TROISIEME LEÇON
{Et la seizième du Cours.)
Vendredi 20 Homère 7*. — 17 Février 1860. APPRÉCIATln.N ABSTRAITE DE CO.NFUCIUS, ET DE SON INFLUENCE
SUR l'ensemble de la civilisation cuinoise.
Messieurs,
Considérations Daus Ics dcux demièrcs séances, nous avons apprécié
suM'-évouiti^on sommairement, d'abord l'esprit fondamental de la civilisation
Ta chin'rer Jr ^^linoîse, cnsuitc l'histoire générale de son développement
la situation cQucret, dc manière à ce que la situation actuelle de ce srrand
générale au ^ ^
milieu de laquelle empire fût déterminée et éclairée par cette double élabora-
surgit Confucius. . ., . . ,,^ ....
tion. Nous avons vu ainsi 1 Empire chinois se constituer graduellement d'après une évolution dont nous avons exposé les lois générales. — Dans cette théorie philosophique de la civilisation chinoise, j'ai indiqué sommairement le rôle spécial de son philosophe le plus éminent, de celui qui a posé les bases essentielles d'après lesquelles s'est constitué l'élément modificateur de la civilisation correspondante. J'ai
démontré, en effet, que deux éléments fondamentaux se rencontraient dans cette évolution : une famille impériale, d'où émane un gouvernement monocratique, susceptible d'être remplacée quand l'exige d'impérieuses nécessités, et une classe éclairée, lettrée, qui représente l'élément à la fois modificateur et régulateur.
L'homme qui a posé les bases de la coordination systématique de cette grande classe, c'est Confucius. Il était donc nécessaire de consacrer une appréciation spéciale à ce philosophe; mais ce travail est utile aussi à un autre titre, il développera en nous ce juste sentiment de respect qui nous permettra de concentrer dans ce grand type la représentation concrète de cette civilisation. — C'est pour cela que nous allons consacrer la première partie de cette séance à l'appréciation spéciale de l'œuvre de Confucius.
Je dois d'abord déterminer la situation générale au milieu de laquelle surgit Confucius. Nous verrons ainsi sous le poids de quels antécédents il a agi, et comment il a été l'organe des nécessités fondamentales d'une situation créée par le passé ; nous comprendrons mieux alors la puissance énorme de son action en voyant combien elle était convenablement adaptée à l'esprit de la civilisation correspondante. Confucius est en effet l'un des hommes qui ont le plus profondément influé sur leur milieu social.
Il faut d'abord expliquer comment les efforts de Confucius et de son école ont dû porter essentiellement sur la morale, stirtoul pratique, et sui- des travaux d'érudition ou de sociologie concrète.
La civilisation chinoise est, comme nous l'avons établi, essentiellement fétichique, et c'est dans ce sens qu'elle s'est développée. Il en est résulti'' que la Chine a été privée de l'institution sociale de ral)strartion. L'institution de l'abstraction est une des plus grandes créations de l'Humanité, et c'est elle qui domine l'évolution mentale des populations avancées. Toutes les hautes intelligences ont travaillé en Occident sous l'impulsion de cette grande institution, (ju'elles ont subie néanmoins sans s'en rendre compte, puisque c'est à Auguste Comte qu'est due la découverte comme la systématisation de
ce grand phénomène sociologique, par sa distinction dogmatique et historique entre l'abstrait et le concret. Car les influences sociales, comme les influences cosmologiques, sont subies bien longtemps avant que les hautes intelligences en découvrent les lois.
Le Théologisme établi l l'abstraction par la représentation spéciale des divers phénomènes distincts au moyen des dieux correspondants. Or, en Chine, le Théologisme n'ayant pu spontanément sui'gir, l'abstraction n'a pu être instituée d'une manière à la fois profonde et familière. Or, l'abstraction est la condition nécessaire des grandes élaborations scientifiques, comme de tout développement esthétique élevé.
Pour la science, c'est évident. Il n'y a de véritable science que la science abstraite. Ce n'est qu'on étudiant les divers phénomènes distincts qu'on peut arriver à en constater les lois. C'est ainsi que se sont graduellement développées en Occident la mathématique, la physique, la chimie, la biologie, et finalement la sociologie par la grande création d'Auguste Comte. Dès lors la Chine, essentiellement fétichique, n'a pu présenter le grand mouvement scientifique propre à l'Occident, ni même rien d'analogue à celui de l'Jnde.
Il en est de même pour les grandes créations esthétiques. L'abstraction est la base essentielle de l'idéalisation. L'idéalisation est la condition d'un art vraiment éminent. Or, l'abstraction idéalise, d'un côté par l'élimination de certaines propriétés, et d'un autre coté parce que, permettant de considérer les propriétés séparément des êtres, il est possible de concevoir alors des limites extrêmes de variation en plus comme en moins. La Chine, fertile en créations esthétiques, secondaires en tant que représentations tntp exactes de la réalité, devait donc rester étrangère aux grandes créations esthétiques, poétiques uu plastiques.
La Chine, étrangère ainsi au Théologisme, et par suite à l'institution de l'abstraction, a présenté un milieu social réfractaire aux pures élaborations scientifiques, comme aux grandes créations esthétiques.
Ainsi s'explique l'étrange phénomène, souvent signalé, d'une vaste population ayant produit d'immenses travaux de
morale et d'érudition, sans que jamais aient pu surgir directement la science pruprement dite, ni l'art vraiment élevé.
Voilà donc une situation générale qui éloigne les grandes intelligences, les natures théoriques, des spéculations purement abstraites, ou des grandes élaborations esthétiques.
C'est là un premier fait général qui domine l'évolution mentale de cette civilisation.
Mais la situation sociale proprement dite y agit dans le même sens que la situation intellectuelle, en poussant vers les spéculations morales, et surtout de morale pratique, les intelligences théoriques que celle-ci éloigne des travaux de science pure.
Nous avons établi qu'un des caractères fondamentaux de la civilisation chinoise était l'absence de castes, par suite aussi absence de caste sacerdotale, ou de classe purement théorique, qui ne peut exister, au début, que par une sanction théologique. Il en résulte que la classe riche et éclairée applique son activité à l'administration et au gouvernement proprement dit de la société. D'après cette situation sociale, les esprits purement théoriques sont poussés à diriger leur activité mentale vers les spéculations morales directement liées au gouvernement de la société, — aussi, sous cette double influence, les penseurs se sont essentiellement occupés de morale ; — on peut remarquer d'ailleurs que la nature même de la morale est parfaitement adaptée à cela. La morale constitue pour la classe théorique le passage entre la théorie et la pratique ; elle est à la fois art et science. Par sa base, elle touche aux plus hautes théories, car elle repose nécessairement sur la connaissance de la nature humaine, qui fmalement repose sur toutes les conceptions scientifiques réelles; par son couronnement, elle devient directement pratique, car elle institue le gouvernement de la nature humaine. La morale est théorique quant à sa base, pratique quant à son immédiate destination. Il est clair que, sous tous les rappoi'ts, les intelligences fortes trouvaient à satisfaire dans une pareille étude leurs véritables aptitudes mentales, tout en poursuivant une réelle destination pratique, conformément à l'influence de leur milieu.
Il résultait donc de là une situation fondamentale qui préparait et provoquait la grande opération de Confucius, opération qui a admirablement réussi, malgré les immenses perturbations des Tao-sse et des bouddhistes. Cette construction n'a été si grandement efficace que parce qu'elle se trouvait précisément dans le vrai sens d'évolution de la civilisation au milieu de laquelle elle se produisait; car la coordination de Confucius est une coordination morale et politique, et c'était le genre de théorie qu'imposait aux vrais penseurs une telle situation.
Du reste, l'état spécial de la Chine au moment oii apparut Confucius donnait une haute destination immédiate à son élaboration philosophique.
