Considérations générales sur les animaux fossiles de Pikermi
J'ai achevé la description des animaux dont les restes sont enfouis dans l’Atlique; j'ai interrogé les os de ces vieux habitants de la terre pour apprendre quels purent être leur aspect et leurs mœurs. Il faut maintenant rapprocher les êtres qui ont été étudiés séparément, et, après les recherches de détail, aborder les travaux d'ensemble. Si le paléontologiste, en reconstruisant un quadrupède fossile, éprouve déjà quelque satisfaction, combien sa jouissance grandit, alors qu'il essaie de reconstituer toute une faune, et de découvrir les lois qui ont présidé à son développement !
Je commencerai par établir un parallèle entre les espèces de Pikermi et les espèces actuelles; on verra que le monde organique ne présente plus des scènes aussi majestueuses que dans les anciens âges.
Epsuite, je comparerai les grands animaux qui ont vécu en Grèce avec ceux dont on a découvert les restes dans les autres pays.
On remarquera que la petite faune n’a pas encore été trouvée
à Pikermi ; ce qui éaractérise ce gisement, c’est la réunion des espèces gigantesques.
Que devinrent tant de puissants quadrupèdes placés en face les uns des autres? Furent-ils contraints, pour subsister, d'accepter cette épreuve qu'un éminent naturaliste (4) a nommée concurrence vitale? Y eut-il désordre, y eut-il harmonie ?
A quelle période de lhistoire du globe correspond la venue des animaux de Pikermi? Quels ont été leurs précurseurs, leurs contemporains et leurs successeurs ?
Mes recherches con®rment-elles la croyance que les espèces de mammifères ont existé moins longtemps que celles des êtres inférieurs? Une forme est-elle d'autant plus changeante qu’elle appartient à une classe plus élevée ?
Où faut-il chercher la continuation des anciens types de la Grèce? Se trouvent-ils en Europe, ou bien n’ont-ils pas été soumis à des migrations ?
Les espèces de Pikermi nous apparaissent-elles comme des groupes jetés sur la terre, sans lien avec ceux qui les précèdent et les remplacent? Au contraire, n’établissent-elles pas des inter médiaires entre des animaux qui ont d’abord semblé distinets?
L'examen des autres gisements révèle-t-il également des types de transition ?
Que devons-nous conclure des formes intermédiaires ? Ne prouvent-elles pas que des espèces différentes peuvent être descendues d’ancètres communs? Le Divin Ouvrier, pour modifier continuellement la face du monde qu'il a créé, n’a-t-1l pas procédé par voie de transformation ?
Telles sont les questions que j'essaierai de traiter.
(1) Darwin, De l'origine des espèces ou des lois du progrès chez les éhres organisés, traduction française sur Ja 3° édition par Mlle Royer, Paris, 1862.
On ne rencontre aujourd'hui dans auçune contrée ui rassemblement, d'animaux gigantesques comparable à celui de Pikermi.
L'Attique a dû subir de grands changements dans sa configuration, depuis l'époque où ont vécu les animaux dont les, restes sont accumulés à Pikermi. Elle n’est aujourd’hui qu'un lambeau de terre montagneux, long de vingt lieues sur dix de large. Que ce lambeau ait passé pour le séjour des dieux, qu'il ait vu briller les plus beaux génies de l'antiquité, cela ne saurait surprendre ; mais les quadrupèdes nombreux et gigantesques des àges géologiques ont exigé de plus vastes espaces, et ils ont trop de ressemblance avec les espèces des déserts africains pour que leur existence ait été possible en Grèce dans des conditions analo gues aux conditions actuelles. Sans doute, autrefois les régions que recouvrent les flots de l’Archipel, étaient des plaines sans limites qui unissaient l'Europe à l'Asie.
Il faut croire que les campagnes étaient, non-seulement plus vastes, mais aussi plus riches que de nos jours. Les chaînes de marbre du Pentélique, de l'Hymète, du Laurium ne portent le plus souvent que d’humbles herbes bonnes à nourrir les abeilles; il est probable que, dans les anciens temps, il y avait, au delà de ces arides montagnes, des vallées d’une végétation luxuriante où de grasses prairies alternaient avec des bois magnifiques, car la fécondité du règne animal fait supposer nécessairement celle du règne végétal.
Les paysages étaient animés par les mammifères les plus variés : ici des rhinocéros à deux cornes et d'énormes sangliers; là des
singes gambadant parmi les rochers, ou des carnassiers de la famille des civettes, des martes et des chats guettant leur proie; les antres de marbre du Pentélique servaient d'habitation aux hyènes; de même que les couaggas et les zèbres d'Afrique, les hipparions couraient en troupes immenses dans les plaines. Non moins rapides qu'eux et plus élégantes encore, les antilopes composaient également de grandes bandes. Chaque troupeau d'espèce différente se reconnaissait à la forme des cornes ; celles des Palæoreas se tournaient en spirale, comme chez le canna du Cap; celles des Antidorcas se courbaient ainsi que les branches d'une lyre; elles étaient longues et arquées chez les Palæoryx ; sur d’autres antilopes, elles étaient pareilles aux cornes des gazelles, et sur les Tragocerus, elles simulaient la disposition propre aux chèvres; le Palæotragus se distinguait par ses proportions grèles et sa tête étroite, dont les cornes étaient posées sur les yeux. L'Helladotherium et une girafe voisine de la girafe actuelle dominaient au milieu de ces ruminants. L'édenté aux doigts crochus, que J'ai proposé d'appeler Ancylotherium, était aussi une bête imposante; mais le plus majestueux de tous les animaux était le Dinotherium ; combien il devait être beau à voir, lorsqu'il s’avançait escorté du mastodonte à dents mamelonnées et du mastodonte à dents tapiroïdes! On entendait les rugissements du terrible Machaïrodus à canines en forme de poignard. Bien d’autres espèces accompagnaient celles que je viens d'indiquer ; à leurs cris se mêlaient les chants des oiseaux; dans le concert de tous ces êtres, 1l ne manquait que la voix de l’homme.
Aucune région de la terre n'offre plus un tel spectacle. On va s’en convaincre en jetant un regard sur les faunes actuelles. En Amérique, près des forêts vierges où le règne végétal a tant de majesté, on aurait dû s'attendre à trouver l'apogée du règne animal; cependant les quadrupèdes y sont moins grands que sur l’ancien continent. Dans la Nouvelle-Hollande, ils sont encore
plus petits. En Europe et dans le centre de l'Asie, resserrés entre la civilisation des pays tempérés et les glaces du Nord, ils se sont amoindris. C’est dans l'Inde et surtout en Afrique que vivent aujourd'hui les plus puissants mammifères. Les voyageurs qui ont osé les contempler de près (1) aflirment que, sur plusieurs points, ils sont en nombre prodigieux. Ainsi Delegorgue, dans les récits de sesexplorations en Afrique, décrit un lac où habitait une troupe de cent hippopotames (2), et un espace, dont le diamètre n'avait que trois milles, où plus de six cents éléphanis s'étaient réunis (3). 11 rencontra une fois trois ou quatre cents cynhyènes (4), une autre fois des bandes de quatre à cinq cents couaggas (5). Livingstone à écrit qu'on a souvent vu passer (les troupes de plus de quarante mille euchores (6). I à fait plusieurs peintures du monde sauvage; voici notaminent celle d’une descente de montagne (7) : « Des centaines de zèbres et de buffles paissent au milieu des clairières; de nombreux éléphants pâturent et ne paraissent mouvoir que leurs trompes. Je voudrais étre à méme de photographier ce tableau qui disparaîtra devant les armes à feu et s’effacera de la terre, avant que personne l'ait contemplé. Tous les animaux sont d'une extréme confiance... Les éléphants, arrétés sous les arbres, s’éventent de leurs larges oreilles, comme si nous n’étions pas à deux cents mètres de l'endroit où ils se trouvent; de grands sangliers fauves (Potamochærus) nous regardent avec surprise, et leur nombre
(1) On a supposé que l’ardente imagination de ces hommes courageux avait pu leur faire exagérer quelques traits des tableaux du monde sauvage; pourtant on doit s’appuyer sur leur témoignage, jusqu’au jour où l’intérieur de l'Afrique australe aura été exploré par des naturalistes spéciaux, comme l'Amérique du Sud l’a été par de Humboldt, Auguste de Saint-Hilaire, d'Orbigny, M. Claude Gay, etc.
