dispense de toute réflexion. Passé, présent, avenir, ce mot merveilleux explique tout. Et c'est ainsi que s'est établi un dogmatisme banal, aussi immoral qu'il est absurde.

Il est grand temps de réagir contre cette dangereuse notion, qui tend à compromettre l'existence de tout ordre quelconque. — Le progrès nest que le développement de l'ordre. Le progrès moral est plus important que le progrès matériel et que le progrès intellectuel : Tels sont les deux grands prin-

cipes posés par Auguste Comte, et d'après lesquels les intelligences occidentales peuvent être ramenées enfin à la situation normale dont elles tendent de plus en plus à s'écarter. Il faut subordonner le progrès à Vordre, et proclamer enfin la suprématie du progrès moral : telles sont deux des conclusions essentielles résultées de l'immense élaboration mentale qui caractérise le Positivisme; mais le bon sens universel sanctionnera de plus en plus ces principes, dont l'établissement systématique a exigé les plus puissantes méditations. Les femmes et les prolétaires sentiront le profond danger du progrès couru indépendamment de l'ordre, et les immenses inconvénients de la suprématie du progrès matériel sur tous les autres.

Aussi on peut espérer que les gouvernements occidentaux, que doit absorber le maintien de l'ordre matériel, de plus en plus difficile au milieu d'une anarchie mentale et morale croissantes, comprendront enfin la solidarité qui lie l'ordre matériel à l'ordre moral. Ils comprendront bientôt l'immense danger qu'il y a à développer, par une action perturbatrice sur l'Orient, la notion perturbatrice de progrès propre à l'Occident. Et quand même il serait vrai que notre intervention extérieure fût vraiment utile à l'Orient, la démoralisation qui en résulte incontestablement pour les Occidentaux devrait nous en éloigner, en nous tenant aux simples relations commerciales librement voulues des deux cotés, librement acceptées.

Il faudra enfin que la force publique se conçoive comme destinée à régler, et souvent à refréner, au lieu de les favoriser aveuglément, les relations de l'Occident avec l'Orient. C'est dans ce sens que doivent changer les opinions des populations et des gouvernements.

Il faut le remarquer, c'est nécessairement de la bourgeoisie qu'émanent ces éléments de perturbation, et ce sont les gouvernements parlementaires, organes d'une telle classe, qui surtout favorisent et protègent une telle politique. Aussi c'est en Angleterre que cette politique extra-occidentale a son complet développement. Grâce au régime parlementaire, une portion de la bourgeoisie a fait servir une hautaine aristocratie à favoriser et diriger des expéditions militaires dans

le but d'ouvrir, par toutes sortes de moyens, des débouchés commerciaux. Ce système politique provoque le dérèglement des forces industrielles, outre qu'il pousse à la démoralisation même du prolétariat en cherchant à le lier à une fructueuse exploitation du reste de la Planète. Cette politique a du reste eu toujours l'appui habituel du journalisme, qui n'est qu'un complément nécessaire du régime parlementaire. Nous avons vu les organes les plus accrédités du journalisme anglais pousser au massacre systématique des Indous, et inventer pour atteindre un tel but les plus monstrueuses calomnies. D'admirables protestations ont surgi en Angleterre contre ces sanguinaires manifestations (1). Mais l'ensemble du journalisme occidental n'a nullement protesté contre d'aussi blâmables excès.

C'est donc sur Topinion publique, dont les gouvernements, surtout dictatoriaux, sauront se faire l'organe, que nous pourrons trouver en Occident un point d'appui énergique pour réagir contre une politique extra-occidentale vraiment nuisible.

Il faut d'abord, dans le cas spécial qui nous occupe, que l'opinion publique change profondément son point de vue relativement à la civilisation chinoise. — Il faut qu'on admette qu'il y a là, malgré de stupides préjugés, une civilisation respectable dont il faut connaître les conditions d'existence avant de chercher à la modifier; il faut aussi reconnaître enfin que l'Occident doit tendre lui-même à sortir d'une situation profondément révolutionnaire, pour arriver à une situation vraiment normale, avant de chercher à modifier d'autres civilisations ; modifications qui, en vertu de leur caractère indéterminé, ne peuvent être que perturbatrices pour les populations sur lesquelles on agit, et démoralisatrices pour celles qui agissent.