Au moment où surgit Confucius, nous voyons une civilisation, dont j'ai indiqué les principaux caractères, existant simultanément dans plusieurs petits royaumes placés essentiellement sur le parcours du fleuve Jaune, et dans quelques pays adjacents, comme le Chan-toung.
L'origine commune de la civilisation propre à ces divers petits Etats se manifeste par l'admission d'une sorte de subordination, plus apparente que réelle, à la dynastie des Tchéou, qui continuait, avec des changements inévitables, la famille installatrice de la civilisation chinoise. Enfin des luttes militaires extrêmement actives existaient entre ces divers petits royaumes. — On aperçoit donc là un double fait : une réelle similitude de civilisation combinée avec une décomposition politique, ou, en d'autres termes, un même état de société coexistant dans plusieurs pays voisins, plus ou moins indépendants et continuellement en lutte. Il est clair qu'une telle situation devait pousser les grandes natures à tenter de faire cesser un pareil désordre, et de ramener l'unité et l'ordre parmi des populations ayant des habitudes et des idées analogues, et cependant entraînées à de continuelles perturbations. Cette entreprise pouvait être plus ou moins biea efifectuée, cela dépendait de la nature de l'organe qui surgirait pour remplir la fonction, mais il y avait une situation qui sollicitait un pareil effort; c'est à cette grande fonction que s'est consacré Confucius. Il a cherché en effet à agir sur les
chefs, les ministres de ces divers gouvernements, au nom d'une doctrine morale qui ne fut rien autre chose que la systématisation plus ou moins abstraite de l'ensemble des antécédents de la civilisation chinoise. C'est là le grand problème qu'il a voulu résoudre et qu'il a résolu. II a cherché ensuite, .par une active prédication de sa doctrine morale et politique, à amener les chefs à faire cesser l'anarchie permanente de leurs luttes militaires et les désordres de leur insuffisante ^idministration intérieure, il tendait ainsi à faire prévaloir de plus en plus une civilisation pacifique et industrielle, en rapport avec les antécédents communs de ces diverses populations.
Après avoir iadiqué, Messieurs, quelle était la nature de cette grande opération, comment la situation l'exigeait, comment l'ensemble des antécédents la préparait, en un mot ja partie nécessaire de cette opération étant déterminée, il nous faut voir comment l'accomplit l'organe chargé d'une telle fonction par l'ensemble des destinées sociales de son pays.
Khoiing-Fou-tseu (Confiicius) naquit 551 ans avant Jésus- Christ, dans le petit royaume de Lou, qui était une partie <ie la province actuelle de Chan-toang. 11 mourut dans son pays natal 479 ans avant Jésus-Christ et à la soixante-treizième année de son âge. Son père était gouverneur de Tseou, ville du troisième ordre, aujourd'hui Tseou-hien, dans la province de Chan-toung. Il perdit son père de très bonne heure, et fut élevé sous la direction intelligente et dévouée de sa mère. Elevé avec beaucoup de soin, il montra dès son jeune âge cette combinaison d'intelligence, de vénération et de dévouement qui caractérise cette noble nature. A l'âge de dix-sept ans, il accepta, sur l'invitation de sa mère, un mandarinat sul)alterne, qui consistait à inspecter la vente des grains et des diverses substances alimentaires. Il montra dans ces modestes et utiles fonctions une grande fermeté, et cette constante préoccupation de l'intérêt public qui dirigea toute son existence. Il se mai-ia à Tàge de dix-neuf ans, sur
l'invitation de sa mère, et bientôt après (à l'âge de vingt et un ans) il obtint dans l'administration publique une plus haute fonction; il fut chargé de l'inspection générale des campagnes et des troupeaux avec les pouvoirs nécessaires pour opérer sous ce rapport toutes les réformes qu'il jugerait utiles. A l'Age de vingt-quatre ans, au moment du plein développement de sa carrière administrative, il perdit sa mère. Conformément aux usages antiques, trop négligés alors, mais dont il voulait déjà reprendre et développer l'influence, il abandonna tout emploi public, et consacra trois années à une retraite qu'il sut noblement utiliser. Cest alors qu'il conçut définitivement son grand projet de réformation. Dans cette féconde retraite, il en arrêta le plan, et se livra sur l'antiquité chinoise, et sur diverses questions de morale et de politique, aux fortes études et aux méditations indispensables à l'accomplissement de sa grande mission. Son deuil terminé, il compléta ses longues études par des voyages dans les divers royaumes de la Chine situés dans le bassin du fleuve Jaune; il apprécia, par une observation attentive, ces divers pays qu'il voulait convertir à sa doctrine, qui n'était rien autre que la systématisation philosophique des traditions et des tendances de la civilisation chinoise. Nous le voyons alors pendant vingt ans parcourir ces petits royaumes, formant des disciples, consulté par les rois et leurs ministres, et agissant continuellement sur eux pour les amener à ime direction paternelle, morale et pacifique des populations qui leur étaient soumises. D'après l'observation du père Amiot, on peut constater que l'action de Confucius s'étendit exclusivement dans une portion du bassin du fleuve Jaune, autour duquel s'est constituée et d'oîi s'est ensuite graduellement propagée la civilisation chinoise. « Du côté du nord, il n'alla p)as plus loin que la frontière du Pe-tchi-li; il ne passa pas le fleuve Kiang, du côté du midi; la province du Chaurtoung fut sa limite du côté de l'orient, et la province du Chen-si fut ce qu'il vit de plus reculé du côté de l'occident. » (G. Pauthier, De la Chine.)
Revenu dans son pays, il accepta, sur l'invitation du roi de Lou, de rentrer dans l'administration et fut à l'âge de cin-
quante ans premu aux fonctions de chef de la magistrature civile et criminelle, montrant ainsi cette combinaison de vie politique et d'études théoriques de morale et d'histoire qui devait caractériser son école, et qui n'est au fond qu'une systématisation nécessaire de l'élément modificateur de la civilisation chinoise. Il montra dès le début, dans ses hautes fonctions, cette énergique fermeté qui en constitue la condition nécessaire. Il commença en effet par exiger la mort du principal fonctionnaire politique de l'administration précédente, de manière à condenser sur le principal coupable un indispensable châtiment, et à prouver en même temps son irrévocable décision d'empêcher de nouvelles prévarications. Il apporta dans ces hautes fonctions cette bonté active et dévouée à la chose publique qui se liait chez lui à l'énergie, sans laquelle elle avorte essentiellement. Les historiens chinois ont raconté avec soin les détails de cette administration. Nous voyons, du reste, en même temps, plusieurs disciples de Confucius arriver dans les divers royaumes de la Chine à de hautes positions administratives et politiques, pendant que d'autres continuent la propagande philosopjhique et morale de leur maître. A la mort du roi de Lou, son protecteur, il abandonna les affaires publiques, et bientôt son pays natal, et continua, accompagné d'un certain nombre de ses disciples, ses pérégrinations philosophiques et sociales dans les divers autres petits royaumes de la Chine. Rentré enfin dans son pays natal, après quatorze ans d'absence, il consacra entièrement les dernières années de sa vie à l'élaboration définitive de sa doctrine et à la formation des disciples qui devaient la continuer après lui. Le nombre de ses disciples avait considérablement augmenté, et ils étaient répandus dans les diverses principautés qui formaient alors la Chine proprement dite. Vers l'âge de soixante-six ans, il perdit sa femme, bientôt après son fils, et enfin son disciple bien-aimé Yenlioei, celui en qui il mettait sa prédilection, parce qu'il voyait en lui l'humanité, la vertu par excellence. Ainsi furent attristées les dernières années de ce grand rénovateur. Quelques temps avant sa mort, il réunit ses principaux disciples et leur donna ses dernières recommandations sur l'esprit de sa
doctrine et sur les conditions de son application, « L'herbe sans suc, disait-il, est entièrement desséchée, je n'ai plus où m'asseoir pour me reposer; la saine doctrine avait entièrement disparu, elle était entièrement oubliée, j'ai tâché de la rappeler et de rétablir son empire. Je n'ai pas pu réussir : se trouvera-t-il après ma mort quelqu'un qui veuille prendre sur soi cette pénible tâche? »
Ses funérailles furent organisées par ses disciples avec un soin pieux; et ils instituèrent l'usage d'un pèlerinage annuel à la tombe du grand rénovateur.