(2) Delegorgue, Voyage dans l'Afrique australe, de 1838-42, vol. II, p. 443.
(3) Même ouvrage, vol. I, p.490.
(4) Même ouvrage, vol. 11, p. 395.
(5) Même ouvrage, vol. II, p. 46.
(6) Livingstone, Explorations dans l’intérieur de l'Afrique australe, p. 4118. Traduit de l’anglais par Mme Loreau, in-8, 1859. .
(7) Même ouvrage, p. 625.
est immense, La quantité d'animaux qui couvre la plaine tient du prodige ; il me semble étre à l’époque où le Megatherium paissait tranquillement au sein des foréts primitives. »
Si magnifiques que soient ces tableaux, la Grèce antique en offrit de plus majestueux encore. En effet, tandis que l'Afrique entière possède une seule espèce d’éléphant, on a vu à Pikermi deux espèces de mastodontes qui représentent des types très-différents, et le Dinotherium, le plus gigantesque de tous les qua drupèdes. L'Afrique n’a qu’une espèce de girafe; l’Attique avait une girafe, un animal plus haut qu'aucune des antilopes vivantes, et l’'Helladotherium, moins élevé sur jambes que la girafe, mais bien plus massif; la nature actuelle n’a pas de ruminant comparable à l’Æelladotherium : le chameau est beaucoup moins fort. Il n’y a en Afrique qu’un type de rhinocéros, celui qui est caractérisé par des incisives rudimentaires, au lieu que Pikermi renferme à la fois des rhinocéros du type africain, du type asiatique, et peut-être le genre voisin des rhinocéros auquel on à donné le nom d’Acerotherium. Le gros pachyderme appelé Chalicotherium, que l’on croit avoir retrouvé en Grèce, n’a plus d’analogue vivant. Le crâne du sanglier d’Erymanthe a un tiers de plus que celui du sanglier ordinaire, et ce dernier, dit-on, surpasse le phacochère et le sanglier à masque de l'Afrique aus- Lrale (4), L'oryctérope, le plus grand édenté de l’ancien continent, est un être chétif auprès de l'Ancylotherium. Enfin, un des carnassiers de l’Attique l'emporte sur le lion, et un autre sur la panthère.
Parce qu’on n’a pas découvert des animaux aquatiques tels que les hippopotames, les lamantins et les crocodiles, si abondants en Afrique, on n'est pas en droit de nier leur existence en Grèce, à l’époque où vivaient les mammifères dont j'ai décrit les restes; le
(1) Delegorgue, ouvrage cité, vol. F, p. 513.
dépôt de Pikermi a été le résultat d’une formation essentielle ment terrestre ; les limons qui renferment les ossements sont descendus de hauteurs où il ne pouvait y avoir des masses d’eau assez vastes pour être fréquentées par de puissants vertébrés.
L'absence de singes anthropomorphes ne prouve pas davantage que la faune de l'Europe orientale n’en comptait point ; le gorille, selon Du Chaïllu (1), habite de silencieuses forêts où l’on ne rencontre guère d’autres quadrupèdes. « Qui sait, dit ce voyageur, en parlant de la région des Mbondémos, si ce n’est pas le gorille qui a chassé le lion du pays où nous nous trouvons ! car ce roi des animaux, si répandu dans les autres contrées de l’Afrique, ne se montre jamais sur les domaines du gorille. »
Il y a donc eu dans lAttique plus d’espèces de grands mammifères que sur aucun point du monde actuel. Quant au nombre des individus qui représentaient chaque espèce, je n'ai aucun moyen de le fixer, mais il n’est point probable qu'il fût moindre que de nos jours. En effet, malgré la multitude des animaux observés dans plusieurs parties de l'Afrique, on n'y pourrait trouver sur un espace égal à celui où j'ai fait mes fouilles, une agglomération d'individus plus considérable. Cet espace, comme je l'ai dit, avait trois cents pas de long sur soixante de large; quoique mes excavations aient été entreprises sur une vaste échelle, ce que j'ai creusé est peu de chose, comparativement à l’ensemble des limons fossilifères. C'était un spectacle étrange que celui de la profusion et de l’enchevêtrement des os qu'un coup de mine bien réussi mettait quelquefois à découvert. Si Je rappelle que j'ai rapporté 1900 morceaux d’hipparions, plus de 700 de rhinocéros, 500 de Tragocerus, etc., on comprendra que J'aie dû laisser sur place, lors de mon dernier voyage, les
(4) Du Chaïllu, Voyages et aventures dans l'Afrique équateriale, édition française, p. 133. Paris, 1863.
pièces communes dont l'exploitation retardait la découverte des objets rares, de telle sorte que le nombre des débris qui ont passé sous mes yeux est encore bien supérieur à celui des échantillons de ma collection.
Comparaison du nombre des grands mammifères à Pikersmi et dans les principaux gisements de fossiles.
Après avoir mis la faune éteinte de la Grèce en parallèle avec les faunes des temps modernes, je vais la comparer avec celles des âges anciens qui se font remarquer par la taille gigantesque de leurs mammifères.
La colline de Sansan, le gisement de la France le plus riche en vertébrés fossiles, renferme autant d'espèces de proboscidiens et de puissants pachydermes que Pikermi ; mais on n°y a trouvé ni félidé tel que le Machairodus cultridens, ni Helladotherium, ni girafe; les ruminants qu'on en a extraits égalent à peine certaines antilopes de lAttique ; le curieux édenté que M. Lartet a signalé sous le nom de Macrotherium est moins grand que l'Ancylotherium. ù
Non loin de Sansan, à Simorre, les rhinocéros, les mastodontes, les Dinotherium abondent; on n’y voit pas de gros ruminants.
Les mammifères des conglomérats volcaniques du Velay et de l'Auvergne sont plus forts que ceux des calcaires lacustres, mais ils n’égalent pas les espèces de Pikermi; il n’y à parmi eux ni Dinotherium, ni ruminants analogues à l'Æelladotherium où à la girafe; les sangliers sont faibles auprès du sanglier d'Erymanthe ; les rhinocéros ne sont pas nombreux; l'édenté signalé par M. Aymard est bien moindre que l'Ancylotherium. Toute-
fois les carnassiers eurent dans le Velay un remarquable développement; on a découvert une hyène qui surpasse toutes les espèces connues et des félidés très-redoutables.
Je ne serais pas étonné, d’après une courte inspection faite sur les lieux, que le gîte de Cucuron (Vaucluse), devint un jour pour la paléontologie une mine aussi féconde que l’Altique ; il a encore été peu exploré.