(1) Voir l'Inde, par Richard Cungrève, 1 vol. in-8°, chez Dunod, quai des Augustins, 49. — Voir également, à la fin de la notice de M. le docteur Robinet sur Auguste Comte, la traduction de la protestation publique de M. Richard Congrève contre le Te Deum ordonné par le gouvernement britannique pour la terminaison de l'insurrection de l'Inde.

La civilisation chinoise s'est développée graduellement, et constamment dans une direction déterminée, depuis quatre mille ans. Elle préside aux destinées de la moitié de l'espèce humaine, qu'elle fait vivre convenablement, et dans une situation à beaucoup d'égards préférable à celle d'une grande partie du prolétariat occidental. Cette civilisation vraiment organique, solidement assise sur une constitution admirable de la famille, oflre un spectacle où le superficiel orgueil révolutionnaire de rOccident peut puiser d'utiles leçons. Placés à un point de vue normal, les Chinois conçoivent que tout développement social doit accepter la continuité, et que le présent, né du passé, pour préparer l'avenir, doit d'abord le respecter et l'honorer, au lieu de le maudire et de le méconnaître d'après une ingratitude aussi immorale qu'absurde. Enfin, ce grand empire a finalement subordonné, au siècle dernier, les populations tartares, il les a enfin liées à un noyau civilisateur; la Chine remplit ainsi la fonction qu'une superficielle appréciation attribue à la Russie, et la remplit certainement mieux que celle-ci n'aurait pu le faire. — Cette grande civilisation fait donc vivre sous un régime pacifique la moitié de l'espèce humaine (1), sans opposer à une action rénovatrice d'autre résistance vraiment sérieuse que celle qui résulte d'une juste méfiance contre la forme, réellement anarchique, que présente la civilisation occidentale. Quoique l'Occident possède en lui un développement des forces sociales qui lui confère définitivement la suprême initiative, il n'en est pas moins vrai que ces forces non réglées constituent un état profondément anarchique, dont l'action sur la Chine serait nécessairement funeste. Que l'Occident résolve enfin le problème de son organisation normale; jusque-là, les directeurs de la civilisation chinoise ne pourront que con-

(1) « Pour joindre mon propre témoignage à celui de M. Eliis, j'affirmerai que, durant notre voyage en Chine, je n'ai vu 'excepté à Canton [a) que très peu d exemples d'une misère abjecte parmi les basses classes, ou d'un luxe extravagant parmi les classes élevées. » (J.-F. Davis, ancien Président de la Compagnie des Indes en Chine.)

J.-F. Davis cite ensuite les paroles caractéristiques d'un Chinois,

(a) L'exception est caractéristique, et l'on voit nettement les effet?, désastreux jusqu'ici, des contacts européens.

lempler, avec plus de répulsion (1) que de sympathie, une agitation de plus en plus convulsive et dont la réaction ne pourrait être que perturbatrice. Irons-nous transporter notre mépris de toute autorité, notre famille en décomposition où le juste respect pour la puissance paternelle devient une exception, au milieu d'une civilisation fortement assise sur une admirable constitution organique de la famille ? On conçoit donc la juste répulsion de ce peuple contre des contacts plus intimes avec l'Occident; l'analyse scientifique la plus exacte et la plus approfondie doit la sanctionner, en même temps qu'elle doit proclamer, au nom de la raison comme de la morale, la nécessité de restreindre au lieu d'étendre de tels contacts.

ïien-ki-ehi, qui expose les raisons d'après lesquelles il se félicite d'être né en Chine. — J.-F. Davis ajoute à la suite de cette citation les ré- Hexions suivantes : « Assurément, le pays dont les habitants s'expriment ainsi ne saurait pas-^er pour mal gouverné. Un fait encore plus remarquable, c'est cette maxime populaire que les Chinois citent fréquemment : L'empereur et le sujet qui violent la loi sont aussi coupables l'un que l'autre. » [De la Chine, par J.-F. Davis.)

(1) « J'entretenais, il y a quelques années, des relations amicales et suivies avec un jeune lettré du nord de la Chine, que le désir de voir l'Europe avait amené à Paris... Il admirait sans réserve nos découvertes scientifiques modernes, la photographie, le galvanisme, les merveilles de l'électricité. .Mais il n'enviait guère en général que les résultats positifs de nos sciences, le côté moral de notre ensemble social était loin de l'impressionner favorablement.