Son école grandit, son influence s'accrut et des honneurs graduellement croissants furent accordés à la mémoire d'une des plus nobles natures dont l'Humanité puisse s'honorer, de l'homme qui a le plus fortement influé sur la civilisation chinoise, c'est-à-dire sur les destinées de plusieurs centaines de millions d'hommes. Le vrai culte de Confucius commença surtout sous le fondateur de la dynastie des Han, qui fut une dynastie réparatrice et progressive. Bientôt, des temples furent élevés à Confucius dans les principales villes de la Chine. Ce fut surtout sous Tchen-thsoung, troisième empereur de la dynastie des Soung (998 avant J.-C), que le culte de Confucius se constitua définitivement; « sous la dynastie des Han, on le nomma Koung ou duc; la dynastie des Thang le nomma le premier saint; il fut ensuite désigné sous le titre de Prédicateur royal; sa statue fut revêtue d'une robe également royale, et une couronne fut posée sur sa tète. Sous la dynastie des Ming, il fut nommé le plus saint, le plus sage et le plus vertueux des instituteurs des hommes i> .
Enfin, ses descendants directs, par une exception unique, possédèrent le titre de nobles héréditaires, dont ils jouissent encore. Tels sont les principaux traits de la vie de ce grand homme (1) ; il nous faut apprécier maintenant l'ensemble de son œuvre.
H n'y a pas, à proprement parler, d'ouvrages de Confucius; outre la compilation des anciens monuments de la Chine,
(1) On doit au P. Aniiot une biographie détaillée et intéressante de Confucius.
compilation qui constitue les livres sacrés proprement dits, on a, sous le nom de Confucius, quelques ouvrages rédigés par ses disciples immédiats, et qui contiennent non seulement ses théories, mais aussi souvent ses paroles mêmes.
Les quatre principaux ouvrages qui portent le nom de Confucius sont : le Hiao-king ou livre de l'Obéissance filiale^ le Ta-hio ou la Grande étude, le Tchoung-young ou Vlnvariabililé dans le milieu, et le Lun-yu ou les Entretiens philosophiques. Les deux premiers ouvrages, le Hiao-king et le Ta-hio, ont été rédigés par un disciple immédiat de Confucius, Theng-tseu. Theng-tseu était né, comme son maître, dans le royaume de Lou (province actuelle du Chan-toung), dans la ville de Wou, la méridionale; il avait quarante-six ans de moins que Confucius; il était né, par conséquent, en 505 avant Jésus-Christ.
Le Tchoung-young ou l'Invariabilité dans le milieu a été rédigé par Tseu-sse, petit-fils de Confucius, et par qui s'est continuée la ligne directe de cette grande famille. Tseu-sse avait trente-sept ans lorsqu'il perdit son aïeul. Enfin, le Lun-yu ou Entretiens philosophiques ont été recueillis par quelques disciples de Confucius,
Je vais donner quelques citations de ces divers ouvrages (le Ta-hio, le Tchoung-young et le Lun-yu), afin de faire mieux saisir l'esprit général de la systématisation philosophique et morale du grand sage de la Chine (1).
Le Ta-hio ou la Grande étude se compose d'un argument attribué à Confucius, et d'une explication due à Theng-tseu, disciple de ce philosophe. Ce très court ouvrage a été, de la part des philosophes chinois, l'objet de nombreux commentaires. Le plus remarquable, et qui l'accompagne très souvent, est dû à Tchou-hi, qui vivait vers la fin du xii° siècle de l'ère chrétienne. — Confucius pose nettement, dans le Ta-hio, le problème fondamental du perfectionnement moral.
« La loi de la grande étude, ou de la philosophie pratique, consiste à développer et 'à remettre en lumière le principe
(1) J'emprunte ces citations à la traduction de ces divers ouvrages faite par M. G. Pauthier.
lumineux de la raison que nous avons reçue du ciel, à renouveler les hommes et à placer sa destinée définitive dans la perfection ou le souverain bien. »
« Depuis l'homme le plus élevé en dignité jusqu'au plus humble et au plus obscur, devoir égal pour tous ; corriger et améliorer sa personne, ou le perfectionnement de soi-même, est la base fondamentale de tout progrès etde tout développement. »
Voilà nettement posé, en termes précis, le problème suprême : perfectionnement moral de chacun, telle est la destinée finale. Le but de la philosophie morale est d'arriver à construire et constituer ce perfectionnement. — Confucius conçoit aussi, d'une manière générale, les conditions mentales de la solution de ce problème :
« Les êtres de la nature ont une cause et des effets; les actions humaines ont un principe et des conséquences : connaître les causes et les effets, les principes et les con.séquences, c'est approcher de très près de la méthode rationnelle avec laquelle on parvient à la perfection.
« Il faut d'abord connaître le but auquel on doit tendre, ou sa destination définitive, et prendre ensuite une détermination; la détermination étant prise, on peut ensuite avoir l'esprit tranquille et calme ; l'esprit étant tranquille et calme, on peut ensuite jouir de ce repos inaltérable que rien ne peut troubler, on peut ensuite méditer et se former un jugement sur l'essence des choses; ayant médité et formé un jugement sur l'essence des choses, on peut ensuite atteindre à l'état de perfectionnement désiré. »
Confucius pose donc d'une manière nette et précise, sans aucune sorte de préoccupation surnaturelle, le problème définitif de la destinée humaine : atteindre par le perfectionnement moral l'état de pleine unité, en employant l'intelligence à découvrir les conditions et les moyens de solution. Le commentaire de son disciple Theng-tseu est destiné à développer ces notions fondamentales en les rattachant à l'histoire primitive et aux plus anciennes traditions de la Chine, de manière à maintenir et consolider la continuité sociale au lieu de la rompre révolutionnaircment, comme l'ont fait jusqu'ici les autres rénovateurs.
w Que la vertu de Wou-wang, dit Theng-tseu dans son commentaire, était vaste et profonde ; comme prince, il plaçait sa destination dans la pratique de l'Humanité ou de la bienveillance universelle pour les hommes ; comme sujet, il plaçait sa destination dans les égards dus au souverain; comme fils, il plaçait sa destination dans la pratique de la piété filiale; comme père, il plaçait sa destination dans la tendresse paternelle; comme entretenant des relations ou contractant des engagements avec les hommes, il plaçait sa destination dans la pratique de la sincérité et de la fidélité. »
On voit là indiqué en quoi consiste ce perfectionnement moral, but suprême de l'existence : faire dominer les diverses relations naturelles par l'Humanité, la soumission, la piété filiale, la tendresse paternelle, la sincérité et la fidélité.
La conception précise de l'état de perfection que conçoit Gonfucius est exposée, nettement et avec précision surtout, dans le Tchoung-young ou V Invariabilité dans le milieu, dû, comme je l'ai déjà dit, à son petit-iils Tseu-sse.
Dans cet ouvrage, le plus systématique qui soit émané directement de Gonfucius, Tseu-sse développe les conditions mentales et expose la coordination morale d'oii résulte le type de perfection dont il faut, dans chaque situation, poursuivre la réalisation, mais qu'atteignent seuls les hommes exceptionnels destinés au gouvernement moral ou politique des sociétés.