La localité d'Eppelsheim, dans la Hesse-Darmsladt, est justement célèbre par la réunion de ses mammifères fossiles : comme en Grèce, on y trouve le Machaïirodus cultridens, un édenté, un Chalicotherium et des Dinotherium; les sangliers atteignent des dimensions plus considérables qu'à Pikermi ; M. Kaup a décrit un tapir qui dépasse toutes les espèces connues; un fémur indique un grand singe, au lieu que les singes de la Grèce furent de petite taille. Mais à Eppelsheim, l’ordre des ruminants à une singulière infériorité; le principal représentant de cet ordre a la taille du cerf commun de France; il n’y a qu'une espèce de mastodonte, et les rhinocéros proprement dits se rapportent à un seul type, le type asiatique.
Le savant professeur de Vienne, M. Suess à fait connaitre le gisement de Baltavar, dans le Comitat d'Eisenburg (Hongrie); peutêtre y découvrira-t-on autant de puissants animaux qu’à Pikermi.
Enfin, dans les terrains quaternaires d'Angleterre, d’Allemagne et surtout de Sibérie, les os, quelquefois accumulés en prodigieuse quantité, appartiennent à des espèces moins nombreuses que les échantillons de l’Attique.
Ainsi, aucun gisement de l'Europe ne renferme plus d'espèces de fossiles gigantesques que Pikermi; cette localité l'emporte même sur les autres par ses ruminants (1). Cependant on va voir que l'Inde a surpassé la Grèce (2).
(1) A Cucuron, on a les indices de l'existence d’un grand rumisant. (2) J'ai déjà mentionné la plupart des publications qui ont été faites sur les animaux
Les animaux des collines Séwalik, au pied de l'Himalaya, présentent la plus belle association qui se puisse imaginer; leur multitude égale leur grandeur : «Concevez ma bonne fortune, écrivait Falconer lors de ses premières découvertes, en six heures j'ai recueilli plus de trois cents échantillons d'os fossiles (1) » Les collines Séwalik ont fourni le Sivatherium et le même Helladotherium qui vécut à Pikermi; on n’en à extrait qu'une espèce de mastodonte, et le Dinotherium manque ; en compensation, M. Falconer a distingué cinq espèces d’éléphants, un grand crocodile et le Colossochelys. C'est aussi dans les collines au sud de l'Himalaya, près de Sutley, que MM. Baker et Durand ont découvert un singe de la taille d’un orang-outan. Quant aux carnivores, sauf l’'Hyænarctos, ils sont plus petits que ceux de Pikermi; on n'a pas non plus signalé d'édenté analogue à l’Ancylotherium.
Oùtreles monts Séwalik, diverses parties de l'Inde ont procuré des débris de vertébrés. Dans l'ile de Périm (golfe de Cambay), on a rencontré un Dinotherium, une espèce ou deux de mastodontes, un éléphant, le Bramatherium dont la taille était la même que celle de l'Helladotherium, une girafe, le Colossochelys, ete. Les autres gisements ont été moins productifs.
Dars l'Amérique du Nord, la région du Nébraska- contient de curieuses séries de mammifères qui ont vécu, les-uns durant la période miocène (2), les autres pendant la dernière époque ter-
liaire (3); on a retiré des terres glacées qui bordent la baie
fossiles de l'Inde. On trouvera en outre l'indication de presque lous ces animaux dans un travail de MM. Falconer et Walker intitulé : Descriplive catalogue of the fossil remains of Vertebrata from the Sewalik-Hills, the Nerbudda, Perim Island, in-8. Calcutta, 1859.
(1) Falconer, Lettre à la Société asiatique, datée de Mussoorée, 3 janvier 1835 (The Journ. of the Asiat. Soc. of Bengal, Proceed. of the Aswat. Soc., vol. IV, p. 57, 1835).
(2) Leidy, The ancient fauna of Nebraska, or a Description of extinct Mammalia and Chelonia from the Mauvaises Terres of Nebraska, in-4°. New-York, 1853.
(3; Leidy, Notices of some Remains of extinct Mammalia recently discovered by D Hayden in the bad lands of Nebraska (Proceed. of the Acad. of Nat. Soc, of Philadelphia, vol, VI, p. 59 et 311, 1857). — Notice of Remains of extinct Vertebrata from the Valley of Niobrara River (Mème recueil, p. 20, 1858).
d'Eschscholtz (1) et des marais salés du Kentucky, appelés Big- Bone-Lick (2), une multitude de fossiles quaternaires ; des restes d’éléphants, de mastodontes, de Megalonyæ, de Megatherium et de Mylodon ont été trouvés dans plusieurs autres lieux. Pourtant on n'a pas observé sur un même point de l'Amérique du Nord la même variété de gros quadrupèdes que dans l'Amérique du Sud. Cette dernière contrée renferme des gisements d’une singulière richesse (3); il faut citer surtout les couches de Tarija en Bolivie, le terrain pampéen de Patagonie, celui de Buenos-Ayres et les cavernes du Brésil. Ce sont les cavernes du Brésil qui ont fourni le plus d'espèces, mais c’est à Buenos-Ayres que sont rassemblés les plus grands animaux; on y a indiqué un mastodonte, deux pachydermes (le Toxodon et le Macrauchenia) qui avaient à peu près la taille des rhinocéros, un Machairodus qui surpassait celui de Pikermi, et des édentés tels que le Mylodon, le Lestodon, le Scelidotherum, le Megatherium, le Glyptodon. 1 est difficile de comparer des faunes aussi différentes que celles de Buenos-Ayres et de la Grèce, puisque dans la première les édentés dominent, au lieu que la seconde compte une seule espèce d’édenté ; on peut dire seulement que les fossiles de Buenos-Ayres sont presque aussi gigantesques que ceux de Pikermi. Si, en faisant cette remarque, Gn réfléchit que les mammifères vivants de l'Amérique du Sud sont inférieurs à ceux de l'Asie et même de l'Europe, on voit que, depuis les temps géologiques, ils ont éprouvé une diminution de taille plus sensible que ceux-ci.
Quant à la Nouvelle-Hollande, on y observe encore plus de disproportion qu’en Amérique entre la dimension des animaux
(4) The Zoology of the voyage of H. M. S. Herald, under the command of Captain Henry Kellett. Fossil Manwmals, by Sir John Richardson, in-4°, London, 4852,
(2) Lyell, Travels in North America, with geological observations on the United States, Canada and Nova Scotia, in-8, vo. Il, p. 65, London, 4845.
(3) Cuvier, Lund, MM. Owen, Gervais, Nodot, ont fait d'importantes publications sur ces fossiles,
actuels et celle des animaux anciens; rien à présent n°v pourrait donner l'idée des didelphes- proboscidiens tels que le Diprotodon et le Nolotherium, où du didelphe-carnivore appelé T'hylacoleo. Cependant ces quadrupèdes, qui montrent le type des marsupiaux dans son plus beau développement, sont loin d’égaler les monodelphes ensevelis dans les couches de la Grèce.
La conséquence de ces réflexions, c’est que dans le monde entier, les mammifères d'aujourd'hui sont les représentants amoindris des types qui s'épanouirent pendant les âges passés. Il serait peutètre imprudent d'ajouter qu'autrefois, comme maintenant, les quadrupèdes eurent dans l’ancien continent des dimensions plus considérables qu'en Amérique et en Australie; car les mammifères tertiaires de’ ces régions sont trop peu connus pour permeitre d'affirmer qu'ils n’ont pas surpassé les espèces quaternaires.
On n'a pas trouvé à Pikermi ce qu'on peut appeler la pelile faune.