« Il reconnaissait franchement la supériorité de notre initiative intellectuelle, sans être bieu persuadé qu'il dût nous l'envier.

<' Les yeux de votre intelligence sont plus perçants que les nôtres, « me disait-il, mais vous regardez si loin que vous ne voyez pas autour « de vous.

« Vous avez un esprit hardi qui doit vous faire réussir en beaucoup « de choses, mais vous n'avez pas assez de respect pour ce qui mérite « d'être respecté. Cette agitation perpétuelle dans laquelle vous vivez, « ce besoin constant de distraction, indiquent clairement que vous ne « vous trouvez pas heureux.

« Chez vous on est toujours comme un homme en voyage; chez nous, « on aime à se reposer. Quant à vos gouvernements, je veux croire qu'ils '< ont du bon ; mais s'ils vous convenaient aussi bien que nous convient « le nôtre, vous n'en changeriez pas si souvent. Je suis bien sûr, moi, « de retrouver dans mou pays les institutions que j'y ai laissées, et je « vois que pas un d'entre vous ne me garantirait seulement pour deux « ans la solidité de son gouvernement d'aujourd'hui. » [La Chine devant f Europe, par le marquis d'Hervey-Saiut-Denis.)

L'Occident régénéré aura sans doute à exercer plus tard une action pacifique, aussi salutaire que profonde, sur cette grande civilisation pour fonder l'état normal de l'espèce humaine sur notre planète. Il est donc utile d'indiquer les lacunes propres à cette civilisation, et que notre action graduelle fera cesser, pour constituer enfin l'Humanité.

La lacune capitale et qui, au point de vue mental, domine toutes les autres, c'est l'absence de l'institution sociale de l'abstraction scientifique. L'observation et la science concrètes ont amplement surgi et se sont largement développées en Chine, mais non l'observation et la science abstraites. De là absence de généralité sufïisante, et impossibilité d'une véritable systématisation mentale. La généralité comme la systématisation ne peuvent résulter que de l'abstraction scientifique.

Mais la constitution mentale de la Chine fournira, comme je l'ai déjà indiqué du reste, un point de départ admirable, pour y faire graduellement admettre par les intelligences directrices la vaste construction abstraite, gloire de l'Occident et base de sa suprématie finale. Et cela ne peut avoir lieu que parce que la science coordonnée trouve son aboutissant final dans la morale, d'après l'incomparable, systématisation d'Auguste Comte. — Nous admettons, comme les penseurs chinois, que la morale doit dominer à la fois l'évolution théorique comme l'activité pratique. Mais, d'après ce principe même, on peut bientôt faire comprendre qu'au point de vue théorique comme au point de vue pratique, une constitution eificace de la morale exige précisément une longue préparation abstraite qui va, par des échelons successifs, de la mathématique à la morale. (Mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie, morale.)

Car la morale institue le gouvernement de la nature humaine d'après sa connaissance approfondie. Or, la connaissance de la nature humaine repose nécessairement, pour être vraiment profonde, sur la connaissance des lois réelles des divers phénomènes qui influent sur elle. Comment connaître l'homme sans connaître les lois statiques et dynamiques des phénomènes sociaux, et ces phénomènes eux-mêmes comment

les apprécier sans connaître les lois de la vie, qui dépendent à leur tour des phénomènes chimiques comme ceux-ci des phénomènes physiques, qui s'accomplissent sous l'influence des phénomènes astronomiques et finalement mathématiques. Mais si la connaissance abstraite des lois des divers phénomènes distincts est indispensable à une saine théorie scientifique de la nature humaine, elle l'est aussi à l'institution de son gouvernement. Car la modificabilité dépend, autant que la systématisation, de la connaissance des lois abstraites.

Ainsi donc la constitution mentale de la civilisation chinoise, malgré son immense lacune, présente néanmoins un point de départ suffisant pour que l'Occident régénéré puisse déterminer en elle des modifications aussi salutaires que profondes.

Au point de vue de la famille, l'Occident a, quant aux relations filiales et paternelles, plutôt à apprendre qu'à enseigner. En acceptant, sous ce rapport, une constitution vraiment organique, nous n'aurons qu'à la systématiser. Quant aux relations conjugales, l'incomplet développement militaire propre à la Chine les a maintenues dans un état imparfait. Mais, à cet égard, et au nom du perfectionnement universel admis par l'école de Confucius comme le but final de l'existence humaine, on pourra facilement faire admettre une pleine monogamie, monogamie étendue jusqu'au veuvage éternel. Du reste, les respects universels dont le veuvage est l'objet en Chine faciliteront une telle transformation.