Voyons d'abord comment Gonfucius conçoit le type du philosophe ou de l'homme ayant réalisé l'idéal de perfection. — J'extrais textuellement du Tchoung-tjoung :
« Il n'y a dans le monde que les hommes souverainement parfaits qui puissent connaître à fond leur propre nature, la loi de leur être et les devoirs qui en dérivent ; pouvant connaître à fond leur propre nature et les devoirs qui en dérivent, ils peuvent par cela même connaître à fond la nature des autres hommes, la loi de leur être, et leur enseigner tous les devoirs qu'ils ont à observer pour accomplir le mandat du ciel; pouvant connaître à fond la nature des autres hommes, la loi de leur être, et leur enseigner les devoirs qu'ils ont à observer pour accomplir le mandat du ciel, ils peuvent,
par cela même, connaître à fond la nature des autres êtres viv'ants et végétaux, et leur faire accomplir leur loi de vitalité selon leur propre nature; pouvant connaître à fond la nature des êtres vivants et végétaux, et leur faire accomplir leur loi de vitalité selon leur propre nature, ils peuvent, par cela même, au moyen de leurs facultés intelligentes supérieures, aider le ciel et la terre dans la transformation et l'entretien des êtres, pour qu'ils prennent leur complet développement; pouvant aider le ciel et la terre dans les transformations et l'entretien des êtres, ils peuvent, par cela même, constituer un troisième pouvoir entre le ciel et la terre. »
« Ceux qui viennent immédiatement après ces hommes souverainement parfaits par leur propre nature sont ceux qui font tous leurs efforts pour rectifier leurs penchants détournés du bien. »
L'homme parfait est donc celui qui, dominé par les penchants moraux, arrive, par la connaissance des lois naturelles des corps vivants et inorganiques, à les modifier régulièrement, de manière à perfectionner, par une intervention systématique, l'ordre naturel. Confucius construit ainsi le noble type de la puissance modificatrice qui constitue, suivant sa belle expression, un troisième pouvoir intermédiaire entre l.e ciel et la terre. Il y a là comme un profond pressentiment de l'ordre normal, caractérisé en effet par l'actif perfectionnement de l'ordre naturel, sous l'impulsion d'une sociabilité prépondérante. Confucius reconnaît les lois générales de l'activité du ciel et de la terre comme base d'une sage modificabilité de l'ordre spontané.
Nous voyons Confucius, perfectionnant la civilisation fétichique et astrolâtrique d'où il émane, emprunter pour sa systématisation politique et morale, aux lois du ciel et de la terre, un type d'ordre et de régularité, qu'il cherche à réaliser dans la vie humaine par la prépondérance habituelle de la sociabilité sur la personnalité, qui seule peut réaliser dans l'ordre humain le type de régularité fourni par l'observation du monde extérieur. Une citation caractéristique va nous juontrer effectivement que c'est bien sous l'impulsion féti-
chique de l'observation des lois naturelles du monde que Confucius construit son type d'ordre.
« Le philosophe Confucius, dit Tseu-sse, rappelait avec vénération les temps des anciens empereurs Yao et Chun ; mais il se réglait principalement sur la conduite des souverains plus récents Wen et Wou. Prenant pour exemple de ses actions les lois naturelles et immuables qui régissent les corps célestes au-dessus de nos têtes, il imitait la succession régulière des saisons qui s'opère dans le ciel ; à nos pieds, il se conformait aux lois de la terre et de l'eau fixes ou mobiles. »
« On peut le comparer (Confucius) au ciel et à la terre, qui contiennent et alimentent tout, qui couvrent et enveloppent tout; on peut le comparer aux quatre saisons qui se succèdent continuellement sans interruption ; on peut le comparer au soleil et à la lune qui éclairent alternativement le monde, »
« Tous les êtres de la nature vivent ensemble de la vie universelle, et ne se nuisent pas les uns aux autres ; toutes les lois qui règlent les saisons et les corps célestes s'accomplissent en même temps sans se contrarier entre elles. L'une des facultés partielles de la nature est de faire couler un ruisseau, mais les grandes énergies, les grandes et souveraines facultés produisent et transforment tous les êtres. Voilà en effet ce qui rend grand le ciel et la terre. »
L'ordre extérieur fournit ainsi à la fois le type de toute régularité, et le point de départ et la condition nécessaire de toute modiflcabilité. Mais cette réaction ne peut et ne doit être opérée que sous la direction d'une véritable systématisation morale. Voyons avec plus de précision les caractères généraux de cette systématisation, dont j'ai seulement indiqué le principe fondamental : prépondérance de la sociabilité sur la personnalité.
« Les devoirs les plus universels pour le genre humain sont au nombre de cinq, et l'homme possède trois facultés naturelles pour les pratiquer. Les cinq devoirs sont : les relations qui doivent exister entre le prince et les ministres, le père et ses enfants, le mari et la femme, les frères aînés et les frères cadets, et l'union des amis entre eux; lesquelles
cinq relations constituent la loi naturelle du devoir la plus universelle pour les hommes. La conscience, qui est la lumière de l'intelligence pour distinguer le bien du mal ; l'humanité, qui est l'équité du cœur; le courage moral, qui est la force d'âme, sont les trois grandes et universelles facultés morales de l'homme; mais ce dont on doit se servir pour pratiquer les cinq grands devoirs se réduit à une seule et unique condition. «
Suivant le commentateur Tchou-hi (xii^ siècle de l'ère chrétienne), il résulte du Tchoung-young que la prudence éclairée, l'humanité ou la bienveillance universelle pour les hommes, la force d'âme sont les trois vertus universelles ou capitales, ou la porte par oîi l'on entre dans la voie droite que doivent suivre tous les hommes. Ainsi, d'après Confucius, les facultés essentielles pour atteindre cet état de perfection morale qui permet de se dévouer au service de tous les hommes sont : la prudence, l'humanité, le courage. D'après une telle conception, Confucius construit le type de l'homme d'Etat voué au service continu de la société.
« Tous ceux qui gouvernent les empires et les royaumes ont neuf règles invariables à suivre, à savoir : se régler ou se perfectionner soi-même, révérer les sages, aimer ses parents, honorer les premiers fonctionnaires de l'Etat ou les ministres, être en parfaite harmonie avec tous les autres fonctionnaires et magistrats, traiter et chérir le peuple comme un fils, attirer près de soi tous les savants et les artistes, accueillir agréablement les hommes qui viennent de loin, les étrangers, et traiter avec amitié tous les grands vassaux. »
« Dès l'instant que le prince aura bien réglé et amélioré sa personne, aussitôt les devoirs universels seront accomplis envers lui-même, etc., etc. » {Tchoung-young ^)
Outre une telle systématisation morale, Confucius, en harmonie avec ce grand but de son existence, recueillit les anciens monuments de la civilisation chinoise, d'où sont résultés, avec des remaniements littéraires (essentiellement sous la dynastie des Ilan. de 202 ans avant J.-C. à 263 ans après J.-C), les livres sacrés de la Chine. Ces
livres sacrés sont VY-king ou livre des transformations, le Chou-king ou livre des annales, le Chi-king ou livre des vers, et le Li-ki ou livide des rites.
Le Chi-king ou livre des vers est un recueil des plus anciennes poésies chinoises, et qui remontent aux époques les plus reculées de cette civilisation; — le Li-ki ou livre des rites est un recueil des rites d'après lesquels se règlent les diverses relations humaines. Ce livre, qui contient de très anciens documents, n'a été constitué sous sa forme actuelle que sous la dynastie des Han.
L'Y-king (1) ou livre des transformations est un des monuments les plus antiques de la civilisation chinoise.