L'harmonie de la nature veut que la faune complète d’une contrée renferme, outre les grands quadrupèdes, des êtres de {aille ou de force moindre; à côté des lions et des éléphants, 11 y a des animaux plus petits qui vivent de leurs restes où qui ont recu, en compensation de leur faiblesse, des facultés au moyen desquelles ils parviennent là où les puissants mammifères n’atteignent pas : leur ensemble constitue ce qu'on peut appeler la petite faune. On n'en à extrait en Grèce que de rares échantillons ;
je n'ai pas découvert les points où leurs cadavres se sont dépo-
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. 13 sés, bien que j'aie suivi les couches de limon ossifère depuis leur origine sur le Mont Pentélique jusqu’à la mer. Presque tous les débris d'oiseaux de ma collection ont dà leur préservation à ce qu'ils étaient engagés dans les cavités des os et des crânes des grosses espèces ; je n’ai aperçu d’autres reptiles que des tortues de la taille des tortues terrestres qui existent à présent dans l’Attique, et une vertèbre semblable à celle d’un varan d’un mètre et demi de long. Sauf la Promephitis et une marte plus forte que la fouine de nos pays, on n’a pas signalé de petits carnassiers. Un seul rongeur à été recueil, c’est un porc-épic dont la dimension surpasse celle des porc-épies vivants. On n’a vu aucune trace de chauve-souris ou d’insectivore. Bien que le singe de Grèce ne soit pas d’une grande espèce, c’est encore un animal considérable, comparativement à beaucoup de mammifères de nos campagnes.
Dans les gisements, tels que Simorre, Eppelsheim, les collines Séwalik, remarquables par l’accumulation des quadrupèdes gigantesques, la petite faune manque également. La raison en est facile à comprendre; des os lourds ne peuvent en général être rassemblés sur un étroit espace, sans qu'ils aient été entraînés par un courant d’eau, et le courant assez fort pour les transporter ne dépose guère des pièces légères, comme celles des oiseaux, des rongeurs, des insectivores au même endroit où il laisse tomber celles des mastodontes. I résulte de là que les gisements dont les débris offrent le spectacle le plus grandiose, donnent rarement une idée complète des anciennes faunes.
Au contraire, dans les calcaires palustres de Ronzon, près du Puy, qui ne contiennent pas les dépouilles de gros animaux, sauf lÆntelodon et lAcerotherium, on voit, à côté des restes de mammifères, ceux d'oiseaux, de reptiles, de poissons, d’insecles, de crustacés, de mollusques, d’infusoires, de plantes; ainsi toutes les catégories du monde organique semblent y avoir
recu rendez-vous pour nous apprendre l’histoire des générations des temps géologiques. On rencontre à peu près une semblable variété de formes à Montmartre, où nul quadrupède, à part le Palœotherium magnum, n'excède des dimensions moyennes.
Cependant, il n’en est point toujours de même; à Sansan, M. Lartet a observé la superposition des couches qui renferment surtout les grands os et de celles qui recèlent principalement les petites pièces. Le catalogue de ces fossiles paraît indiquer que, pendant l’époque tertiaire, le nombre total des espèces surpassait celui des espèces actuelles (1).
Combien serait longue la liste des êtres qui vécurent à Pikermi, si, aux puissants quadrupèdes, on pouvait ajouter les membres qui constituaient la petite faune!
De lharmonie qui régna entre les maminifères de lPancienne Attique.
Qu'est-il résulté de la coexistence de tant de bêtes gigantesques qui avaient besoin d’une prodigieuse quantité d'aliments, et disposaient d’une grande force pour se défendre? Un antagonisme vital fut-il nécessaire ?
(4) Pendant l’époque tertiaire, les flores aussi bien que les faunes de l'Europe ont été plus riches que de nos jours. Bronn dit que Parschlug, en Styrie, a fourni à M. Unger, dans deux couches assez minces, tant de plantes que toutes les forêts réunies de la même province en donneraient à peine un nombre égal (Bronn, Sur les lois de la distribution des corps organisés fossiles). M. Gœæppert a tiré 130 espèces d'arbres et d’arbrisseaux à Schossnitz, près de Canth, en Silésie, pendant que la Silésie entière, sur 700 milles carrés, n’en a que 410 espèces (Die terliüre Flora von Schossnilz, in Schlesien, Gorlitz, 1839, in-4°), Les travaux de M. Heer ont montré que la flore et la faune entomologique d’OEningen surpassent celles des temps actuels
Il faut voir d'abord ce qui dut se passer pour les herbivores (j'entends ici par herbivores les mammifères qui se nourrissent des produits de la végétation). De nos jours, les animaux de même espèce se livrent de rudes assauts pour leurs amours : « Les mâles sauvages, dit Livingstone (1), n'obtiennent la possession des femelles qu'après avoir vaincu leurs rivaux. Il n'en est pas qui ne portent les cicatrices des blessures reçues dans le combat, » Ces luttes sont utiles, puisqu’ainsi ce sont les plus vigoureux sujets qui perpétuent les races; mais, en dehors des batailles d'amour, les herbivores ont peu de sujets de querelles : ceux d'espèces distinctes vivent en bonne intelligence. Le rhinocéros est celui dont le caractère passe pour le plus intraitable ; pourtant Delegorgue assure qu'un étrange instinct le porte à attaquer uniquement l’homme ou ses auxiliaires, chevaux, chiens, bœufs, et que, sauf dans les arènes où on l’excite, jamais il ne s’est battu contre un éléphant. « Souvent, ajoute-t-il, 7'aperçus l'espèce rhinocéros simus mélée à des groupes d’éléphants au milieu desquels elle semblait jouir de droits égaux, comme si elle eût appartenu à la même famille (2). »
Cette harmonie qui règne entre les herbivores d’espèces différentes paraît tenir surtout au soin que l’Auteur de la nature a pris de diversifier leur mode d'alimentation. Or, s’il est permis d'attribuer aux êtres fossiles des habitudes analogues à celles des animaux qu'ils rappellent par leur dentition, on doit penser que le régime des mammifères de Pikermi était aussi varié que celui des espèces actuelles. Par exemple, les hipparions ont des dents presque semblables à celles des zèbres, des daws, des Couaggas; J'en conclus qu'ils mangeaient comme eux l'herbe des prairies. Les Palæoryæ, les Palæoreas, les Tragocerus et les Ga-
(1) Livingstone, ouvrage cité, p. 649, (2) Delegorgue, ouvrage cité, ol. IL, p. 430.
zella brevicornis ont à peu près la dentition des gazelles vivantes (1); il est done probable que leurs troupes paissaient près des hipparions, de même qu'aujourd'hui les gazelles paissent à côté des couaggas. Si l’on se souvient de mes remarques sur l'Helladotherium, on supposera que ce gros ruminant se nourrissait aussi d'herbages. Au contraire, la girafe de l’Attique broutait sans doute, comme la girafe actuelle, les feuilles tendres des arbres; il devait en être ainsi du Palæotragus, dont les molaires ont des rapports avec celles des girafes, et qui, à en juger par la forme de son occipital, avait un long cou ; cette espèce, étant plus pêtite, choisissait nécessairement les arbres de moindre hauteur. Les rhinocéros de Grèce avaient tout à fait la dentiion des rhinocéros d'Afrique, qui, au dire des voyageurs (2), s’arrangent pour leur nourriture de ce que bien d'autres herbivores rejettent, et s’attaquent surtout aux buissons coriaces, si communs dans les pays secs et brülants. Le sanglier d'Erymanthe était voisin des sangliers qui de nos jours fouissent la terre pour déterrer les tubercules, Les mastodontes devaient cueillir les fruits des arbres. enfin les singes pouvaient grimper sur les branches élevées pour croquer les fruits que la trompe des mastodontes n'avait pas atteints. Ainsi, aucun trésor du règne végétal n’était perdu, et chaque tribu trouvait sa pâture sans avoir à envier le bien des tribus voisines.