Au point de vue social, les Chinois sont arrivés plus pleinement que l'Occident à l'état vraiment normal, c'est-à-dire au régime industriel et pacifique, de telle sorte même que l'action militaire y est réduite à la pure fonction normale de la gendarmerie. Mais la division entre les entrepreneurs et les travailleurs, base nécessaire de toute systématisation industrielle, n'est développée en Chine que d'une manière radicalement insuffisante, surtout pour l'agriculture où domine presque exclusivement la très petite propriété; de sorte que la constitution normale de l'état industriel et paciliiiue ne peut finalement surgir qu'en Occident. D'un autre côté, l'absence de science abstraite n'a pas permis en Chine l'éta-

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blissement de la grande industrie fondée finalement sur l'emploi des machines: de telle sorte que la lacune mentale de cette civilisation a constitué une profonde lacune matérielle. Sous cet aspect encore, la systématisation industrielle, qui repose nécessairement sur la division entre les entrepreneurs et les travailleurs et sur l'emploi connexe des machines, ne pouvait surgir qu'en Occident, sous l'impulsion de la science régénérée, arrivée enfin à l'état religieux. Mais cette systématisation, une fois surgie. pourra graduellement être admise dans une civilisation qui reconnaît le principe fondamental de la prépondérance normale de la vie industrielle et pacifique. Jusque-là, toute tentative prématurée de transporter en Chine notre type occidental d'une vaste concentration de capitaux et d'un emploi développé des machines n'aurait d'autre effet que de produire d'effroyables perturbations (1). Du reste, le spectacle de notre anarchie industrielle ne peut beaucoup séduire les hommes d'Etal de la Chine pour les pousser à une introduction prématurée et fatale.

En résumé donc, respectons cette grande et noble civilisation. Comprenons enfin que si elle présente des lacunes incontestables, on ne peut chercher à les remplir qu'en partant d'une connaissance approfondie de la société correspondante. Son état actuel, résultat de tout son passé, doit être pris pour point de départd'une modification systématique et graduelle.

(1) « Toutes les mesures capables de contribuer au maintien de l'ordre et de la tranquillité générale sont prises avec une sollicitude vraiment admirables. La vérité est qu'il existe chez les Chinois une activité inlaticfable qui les assimile d'une manière frappante aux nations les plus intelligentes de l'Occident, en même temps qu'elle les distingue éminemment aussi de tous les peuples asiatiques. Ou pourra trouver notre assertion assez étrange, mais nous ne craignons point de dire que. pour tout ce qui entre dans la composition des communautés industrielles et bien organisées, il y a infiniment moins de différence entre eux et les Anglais, les Français et les Américains, qu'entre ces peuples et les habitants de l'Espagne et du Portugal. >^ous verrons avec quel art. quelle adresse les Chinois ont su tirer parti de la force des divers éléments ; ils ignorent, il est vrai, la puissance do la vapeur... la première idée qui frappe un Chinois intelligent auquel on expliqué les effets de nos machines est celle des maux qui pourraient fondre sur son pays si cp système, dont il considérerait l'importation comme un vé^table fléau, venait ù y être inopinément introduit. » [De la Chine, par J.-l"\ Davis.j

Admettons désonnais que l'Uecident lui-même doit être sorti de son état d'anarchie, doit être enfin régénéré, parvenu, au moins dans l'ensemble, à l'état normal, avant de tenter une action profonde sur la Chine. Comprenons enfin que nos efforts pour agir violemment sur ce grand peuple ne peuvent être que perturbateurs pour lui et démoralisants pour nous. Respectons l'évolution spontanée de cette grande civilisation, et dans les libres contacts émanés des relations commerciales, sachons nous dégager de préjugés vraiment puérils, et comprendre les nobles côtés d'une organisation qui dirige convenablement la moitié de notre espèce. C'est en apportant ain^i dans nos appréciations une disposition rationnelle et morale que les relations commerciales actuellement constituées pourront préparer spontanément, par une libre et volontaiie adhésion, l'action que rOccidciit régénéré pourra être alors digne d'exercer.

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TABLE DES MATIKUES

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