Voici quelle est la composition fondamentale du livre. Le premier élément de ce livre consiste en vingt-quatre traits, ou petites lignes dont douze entières et douze entrecoupées, ou séparées par un petit intervalle. Ce sont là les huit trigrammes de Fo-hi, à qui la tradition attribue la fondation de la civilisation chinoise (3000 avant J.-C). — 1200 ans à peu près avant Jésus-Christ, Wen-vang, fondateur de la dynastie des Tcheou, accompagna ces trigrammes de Fo-hi d'un commentaire donnant à ces vingt-quatre traits une certaine signification, et probablement d'après des traditions plus antiques dont nous n'avons pas conservé la trace. Le fils de Wen-vang, Tcheou-koug, augmenta ce commentaire d'un nouveau plus explicite ; c'est ce fond primitif que Confucius développa par un commentaire plus ample encore. C'est ainsi que s'est formé VY-king. Cet ouvrage ainsi constitué a été, depuis l'origine jusqu'à nos jours, l'objet d'une suite ininterrompue de commentaires; de nombreux esprits se sont exercés en Chine sur ce sujet, qui offrait un attrait particulier par son caractère mrme d'indétermination primitive. On voit dans VYking l'emploi des nombres comme moyen d'explication et de règlement, suivant une tendance spontanée que nous retrouvons dans toutes les civilisations. La numération, établie sous le régime fétichique, constitue la première institution
(1) Voir la Notice sur t'Y-lùng, par le P. Visdelou, à la fin de la tra- <luction du Chou-king du P. Gaubil, publiée par de Guignes.
scientifique de rHumanité. On tend naturellement à ramener à ces premières notions positives toutes les autres. De là cette théorie philosophique des nombres, qu'on voit surgir partout et qui, malgré d'inévitables exagérations, contient un fond de vérité et une importance sociale et mentale beaucoup plus grande qu'on ne l'a supposé de nos jours.
Enfin, le livre sacré le plus important recueilli par Confucius est le Chou-king, ou /ivre dea annales, qui contient des notions historiques du plus haut intérêt sur les anciennes dynasties de la Chine. La période embrassée par cet ouvrage s'étend depuis les empereurs Yao et Chun (2337 avant J.-C.j jusqu'à l'an 790 avant Jésus-Christ. L'histoire authentique de la Chine ne remonte pas, d'après les critiques, plus haut que l'an 2337 avant Jésus-Christ ; au delà, 'on entre dans les périodes fabuleuses ou semi-fabuleuses. Ainsi Confucius, outre l'œuvre directe de sa systématisation morale, a recueilli les traditions fondamentales de la civilisation chinoise, dont il se présentait avec raison comme un continuateur; car, en efiFet, son œuvre continuait la tradition, en la perfectionnant, au lieu de la maudire.
En définitive, nous pouvons résumer sommairement l'œuvre de Confucius, et l'appréciation de son caractère et de son rôle.
Nous voyons d'abord un grand philosophe s'appuyant, pour produire une immense évolution morale et sociale, sur l'ensemble des antécédents et des traditions, et s'y appuyant réellement ; il ne s'agit pas ici de ces hypothèses arbitraires par lesquelles le Christianisme s'est construit une tradition artificielle, faute de pouvoir représenter réellement, par une théorie vraiment scientifique, les antécédents d'oii il est vraiment émané. Ici c'est un philosophe qui s'appuie réellement et sincèrement sur la série des antécédents de la civilisation chinoise, et qui poursuit 'le développement systématique de cette civilisation. C'est là un type vraiment normal, et tout à fait conforme au véritable esprit scientifique, qui appuie toujours ses constructions actuelles sur les constructions antérieures. Sous l'impulsion chrétienne et révolutionnaire, les Occidentaux, dans les spéculations morales et sociales, ont
développé au contraire une disposition à la fois irrationnelle et immorale à méconnaître complètement la continuité sociale.
Confucius prend son point de départ dans le Fétichisme astrolàtrique, base de la civilisation chinoise. Tout en acceptant le Fétichisme astrolàtrique, et respectant profondément le culte construit'sur cette base, il commence à opérer dans ce fétichisme une transformation qui se réalisera pleinement parmi les plus distingués de ses successeurs. Il commence à opérer en effet la distinction entre l'activité et la vie. Le Fétichisme considère tous les êtres non seulement comme actifs (ce qui est parfaitement scientifique), mais aussi connue vivants, ce qui n'est vrai que pour un certain nombre d'entre eux.
Chez Confucius on voit déjà nettement apparaître qu'il s'agit bien plus des lois du ciel et de la terre que des voluntés de ces deux êtres prépondérants, de telle sorte que, quoique le commandement soit conçu comme un mandat du ciel, ce mandat tend à représenter, au lieu de la volonté céleste, la fatalité qui l'ésulte de lois régulières ; cette conception de Confucius a d'autant plus d'importance qu'il lui donne plus de généralité, en concevant essentiellement tous les phénomènes sociaux réglés par les lois des phénomènes célestes, ce qui est vrai à un certain degré. Les phénomènes astronomiques dominent les phénomènes sociologiques, mais non dans le degré de précision oii on a dû le supposer au début. Ainsi on voit les esprits éminents de l'école de Confucius tendre spontanément vers l'état scientifique, en concevant tous les corps comme actifs, mais non comme vivants, de' manière à présenter un état mental supérieur en rationalité à l'état théologico-métaphysique.
Sur la base fournie par le régime astrolàtrique, Confucius construisit sa systématisation morale, en empruntant au Fétichisme astrolàtrique les notions à'ordre et de soumission qui résultent nécessairement du type des phénomènes célestes. Là-dessus, il coordonna la morale avec le plein sentiment d'une grande destination politique et sociale. Il s'agit ici d'une morale vraiment pratique où les devoirs propres aux
diverses relations de la vie humaine sont nettement formulés, en concevant toujours que le but final est l'état de pleine unité caractérisé par la prépondérance de la sociabilité sur la personnalité. Comme condition de la solution d'un tel problème, il systématisa la prépondérance de la famille, établie à la fois sur la soumission filiale et le dévouement paternel.
Tel est l'ensemble très général de cette construction morale. Elle est, comme on voit, complètement dégagée de toute préoccupation surnaturelle. Et j'ai déjà expliqué, dans ma première leçon, comment cela tenait à l'absence d'esprit théologique et à la prépondérance continue du régime fétichoastrolàtrique.
A propos de cette absence complète de croyances surnaturelles, un esprit vraiment distingué, M. Abel Rémusat, affirme que la morale de Confucius manque de sanction. On s'explique difficilement comment un tel esprit a pu se laisser dominer par les préjugés théologico-métaphysiques, au point de ne pas comprendre que cette prétendue absence de sanction constitue à la fois la réalité et la noblesse de la morale de Confucius. Car le manque de sanction surnaturelle, qui. est toujours essentiellement personnelle, fait ressortir chez Confucius l'admission formelle de l'existence spontanée des sentiments bienveillants. Confucius reconnaît la moralité spontanée delà nature humaine. La sanction est précisément dans le bonheur de faire le bien pour le bien, dans cet état enfin de pleine unité que poursuit comme idéal le véritable sage, sous l'impulsion d'une ardente sociabilité, éclairée par une haute raison. — Les conceptions théologico-métaphysiques ont tendu à dégrader' sous ce rapport la vraie notion de la nature humaine, depuis surtout que les inconvénients de la doctrine ne sont plus contre-balancés par la sagesse du sacerdoce.
Enfin, politiquement, le développement graduel de la réformation de Confucius a eu pour résultat de donner à la classe modificatrice de la civilisation chinoise une solide constitution, qui a assuré et perfectionné son action, dont l'influence dure encore et a été constamment croissante, sur la société correspondante.
Tel est l'ensemble de cette grande existence, systématique-
ment et activement vouée à la réalisation d'une noble réformation sociale.