En voyant rassemblés à Pikermi des Dinotherium et deux espèces de mastodontes, on ne peut s'empêcher d’être frappé de la quantité d'aliments que ces bêtes gigantesques ont dû consommer, Mais il faut d'abord remarquer qu’elles ne devaient point rechercher les mêmes parties des végétaux, car leurs dents sont différentes; dans une des espèces, les molaires se rapprochent
(1) Sauf la présence des colonnettes inter-lobaires. (2) Delegorgue, ouvrage cité, vol. If, p. 428,
de celles des cochons; dans les autres espèces, elles tendent davantage vers la disposition des tapirs. En outre, les probosçidiens vivants ne causent pas des ravages aussi considérables que leur taille pourrait le faire croire. « Dans l'estimation, dit Livingstone (1), qu'on a faile de la quantité de nourriture nécessaire pour les grands animaux, on n'a pas apporté une attention sufjisante au genre d'aliments qu'ils choisissent. L’éléphant, par-exemple, est un mangeur des plus délicats... .; il affectionne les arbres qui contiennent beaucoup de matière saccharine, de mucilage et de gomme. On le voit sécouer les palmyras pour en faire tomber les semences qu'il ramasse et qu'il mange une à une : ou bien on le trouve à côté du masuka ou d'autres arbres fruitiers dont il cueille patiemment les bruits, el toujours un à un. Il se nourrit aussi des bulbes et des tubercules de cerlaines plantes qu'il déterre;..…... il recherche la qualité plutôt que la quantité des aliments. » Peut-être les proboscidiens du vieux monde étaient aussi des mangeurs délicats recherchant la qualité plus que la quantité.
Passons à l'examen des carnassiers. « Le lion, a écrit Delegorgue (2), a une incontestable utilité; depuis les sources du Touguéla jusqu'au tropique du Capricorne, pas un lion n’eæisle, et ilest certain que les hordes de gnous et de couaggas, qui n'y sont déjà que trop nombreuses, vont se multiplier dans une effrayante proportion. Je ne demande pas dix ans, et les peuples pasteurs n'y trouveront pas une pointe d'herbe pour leurs bestiaux.» Les gazelles euchores forment des bandes encore plus grandes que les couaggas; il paraît qu'à l’arrière-garde, il y en a toujours qui, ne pouvant se procurer de nourriture meurent, ou sont d’une maigreur extrême (3). Cela montre que, si les carnassiers ne modéraient le développement des herbivores, un grand nombre de ceux-ci pé-
(4) Livingstone, ouvrage cité, p. 619.
(2) Delegorgue, ouvrage cité, vol. IF, p. 176. (3) Même ouvrage, vol. 1, p. 27.
riraient par la faim. Il faut en outre considérer que, tous les êtres étant destinés à la mort, 1l arrive un moment où ils sont exposés aux maladies; alors, lents à courir, se trouvant sans défense, ils deviennent une facile victime pour les bêtes de carnage: une prompte mort leur épargne de longues souffrances.
Les carnassiers, ‘qui, on le voit, jouent dans l’économie de la vature un plus beau rôle qu’on ne le supposerait à première vue, servirent, dans les temps anciens, comme aujourd’hui, à tempérer ce que la fécondité des herbivores avait d’excessif. Ils ne furent pas assez nombreux pour transformer la Grèce en un théâtre de luttes, de déchirements universels ; leur développement ne paraît pas avoir été en proportion de celui des herbivores. Il y avait Pikermi deux mustélidés, la Promephitis et la marte du Pentélique, chargés sans doute, ainsi que le putois et la fouine de nos contrées, d'attaquer les insectivores,.les rongeurs, les oiseaux. On compte cinq espèces de félidés ; mais on en possède si peu de débris qu'une seule est suffisamment connue pour mériter un nom spécifique ; aucune n’était plus forte que les espèces vivantes, sauf le Machairodus ; encore celui-ci les surpassait à peine; ses canines, armes terribles, étaient nécessaires pour entamer le cuir épais des pachydermes. Je pense que les félidés ne troublaient point la tranquillité des principaux herbivores, tels que les Dinotherium et les mastodontes ; car Livingstone a écrit: « Les lions ne s'approchent jamais des éléphants, si ce n’est des jeunes qu'ils déchirent quelquefois (1)... Rarement le lion attaque un animal parvenu au terme de sa croissance (2). » Quant à la panthère, « toute son adresse, selon Delegorgue, toute sa force musculaire
(1) Livingstone, ouvrage cité, p. 162,
(2) Livingstone dit que la vue seule du rhinocéros mel le lion en fuite; au contraire, Delegorgue prétend que le lion attaque les bufles et les plus grands rhinoceros camus ; Mais il reconnaît qu'il s'adresse seulement aux jeunes éléphants (Ouvrage cité, vol. I, p. 178).
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES. 19 échouent contre le bœuf (1).» J'ai dit-ailleurs qu'on pourrait appeler le Machairodus le roi des animaux tertiaires avec autant de raison qu’on nomme le lion le roi des animaux actuels. Mais c'est un singulier monarque, celui qui est toujours isolé et que chacun redoute; il vaudrait mieux donner le nom de roi des quadrupèdes modernes à celui que Livingstone appelle le noble éléphani, et enlever le titre de roi des animaux tertiaires au féroce * Machairodus, pour le décerner au Dinotherium. Ce géant du vieux -monde, à la fois puissant et pacifique, que nul n'avait à craindre, que tous respectaient, était vraiment la personnificalion de la nature calme et majestueuse des temps géologiques.
Les autres carnivores trouvés à Pikermi, le Simocyon, les hyènes et l’Zctitherium ont dû être moins sanguimaires que les félidés; leurs prémolaires épaisses ou leurs grosses tuberculeuses font supposer qu'ils se nourrissaient principalement de chairs mortes et d'os. Comment douter de leur utilité? Grâce à ces enleveurs de cadavres, la terre a toujours gardé son manteau exempt de souillures. « L’hyène, a-t-on dit (2), est au lion ce que le vautour est à l'aigle, elle nettoie les restes de son festin » (3).
Ainsi, il n'y avait pas concurrence vitale, tout était harmonie, et Celui qui règle aujourd’hui la distribution des êtres vivants, la réglait de même dans les âges passés.
(1) Delegorgue, ouvrage cité, vol. I, p. 45.
(2) Delégorgue, ouvrage cité, vol. II, p. 370.
(3) C’est une chose admirable que la rapidité avec laquelle disparaissent les parties des cadavres qui pourraient vicier l'air. Il y a douze ans, comme j'allais du Caire à Suez, je rencontrai dans le désert un dromadaire qui se mourait; après trois jours, je repassai devant Son corps ; les hyènes et les vautours n’y avaient laissé aucun lambeau de chair.
A quelle phase du développement progressif des êtres la faune de Pikermi correspond-elle?