Certes, la civilisation occidentale nous présente des types supérieurs, comme intelligence ou comme activité, à celui du philosophe chinois. Aristote et Archimède étaient des intelligences d'un ordre plus élevé ; César était un homme d'Etat d'une bien autre puissance. Mais, on peut le dire, l'Occident ne fournit pas de type qui réalise, au même degré que Confucius, cette alliance de bon sens et de moralité, en même temps que d'une activité longuement dévouée à l'amélioration générale de la société correspondante. Voilà un philosophe qui, sans appuyer sa rénovation sur aucune superstition, proclamant le perfectionnement moral comme le but suprême, et le plaçant dans un dévouement continu à la société, dont il améliore les bases essentielles, ne rompt en aucune manière avec les traditions de la civilisation qu'il veut améliorer, et donne pour sanction définitive à ime telle vie le profond sentiment d'avoir accompli son devoir. — Certes, les Occidentaux peuvent s'instruire dans la contemplation d'un pareil type, ils peuvent apprendre, à l'encontre de l'irrationnelle ingratitude chrétienne et révolutionnaire, qu'on peut poursuivre l'évolution sociale sans rompre avec les prédécesseurs, et qu'on modifie d'autant plus dignement une société qu'on s'appuie sciemment sur ceux qui nous ont précédés, en rendant pleine justice à leur action.
Aussi, l'Occident éclairé et régénéré mettra de plus en plus parmi les objets de son intime vénération l'illustre philosophe qu'un immense empire proclame comme le plus éminent de ses rénovateurs.
Considérons actuellement la systématisation de Confucius en elle-même et par rapport à la coordination définitive de la science humaine.
La théorie de Confucius constitue, au fond, une coordination empirique de la morale, ayant pour destination précise la direction effective de la nature humaine. Or, l'immense lacune d'une telle coordination est précisément la lacune même de la civilisation chinoise, c'est-à-dire l'absence d'un convenable développement de la science abstraite, qui puisse
donner une base systématique à la morale et qui permette ime modiflcation suffisante soit du monde extérieur, soit de l'homme. Car la modificabilité repose tout entière sur l'établissement des lois abstraites. C'est la connaissance des lois abstraites des divers phénomènes qui permet seule d'instituer une modificabilité à la fois puissante et régulière.
Pour préciser une telle appréciation, je vais la rattacher à la série encyclopédique dans laquelle Auguste Comte a condensé hiérarchiquement l'ensemble de la science abstraite. La hiérarchie encyclopédique nous ofiFre les sciences abstraites dans l'ordre suivant : mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie, morale.
La morale, aboutissant de cette longue évolution mentale, se compose de deux parties essentielles : 1° morale théorique, instituant la connaissance de la nature humaine; 2" morale pratique, instituant le gouvernement de la nature humaine . C'est par cette deuxième partie que s'opère le passage de la théorie à la pratique; ce qui a permis d'admettre qu'il n'y a normalement au fond que des praticiens, agissant les uns sur les choses, les autres sur les hommes. Mais la nature, nécessairement systématique du second mode d'action, a fait donner à la classe qui s'en occupe le nom de classe théorique. On saisit d'après cela nettement la lacune profonde que la nature même de la civilisation chinoise a imposée à la systématisation de Confucius. Il lui manque la longue élaboration abstraite qui va de la mathématique à la morale, et sans laquelle on ne peut établir une véritable théorie, suffisamment profonde, de la nature humaine. Mais cette même lacune théorique est, pour le gouvernement de la nature humaine, une cause de grande insuffisance; car 1 "homme social ne peut être ainsi suffisamment dirigé, faute d'une connaissance approfondie des lois abstraites des divers phénomènes qui le dominent, depuis les phénomènes mathématiques jusqu'aux phénomènes sociaux. Or, l'évolution ultérieure de la Chine n'a pu combler une telle lacune ; la nature même de la civilisation chinoise était antipathique à l'institution spontanée de l'abstraction, et, par suite, elle était impropre aux élaborations scientifiques nécessaires. Le travail philoso-
phique, propre à l'école de Confucius, s'est réduit essentiellement à quelques développements et à des commentaires.
L'analyse que nous [venons d'effectuer montre la profonde insuffisance mentale et sociale de cette belle systématisation empirique de Confucius, mais elle montre en même temps de quelle manière l'Occident pourra agir, par ses organes les plus éminents, sur une telle civilisation. La science occidentale acceptant, comme Confucius, la suprématie de la morale, arrivera bientôt à faire comprendre aux esprits directeurs de cette civilisation la nécessité de lui donner une base qui la consolide et la fortifie, et qui lui permette enfin d'instituer un convenable gouvernement de la nature humaine . D'un autre côté, les contacts de plus en plus développés de l'Occident et de la Chine feront comprendre aux esprits philosophiques de ce grand empire la nécessité d'une science sociale qui sache apprécier des états sociaux aussi différents que ceux de la Chine et de l'Occident; la nécessité de la sociologie amènera graduellement, par une série incontest;ible, la nécessité successive de la biologie, de la chimie, de la physique, de l'astronomie et de la mathématique, d'après les dépendances qui lient entre eux les divers ordres irréductibles de phénomènes; d'où résultera, en résumé, la nécessité, pour les philosophes chinois, d'une étude systématique de la grande hiérarchie abstraite, base essentielle de l'état mental définitif de l'espèce humaine. Le Positivisme, respectant l'évolution spontanée de la Chine, opérera ainsi la rénovation totale de son état mental, et cela d'autant mieux que, s'incorporant le Fétichisme, il adoptera essentiellement son culte officiel.
Il s'agit d'indiquer maintenant, d'une manière sommaire, les principaux travaux émanés de l'école de Confucius, ou plutôt l'esprit général qui domine de tels travaux. Il ne s'agit ESeS'éurés pas ici, en effet, d'une histoire détaillée de la philosophie et de la science chinoises; c'est là un sujet immense, qui ne saurait avoir, pour le moment, un grand intérêt : l'important pour nous est d'en voir le caractère essentiel. L'élude approfondie des historiens chinois pourrait nous fournir de nouveaux détails; mais de vastes travaux ont été faits à ce sujet, et ils sont plus que suffisants pour construire, d'après les lois
générales sur
l'Ecole de
générales de la philosophie de l'histoire, une saine théorie scientifique de cette évolution mentale. Trois ordres de travaux émanent de l'école de Confucius et sont profondément empreints de l'esprit même de la civilisation chinoise, tel que nous l'avons défini : d'ahord des œuvres morales développant les doctrines de Confucius; en second lieu, une philosophie naturelle qui transforme le Fétichisme astrolâtrique, par la séparation de l'idée d'activité de celle de vie, en s'appuyant sur les bases posées par Confucius; enfin d'immenses travaux d'érudition, de statistique, etc., etc., en un mot, des travaux de sociologie concrète. Car les travaux d'érudition sont, au fond, des recueils d'observations qui servent de point de départ aux véritables travaux scientifiques en sociologie. Ce sont ces travaux préparatoires auxquels s'est arrêtée la civilisation chinoise, d'après l'esprit concret qui la caractérise.
Voyons d'abord les travaux de philosophie morale.
Ces travaux sont, au fond, d'immenses et nombreux commentaires de Confucius; ils expliquent, développent les formules de la systématisation empirique de ce rénovateur, mais sans changer en rien l'esprit fondamental de sa construction; le système des examens prenant sa base dans l'étude des livres moraux de Confucius, cela a naturellement développé cette immense littérature de commentateurs. Le principal philosophe qui ait marché dans la voie ouverte par Confucius est Meng-tseu (Mencius). Meng-tseu naquit au commencement du iv" siècle avant Jésus-Christ, dans la province actuelle de Chan-toung; il mourut fort âgé, 314 ans avant Jésus-Chrisl. Il est placé, avec justice, dans l'estime des Chinois, immédiatement après Confucius. On lui rend des honneurs publics analogues à ceux rendus à Confucius lui-même, à qui il est toujours associé dans la vénération publique. Il y a dans Meng-tseu un caractère particulier, qui constitue un progrès réel dans la construction de Confucius, quoique le germe en existât d'une manière distincte. Il a, plus que Confucius. systématisé les conditions d'élimination de la famille impériale ou de l'élément central : élimination nécessaire lorsque celuici ne remplit plus, d"une manière vraiment supportable, les conditions fondamentales de sa fonction. Il a nettement établi
que, quand le chef de la famille impériale ne remplit plus les devoirs moraux et sociaux attachés à sa fonction, il cesse d'être chef, d'être le fils du Ciel; le mandat du Ciel, en vertu duquel il gouverne, doit lui être retiré. Il y a donc dans Mengtseu un caractère de plus nette opposition aux empiétements et aux perturbations que peut susciter la puissance impériale, que j'ai décrite comme l'élément d'unité, de conservation et d'extension de la civilisation chinoise. Or, il est inévitable que l'on soit obligé quelquefois de changer l'organe prépondérant de la société; c'est cette nécessité que Meng-tseu a systématisée en en déterminant les conditions générales. Un tel esprit est, comme on voit, bien éloigné du principe de soumission absolue qui émane de l'esprit purement théologique.
Parmi les nombreux commentateurs auxquels a donné lieu Confucius, on peut surtout citer Tchou-hi, qui vivait vers la fin du XII* siècle avant Jésus-Christ, sous la dynastie des Soung. Tchou-hi est devenu le commentateur classique par excellence, et son commentaire n'est pas habituellement séparé de l'œuvre de Confucius et de Meng-tseu. Ce commentaire est plein de sagesse et de bon sens, comme celui de tous les lettrés chinois en général, lorsque leur esprit n'a pas été altéré par les extravagances théologiques des bouddhistes ou des Tao-sse. Ces travaux de philosophie morale, consistant en commentaires des livres fondamentaux de la Chine, se sont continués jusqu'à nos jours, et plusieurs souverains n'ont pas dédaigné d'y contribuer.
Confucius avait distingué l'activité de la vie. C'est le point de départ capital, d'où est résultée une philosophie naturelle qui constitue un intermédiaire entre le Fétichisme et la science proprement dite, base dogmatique du Positivisme. Ainsi on voit que Tchou-hi (xii® siècle avant J.-C.) a fondé une philosophie atomistique dans laquelle il a définitivement établi, pour les esprits cultivés, la séparation dans les corps de la notion d'activité de celle de la vie, ébauchée par Confucius. Les phénomènes ne résultent plus, comme dans le Fétichisme proproiiient dit, des volontés des êtres correspondants qui les manifestent, ils sont simplement un résultat des divers modes d'activité de ces êtres. Il admet donc que l'activité
spéciale de chacun de ces êtres produit les divers phénomènes, activité spéciale dont la manifestation se trouve régularisée par l'activité prépondérante du Ciel, ce qui est une transformation positive du Fétichisme astrolàtrique de la Chine; et cette conception a l'avantage de représenter la prépondérance normale des phénomènes astronomiques sur tous les autres. Cette prépondérance est philosophiquement étendue, quoique d'une manière exagérée, jusque sur les phénomènes sociaux, dont les évolutions sont liées aux révolutions astronomiques. Il est incontestable que la végétalité, l'animalité et la sociabilité sont effectivement dominées par les lois les plus générales du monde.
Ainsi, dans une telle philosophie, la notion d'êtres surnaturels, extérieurs aux êtres réels, et produisant en eux les divers phénomènes, d'après d'inexplicables caprices, est complètement éliminée; tout s'explique par l'activité spontanée des êtres eux-mêmes. Une telle conception se rapproche essentiellement de celle qui sert de base à la science proprement dite; mais il y manque l'institution de l'abstraction scientifique. En quoi consiste, en effet, la véritable systématisation scientifique? à admettre l'activité spontanée des divers êtres, et à rechercher les lois abstraites propres à leurs divers modes d'activité en tant que communs à un grand nombre d'êtres dififérents.
Les Chinois ont aussi un nombre considérable d'ouvrages d'histoire naturelle proprement dite, c'est-à-dire de recueils d'observations relatives aux divers êtres; mais ces notions, très nombreuses et très précises, sont essentiellement concrètes, avec le sentiment trop présent d'une destination pratique, et n'ont conduit à aucune véritable loi biologique. Ils ont constaté et recueilli avec précision un très grand nombre d'observations météorologiques; leur astronomie porte le même caractère, les observations purement concrètes y sont nombreuses et assez précises; mais les théories proprement dites, et au fond très peu développées, émanent des astronomes musulmans et chrétiens.
En résumé donc, immense développement de travaux d'observations concrètes précises et nombreuses, mais ab-
sence de science vraiment abstraite, dans les études cosmologiques et biologiques.
Ce même caractère, conséquence inévitable de la nature même de la civilisation chinoise, se manifeste dans les études relatives aux phénomènes sociaux. — On doit en effet aux Chinois d'admirables travaux d'érudition, c'est-à-dire de sociologie concrète.
Confucius s'était occupé de travaux historiques, puisque [outre qu'il avait fait une compilation des principales productions mentales de la Chine] il avait composé une histoire du royaume de Lou. Du reste, le sentiment de la continuité, prépondérant en Chine, explique suffisamment cette active préoccupation des études historiques, de même que l'esprit vraiment positif et dégagé des croyances surnaturelles rend bien raison de l'esprit d'exactitude, de critique attentive et patiente qui caractérise les principales œuvres d'érudition des savants chinois; les fables et les divagations émanent toujours de l'influence perturbatrice des bouddhistes et des Tao-sse.
Les savants de l'école de Confucius ont marché dans cette voie d'études historiques patientes, exactes ; et ces travaux ont porté, non seulement sur la Chine proprement dite, mais aussi sur toutes les populations environnantes qui ont été avec elle en relations de commerce ou de politique. C'est dans cette mine féconde des historiens chinois qu'on a abondamment puisé, et qu'on doit puiser encore pour avoir des notions positives et sérieuses sur l'histoire et la géographie des populations tartares. — Je ne puis ni ne dois ici faire même un résumé de l'histoire des immenses travaux d'érudition dus à la Chine; je veux seulement insister sur deux types, comme indication et moyen de préciser davantage les observations générales que je viens d'exposer.
L'un des plus éminents érudits de la Chine est Ssema-thsian, surnommé le Père de l'histoire et V Hérodote de la Chine (1). Il était né à Loung-men (province du Chen-si), vers l'an 145
(1) Voir la Notice consacrée à, Ssema-thsian, par Abel Rémusat {Nouveaux Mélanges asiatiques, tome II).
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avant Jésus-Christ, sous la dynastie des Han occidentaux, c'est-à-dire sous la grande dynastie réparatrice qui, tout en profitant des résultats de l'énergique impulsion de Thsin-chihoang-ti, reprit néanmoins le développement de la civilisation chinoise suivant l'esprit de ses véritables antécédents. — Son père, qui était premier historiographe de la Cour de Chine, destina son fils à écrire l'histoire, et l'éleva avec soin et en conséquence, et il se montra dès son jeune âge digne d'une telle destination.
« Il fut chargé de diriger une expédition militaire qui le conduisit dans les contrées qui répondent aux provinces actuelles du Yunan et de Sse-tchouan. 11 était dans le cours de ce voyage, quand il apprit que Ssema-than, son père, était dangereusement malade. Il ne perdit pas un moment pour revenir auprès de son père ; mais il n'arriva que pour recevoir ses derniers soupirs.