Comme le savant Bronn l’a remarqué (1), lorsqu’au lieu de considérer quelques avant-coureurs ou des retardataires, on contemple l’ensemble des êtres, on reconnaît qu’il y a eu progrès (2) dans le monde organique : les végétaux ont eu leur maximum de fécondité avant, les animaux, les plantes sans fleurs ont été suivies par les plantes à fleurs, les êtres inférieurs se sont multipliés plus tôt que les poissons, les poissons plus tôt que les reptiles, les reptiles plus tôt que les mammifères. Ces’ derniers semblent euxmêmes avoir été perfectionnés peu à peu. Les plus anciens dont on ait jusqu'à présent retrouvé les traces ont dû Jouer un rôle très-humble comparativement aux reptiles secondaires, qui ont été leurs contemporains. Marsupiaux pour la plupart, c’està-dire sortis du sein de leur mère dans un état imparfait, ils ont marqué une sorte d’intermédiaire entre les ovipares et les vivipares : à voir ces êtres chétifs, on ne peut présager la venue des gigantesques quadrupèdes de Pikermi.
Pendant la première époque tertiaire, les mammifères se multiplient; l'Europe compte encore des marsupiaux carnivores ; les
(1) Bronn, Essai d’une réponse à la question de prix proposée en 1850 par l'Académie des sciences (Supplém. aux Comp. rend. de l’Acad. des sc., vol. If, p. 569, 1856).
(2) Tous les êtres sont également parfaits en ce sens qu’ils sont constitués également bien pour exercer les facultés qui leur ont été données; mais ces facultés n’ont pas la même importance, et c’est pour l'indiquer que les naturalistes emploient les mots progrès, perfectionnement, animaux supérieurs et inférieurs, Il est évident que les facultés d’un chien l'emportent sur celles d’un mollusque, et que le minéral, être purement passif, est au-
dessous des êtres actifs.
marsupiaux herbivores l'ont quittée. Les grands carnassiers sont rares ; Ce qui ne saurait étonner, car ils ne sont pas encore nécessaires pour modérer l'extension des herbivores. Il y a quelques chauves-souris, des rongeurs et des genres très-proches des rumipants actuels. Pourtant ce sont les pachydermes qui dominent : Lophiodon, Palæotherium, Dichobune, Anoplotherium, êtres mixtes dont les facultés ne sont pas encore bien tranchées; jamais de taille gigantesque, mais d’une grandeur moyenne ; à dentition généralement omnivore, au lieu de n'être que fragivore ou herbivore ou carnivore ; plus rapides que les édentés, moins rapides que les gazelles; ayant plus de dextérité dans les pattes que les coureurs tels que les chevaux, moins de dextérité que les carnassiers et les rongeurs; plus d'intelligence que certains ruminants, moins d'intelligence que les singes. Cette faune ne saurait se confondre avec celle de Pikermi.
L'époque miocène, dans ses commencements(1), eut de la ressemblance avec la précédente sous le rapport paléontologique ; mais, vers son milieu (2), les types prirent de nouveaux aspects en se diversifiant. On sait que M. Milne Edwards (3), comparant le corps animal avec ses organes à un atelier composé d'ouvriers chargés d'emplois divers, a montré que la perfection est proportionnée à la division du travail physiologique. On pourrait dire de même que la perfection d’une faune est proportionnée à la division des travailleurs; car il est évident que, là où tout concourt à rendre tel auimal plus fort, tel autre plus agile, tel autre plus solide
(4) C’est l'époque qui vit se former les couches de Ronzon et un peu plus tard celles des calcaires lacustres de l'Allier.
(2) Alors se déposèrent les calcaires de Montabuzard, les graviers de l'Orléanais qui les recouvrent, les faluns de la Touraine, ainsi que les marnes de Sansan et les couches de Simorre.
(3) H. Milne Edwards, Éléments de Zoologie, p. 8, 1834. — Introduction à la zoologie générale ou Considérations sur les tendances de la nature dans la conslitution du règne animal, ch.im, p. 35, 1851. — Leçons sur la physiologie et l'anatomie comparée de l'homme et des animaux, vol. I, p. 16.
sur ses pieds, tel autre plus adroit, la réunion de ces êtres, présentant chacun une faculté très-développée, produira un merveilleux ensemble. Or le milieu de l’époque miocène fut le témoin de la division des travailleurs: ici parurent les singes qui sont les êtres les plus intelligents, là les Dinotherium les plus’ gigantesques des quadrupèdes ; les chats réalisèrent le typele plus parfait del'ordre des carnassiers, les cerfs et les antilopes le type le plus parfait de l'ordre des ruminants. La faune de cette époque a tant de ressemblance avec celle de Pikermi qu’au premier abord on pourrait penser qu'elle n’est pas d’une plus grande ancienneté ; elle comprend également le Mastodon turicensis, les genres marte, Machairodus, Acerotherium, sanglier ; le Macrotherium de Sansan correspond à l’Ancylotherium:; les Amphicyon sont les équivalents du Simocyon ; le Rhinoceros sansaniensis est très-voisin du Rhinoceros Schleiermacheri de Grèce. Si même on considérait que le Leptodon de Pikermi rappelle les animaux de la première époque tertaire, et que le Dryopithecus, découvert à Saint-Gaudens dans un terrain analogue à celui de Sansan, se rapproche des grands singes de l’époque actuelle, on serait disposé à croire la fauue de l’Attique plus vieille que celle du miocène moyen; mais à ces faits on peut opposer ceux qui suivent : le genre hyène, commun à Pikermi, n'a encore été signalé que dans le miocène supérieur ; le Mastodon Pentelici est une forme intermédiaire entre le Mastodon anguslidens du miocène moyen de Sansan et les Mastodon arvernensis du pliocène d'Auvergne; le Rhinoceros pachygnathus diffère des espèces du premier et du second étage miocène, tandis qu'il ressemble aux rhinocéros vivants ; l’hipparion de Grèce est plus éloigné du Palæotherium éocène que des chevaux vivants, au lieu que l'Anchitherium de Sansan et de l'Orléanais a plus de rapports avec les Palæotherium qu'avec les chevaux; enfin les girafes et la multitude des antilopes trouvées dans l’Attique annoncent la proximité des temps modernes.
Ainsi l'âge auquel doit être attribuée la faune de-Pikermi est, je pense, un peu plus récent que la seconde époque miocène, caractérisée par l'Anchitherium de Sansan et d'Orléans. D'autre part, il'est plus ancien que l'époque pliocène, marquée en Europe par l'apparition des éléphants. Quel nom assigner à cette phase intermédiaire? Faut-il l'appeler dernière époque miocène ou première époque pliocène? Si l'on veut conserver le partage du terrain tertiaire en éocène, miocène, pliocène, 1l serait bon de ne pas donner trop d'inégalité à ces trois termes; pour cette raison, j'aimerais appliquer à l’âge de la faune de Pikermi l'expression de pliocène inférieur plutôt que celle de miocène supérieur; cependant, comme la plupart des géologues sont habitués à ranger les couches à hipparions dans le terrain miocène, je suivrai provisoirenient leur exemple, de crainte d'introduire quelque confusion. Les noms, après tout, ne sont que des points de repère destinés à aider nos classifications : pour les naturalistes qui admettent le changement continu des formes paléontologiques, la division en terrains ou étages n’a plus l'importance qu'on lui attribuait autrefois.