« Même sur son lit de mort, Ssema-than conservait le sentiment de ses devoirs; et le voyage que venait de faire son fils l'intéressait encore, et comme père et comme historiographe. 11 s'en fit rendre un compte détaillé, et après l'avoir écouté il lui tint un discours que Ssema-thsian a rapporté tout entier : « Le grand historien prit mes mains dans les siennes, dit-il, « et, les larmes aux yeux, il me parla ainsi : Nos ancêtres, « depuis le temps de la troisième dynastie, se sont constam- « ment illustrés dans l'académie de l'histoire. Serait-ce à moi « qu'il serait réservé de voir finir cette honorable succession? « Si vous me succédez, mon fils, lisez les écrits de nos ancêtres. « L'empereur, dont le règne glorieux s'étend à toute la Chine, « m'avait mandé pour assister aux cérémonies solennelles « qu'il pratiquera sur la Montagne sacrée ; je n'ai pu me « rendre à ses ordres. Ces ordres, vous serez sans doute appelé « à les remplir. Alors souvenez-vous de mes désirs. La piété « filiale se montre d'abord dans les devoirs que l'on rend à ses « parents, dans les services qu'on rend à son prince, enfin « dans le soin que l'on prend de sa propre gloire. C'est le « comble de la piété que de rapporter à son père et à sa mère « la gloire d'un nom devenu célèbre. » (Abel Rémusat, Nouveaux Mélanges asiatiques, tome II.)
Ssema-thsian exécuta ce que son père lui avait indiqué. Il devint historien, historiographe en titre et finalement censeur. U eut la double fonction de raconter le passé et de conseiller le présent. Il accomplit ses fonctions de censeur dans des circonstances vraiment difficiles, et avec un héroïsme qui l'honore. Ses travaux historiques sont immenses, précis, consciencieux, et guidés par une critique sage et éclairée. Son œuvre est un admirable monument d'érudition.
« Son ouvrage intitulé Mémoires historiques se divise en 430 livres, partagés en cinq parties. La première partie, contenant 12 livres, contient, sous le nom de Chronique impériale, tout ce qui est relatif à l'empire considéré dans son ensemble. — La deuxième partie, composée de 10 livres, est formée de tables historiques, de tableaux synoptiques comme nous en avons un grand nombre en Occident. — La troisième partie, en 8 livres, est désignée par le titre de Pa-chou (les huit branches de sciences). L'auteur y traite successivement de ce qui a rapport aux rites, à la musique, aux tons considérés comme types des mesures de longueur, à la division du temps, à l'astronomie, aux cérémonies religieuses, aux rivières et aux canaux, et aux poids et mesures. Ssema-thsian y traite, en autant de dissertations séparées, de toutes les variations qu'ont éprouvées ces divers objets, durant les vingt-deux siècles dont son ouvrage embrasse l'histoire. — La quatrième partie, formée de 30 livres, renferme l'histoire généalogique de toutes les familles qui ont possédé quelque territoire, depuis les grands vassaux de la dynastie de Tcheou jusqu'aux simples ministres ou généraux de la dynastie des Han. — Enfin, la cinquième et dernière partie, composée de 70 livres, est consacrée à des mémoires sur la géographie étrangère, et à des articles de biographie plus ou moins étendus, sur tous les hommes qui se sont fait un nom dans diverses parties des sciences ou de l'administration. » (Abel Rémusat, Nouveaux Mélanges asiatiques, tome II.)
Les lettrés, en Chine, ont écrit un très grand nombre d'encyclopédies, les unes générales, les autres spéciales. Il y en a de relatives aux diverses professions, au travail de la porcelaine, à celui des vers à soie, à l'agriculture, etc., etc. Il v en
a de relatives aux diverses administrations, à la surveillance des greniers publics, aux travaux de direction des fleuves, etc. Un des plus éminents encyclopédistes chinois est Ma-touan-lin. Ma-touan-lin naquit dans la province de Kiang-si vers le milieu du xiii' siècle. Il eut pour maître le célèbre commentateur Tchou-hi, dont nous avons déjà parlé. La chute de la dynastie des Soung et la conquête des Mongols le décida à se consacrer tout entier à ses travaux d'érudition, en renonçant à la carrière administrative. Il consacra vingt ans à achever l'immense ouvrage qui, sous le nom de Recherche approfondie des anciens monuments, constitue son grand titre de gloire.
Cette vaste encyclopédie est composée de 24 sections qui se partagent en 348 livres. Je vais, d'après Abel Rémusat, en donner le plan :
1" section. Du partage des terres et de leur produit sous les différentes dynasties, 7 livres.
2« section. Des monnaies, soit métalliques, soit Actives; des papiers-monnaies, etc., etc., 2 livres.
3« section. De la population et de ses variations, 2 livres.
¥ section. De l'administration, 2 livres.
5^ section. Des péages et des douanes, et en général de tous les droits qu'on perçoit pour les lacs et étangs poissonneux, les plantations de thé, les salines, les mines et les usines, ainsi qu'aux barrières, aux foires, etc., 6 livres.
6* section. Du commerce et des échanges, 2 livres.
7e section. Des impositions territoriales, ou tributs] sur les terres, 1 livre.
8^ section. Des dépenses de l'Etat, 5 livres.
9® section. De l'élévation aux charges, et du rang des magistrats, 12 livres.
10^ section. Des études et des examens des lettrés, 7 livres.
11* section. Des fonctions des magistrats, 21 livres.
12" section. Des sacrifices, 23 livres.
13'' section. Des temples des ancêtres, 15 livres.
14* section. Du cérémonial de la Cour, 22 livres.
15*' section. De la musique, 15 livres.
16« section. De la guerre, 13 livres.
17'' section. Des châtiments et des supplices, 12 livres.
18® *ec/ion. Des livres classiques et autres, 76 livres. L'étendue de cette section vient de ce qu'on y a fait entrer l'analyse d'une foule de traités curieux sur toutes sortes de sujets et d'ouvrages de toutes les sectes : c'est une véritable histoire littéraire.
19*' section. De la chronologie des empereurs, et de la généalogie des familles qui ont possédé le trône, 10 livres.
20® section. Des principautés tributaires et des fiefs érigés sous les différentes dynasties, 18 livres.
21® section. Des corps célestes et de leurs accidents, comme les éclipses, les conjonctions, etc., 17 livres.
22® section. Des prodiges et des calamités, comme les inondations, les tremblements de terre, les aérolithes, les pluies de sauterelles, etc., 20 livres.
23® section. De la géographie de la Chine et de toutes les divisions de l'empire, aux différentes époques de la monarchie, 9 livres.
24® et dernière section. De la géographie étrangère et de tous les peuples qui ont été connus des Chinois, 25 livres.
Du reste, ce vaste ouvrage a été continué sur le même plan depuis le xiii® siècle jusqu'à nos jours. (Abel Rémusat. Mélanges asiatiques, tome II.)
L'auteur de ce vaste monument, né vers 1245 après Jésus- Christ, mourut vers l'an 1325.
Ce double spécimen, précisant nos indications générales, fait nettement comprendre le vrai caractère de la science chinoise telle qu'elle s'est développée, essentiellement dans l'école de Confucius. Etudes concrètes, spéciales, précises, exactes, mais absence de la science proprement dite, qui consiste toujours dans la découverte des lois abstraites des phénomènes ; et ce caractère essentiel, qui résulte de l'esprit fondamental de la civilisation chinoise, n'a pu être sensiblement modifié, ni par les divagations abstraites et métaphysiques des Tao-sse et des bouddhistes, non plus que par l'introduction de divers éléments de science abstraite venant des Indous, des musulmans et des chrétiens. Ce n'est que la religion démontrée, basée sur la coordination dogmatique des diverses sciences abstraites, depuis la mathématique jusqu'à la morale, qui pourra seule déterminer une transformation graduelle, à la fois profonde et régulière.