Les faunes fossiles de Baltavar, de Cucuron, d'Eppelsheim appartiennent, comme celle de Pikermi, à une période intermédiaire entre l'époque miocène et l'époque pliocène proprement dite. À Baltavar, M. Suess a découvert dans une couche supérieure à celle où se rencontrent les fossiles du niveau de Sansan les mêmes espèces que dans l’Attique : l'Æyænictis grœæca, l'Hyœna eximia, le Machairodus cultridens, le Sus erymanthius, la Gazella brevicornis, l'Helladotherium Duvernoyi, l'Hipparion gracile, etc. Cucuron a fourni des débris d'espèces qui sont communes en Grèce : l’Zctitherium hipparionum, la Gazella brevicornis, le Tragocerus amaltheus (variété de petite taille) et l’Æipparion prostylum, très-proche de l’Hipparion gracile ; en outre, on y a indiqué une hyène, un sanglier et un grand ruminant, animaux encore
à peine connus, qui sont peut-être voisins de ceux de Pikermi. Eppelsheim offre des différences un peu plus considérables ; on n'y voit ni antilopes ni ruminants gigantesques ; à part le S'imocyon diaphorus, le Machairodus cultridens, Y'Hipparion gracile, le Rhinoceros Schleiermacheri, les espèces ne sont pas identiques. Cependant la plupart des types sont les mêmes qu'à Pikermi : chats, grand édenté, Dinotherium, mastodonte, sangliers, Chalicotherium, Acerotherium. M. Virlet vient d'annoncer à la Société géologique de France qu’il a trouvé près de Bagnères de Bigorre des fossiles du miocène supérieur. Les gisements de Concud, près Teruel en Espagne, des monts Séwalik et d’Ava semblent aussi se rapporter à cette époque.
Le développement des mammifères, après avoir continué jusqu'à la période représentée par les faunes de Pikermi, d’Eppelsheim, de Coneud, de Cucuron, de Baltavar, des collines Séwalik, d’Ava, s’est arrêté en Europe, et il y a eu diminution progressive : les animaux de l’époque pliocène furent moins puissants que ceux de la dernière époque miocène ; il en fut de même de ceux de l'époque quaternaire, et enfin les quadrupèdes actuels n’égalent pas les quadrupèdes quaternaires. En même temps, les espèces se rapprochèrent de plus en plus de celles qui vivent maintenant; par exemple, dans nos contrées, les terrains pliocènes proprement dits renferment des restes de chevaux (Vialette, près du Puy) et de bœufs (val d’Arno), genres qui n’ont pas encore élé mentionnés à Pikermi (1), et avec eux on ne trouve pas l’Zctitherium, le Dinotherium, le Leptodon, V’'Acerotherium, V'Ielladotherium dont les débris sont accumulés dans l'Attique. M. Pomel a constaté que, sauf le Machairodus et le mastodonte, tous les mammifères recueillis dans les terrains tertiaires
(4) En Asie, ils ont apparu plus tôt.
supérieurs du centre de la France appartiennent à des genres qui existent aujourd'hui (1).
Les faunes quaternaires et actuelles de l’Europe se séparent encore plus que la faune pliocène de celle de Pikerini. Duvernoy avait signalé en Grèce les restes de l'ours des cavernes, de l'éléphant fossile, du rhinocéros à narines cloisonnées; Wagner, de son côté, avait cité un castor, le glouton primitif, le loup primitif, un bœuf et une chèvre. Ces indications, qui feraient supposer un climat froid et une faune mêlée d'espèces quaternaires, étaient basées sur l'examen d'échantillons incomplets ; on a reconnu qu'elles étaient erronées, lorsqu'on a découvert de meilleures pièces.
Les espèces ont une longévité d’autant moins grande quelles sont d’une classe plus élevée.
Les remarques du paragraphe précédent contribuent à mettre en relief un des faits les plus curieux parmi ceux que la paléontologie a révélés : la mobilité des caractères dans les animaux supérieurs. Alors même que l’on compare des gisements où la plupart des types sont semblables, pour peu qu'il y ait de différence d’âge, on ne trouve qu’un très-petit nombre de formes parfaitement identiques : si l’on considère attentivement toutes les parties du squelette, on en verra quelques-unes présenter des différences égales à celles qui séparent les espèces vivantes. Aussi, chaque jour, la nomenclature des fossiles se charge de désignations
(1) Pomel, Catalogue méthodique et descriptif des vertébrés fossiles découverts dans le bassin supérieur de la Loire, et surtout dans la vallée de l'Allier, p. 175, in-8, 1853.
nouvelles. Pikermi en à fourni un exemple : le mésopithèque, la Mustela Pentelici, V'Ictitherium Orbignyi, V Hyæna Chæretis, le Mastodon Pentelici, le Rhinoceros pachygnathus, le Leptodon, la Camelopardalis attica, YOrasius, le Palæotragus, le Palœæoryxæ, etc., ne sont connus que dans l’Altique. Quant aux autres espèces, plusieurs ont été citées à Baltavar, un petit nombre à Eppelsheim et à Cucuron; aucune n’a été observée dans d’autres gisements, sauf l'Zctitherium robustum, le Mastodon turicensis, le Dinotherium, l'hipparion, l’Acerotherium et l’Helladotherium; nulle ne se confond avec les espèces de l’époque actuelle (4), du terrain quaternaire d'Europe, du terrain miocène inférieur, et à plus forte raison du terrain éocène.
De même, les fossiles de Sansan et de Simorre ressemblent aux espèces des dépôts de la Touraine et de la Chaux de Fond, qui sont synchroniques avec eux ; mais ils ne sont pas identiques avec les espèces des terrains quaternaire, actuel. éocène ou même miocène Inférieur.
Quand M. Aymard a étudié la faune du Puy en Velay, il a été étonné de son aspect spécial : « La majorité des fossiles, a-t-1l dit, constitue des types génériques jusqu'à présent étrangers à d'autres contrées (2). »
Il est donc vrai que les êtres supérieurs ont duré peu de temps ; la plupart de leurs espèces furent très-éphémères (3).
Dans les classes inférieures, la longévité des formes a été plus
(1) Le Rhinoceros pachygnathus, comme je l'ai dit, est le seul pour lequel on puisse avoir des doutes.
(2) M. Aymard (Congrès scientifique de France, 222 session tenue au Puy en sept. 1855, vol. 1, p. 264) prétend que, sur 31 espèces extraites à Ronzon, 24 n’ont pas été recueillies ailleurs que dans ce gisement
(3) L’'Elephas meridionalis a véeu pendant l'époque pliocène, la formation du forest hed etdu drift des vallées. Sans doule, les exemples de longévité se mulliplieront, à mesure que nos connaissances deviendront moins imparfaites ; mais, dans l’état actuel de la science,
ils sont peu nombreux.
considérable, M, Darwin (1), en explorant l'Amérique du Sud, vit des genres éteints de mammifères, tels que le Megatherium, le Megalonyæ, le Toæodon, associés avec des mollusques qui habitent presque tous les mers contiguës. Dans l'Amérique du Nord, M. Lyell observa aussi des mammifères d'espèces perdues réunis avec des mollusques encore existants (2). Plus tard, il fit en Europe une remarque analogue, à propos des beaux gisements de Cromer dans le Norfolk, et il s’exprima en ces termes : « La longévité d'espèces dans les quadrupèdes à sang chaud n'est pas si grande que dans les mollusques, les derniers ayant probablement plus de capacité pour endurer les changements de climat, les autres circonstances externes et ces révolutions du monde organique qui, dans le cours des âges, ont eu lieu à la surface de la terre (3). »
On à dans l’Attique une preuve frappante de la différence entre la longévité des espèces de mollusques et des espèces de mammiferes ; en effet, au-dessous des limons de Pikermi qui renferment les ossements, il y a des calcaires discordants d'avec ces limons, par conséquent séparés d’eux par une dislocation géologique ; or les coquilles que j'y ai recueillies ont été attribuées par M. Deshayes à des espèces actuelles, tandis que les vertébrés des limons se distinguent tous des espèces vivantes. D'ailleurs aujourd'hui qui pourrait douter de la persistance des mêmes formes de mollusques durant plusieurs périodes? Combien en connaît-on déjà qui ont traversé les époques miocène, pliocène, quaternaire, actuelle !
D'après les travaux de MM. Carpenter, Parker et Rupert Jones, les espèces de foraminifères, êtres placés vers les derniers degrés
(4) Darwin, Geological observations on South America, being the third part of the geology of the voyage of the Beagle, under the command of Capt. Filzroy, in-8, p. 104, 1846. |
(2) Lyell, Travels in North America, in-8, vol. 1, p. 166, et vol. II, p. 66, 4845
(3) Lyell, À Manual of elementary geology, in-8, p. 155, 1855.
de l'échelle animale, auraient eu une longévité encore plus grande que les mollusques.
pie
La plupart des types de Pikermi ont émigré hors de l'Europe.
Pour se rendre compte du mode suivant lequel les types ont été renouvelés pendant les temps géologiques, il ne suffit pas de les considérer dans une seule partie du monde, car ils ont subi des migrations, de telle sorte qu’au moment où lon croit suivre leurs traces, ils échappent.
Ainsi, pour découvrir les animaux de la nature actuelle qu se rapprochent davantage de ceux de la Grèce antique, il faut jeter les regards, non pas sur l’Europe, mais sur l'Afrique. La présence de singes, de proboscidiens, de girafes, de grands chats, d'hyènes et de carnassiers voisins des civettes, la ressemblance du Rhinoceros pachygnathus avec les rhinoceros bicorne et camus, la multitude des antilopes munies de cornes qui rappellent les Oryx, les Oreas, les euchores et les gazelles donnent à la faune de Pikermi un facies africain. De même qu’on voit.dominer les mammifères didelphes en Océanie, édentés en Amérique, nocturnes à Madagascar, marcheurs en Europe, on remarque ceux d'allure légère, sauteurs ou coureurs en Afrique : ces derniers sont nombreux à Pikermi.
Ceci porte à penser que, durant l'époque tertiaire, il y eut entre l'Afrique et l'Europe une communication qui manque aujourd'hui (1). M. Pucheran a fait observer qu’une sorte d’équateur
(4) Duvernoy a déjà émis cette opinion (Comp. rend. de l’Acad. des sc., vol. XXXVIII,
p. 251, séance du 6 février 1854). On sait que plusieurs faits paraissent prouver une communicalion entre l'Afrique et l’Europe pendant l’époque quaternaire,
zoologique coïncide avec une ligne nommée par M. Jean Reynaud équateur de contraction (1) ; cette ligne, qui sépare les deux Amériques, passe entre l’Europe et l'Afrique, rencontre en Asie la dépression de la mer Morte, les déserts de Syrie, de Perse et de Kobi, distingue sur l’ancien continent les mammifères de la zone chaude de ceux de la zone tempérée. L'examen de la faune fossile de Grèce montre qu’il n’y avait pas autrefois un équateur zoologique occupant la même position qu'à présent.
Si Pikermi et Baltavar indiquent une union entre l'Europe orientale et l'Afrique vers la fin de l’époque miocène, on n’en doit pas conclure que, dans toute l’Europe, cette union fut également intime ; car la faune d’Eppelsheim par ses genres et ses espèces se rapproche assez de celle de Pikermi pour permettre de l’attribuer à un âge géologique très-voisin, et cependant elle n’a pas de rapports avec la faune d'Afrique; on n’y a signalé ni rhinocéros à gros os nasaux, ni girafe, ni antilopes, ni hyènes; on y voit au contraire des tapirs, genre inconnu à l'Afrique et répandu en Asie (2). Ce contraste mérite l'attention des géologues qui s’occupent d'établir la géographie de l'époque tertiaire.
L'aspect de la faune de Pikermi ne prouve pas seulement qu'une partie de l'Europe a été en communication avec l’Afrique ; il nous apprend que la température a été plus élevée que de nos jours; en effet, quand même on voudrait prétendre que les animaux de lAttique, étant d'espèces distinctes, ont pu supporter un climat plus froid que leurs congénères actuels, 1l resterait à expliquer comment ils se sont nourris; il a fallu une grande chaleur pour activer la végétation destinée à alimenter tant d’herbivores
(4) Pucheran, Note sur l'équateur zoologique (Extrait de la Revue et Magasin de z00logie, n° 7, 1855). 5
(2) Les couches d’Eppelsheim, bien qu’appartenant à la dernière période miocène ainsi que celles de Pikermi et de Baltavar, peuvent n’avoir pas été formées pendant la même phase de cette période ; mais sans doute une légère différence d'âge ne suffit point pour rendre compte de ce fait que les deux faunes ont un tout autre facies géographique.
et d'omnivores. Les faunes qui ont succédé à celle de Pikermi n’ont pas eu un facies aussi africain; elles sentent l'influence des régions du Nord, comme si la chaleur avait diminué. Ces faits confirment l'opinion qui a été exprimée sur les mouvements de la température en Europe : on sait que, d’après les observations de MM. Forbes, Wood, Lyell, Prestwich, etc., le froid a gagné l’Angleterre durant l’époque pliocène, qu’il a sévi avec une grande rigueur durant le pleistocène et qu’il a diminué un peu durant le quaternaire; les recherches de M. Gaudin sur lftalie centrale montrent aussi que la chaleur avait beaucoup baissé dans le sud de l’Europe lors des âges pliocènes, au lieu que les plantes du miocène, même le plus récent comme eelui d’OEningen, attestent un climat brülant.
Les faunes fossiles de l’Inde, à en juger par les gisements des collines Séwalik, de l’île de Périm, d’Ava, etc., ont quelques rapports avec celle de Pikermi; leurs animaux ont à peu près le même aspect; on trouve dans l'Inde l'espèce d’Æelladotherium qui a vécu dans l’Altique, un hipparion voisin de l’Afipparion gracile, et les genres hyène, chat, Machairodus, mastodonte, Dinotherium, rhinocéros, Chalicotherium, sanglier, girafe. La faune actuelle de l'Asie méridionale, quoiqu’elle ait des points de ressemblance avec celle de la Grèce, s’en éloigne plus que la faune fossile. |
Lorsque je compare les types quaternaires et actuels de l’'Amérique avec ceux de Pikermi, je remarque que la Promephitis se rapproche de la moufette, que l'Ancylotherium appartient à l'ordre des édentés très-répandu dans le nouveau monde, que le genre Machaïrodus a eu son plus beau représentant au Brésil, que le Mastodon turicensis rappelle le mastodonte de l'Ohio, et que le Mastodon Pentelici est voisin du Mastodon andium ; à côté de ces analogies, il y a des dissemblances assez grandes pour croire que, pendant l’époque quaternaire, l'Amérique était déjà presque en-
tièrement séparée de l’ancien continent. Maisiles découvertes qui ont été faites depuis quelques années, permettent de supposer qu'il n’en fut pas ainsi pendant les âges tertiaires. En effet, non-seulement dans les couches miocènes des Mauvaises Terres du Nébraska, il y a, comme en Europe, des Anchitherium, des Palæotherium, des rhinocéros, des mastodontes, des Machairodus, mais, daus les étages pliocènes de la vallée de Niobrara, on a signalé un porc-épic, deux espèces d’hipparions, un rhinocéros, un mastodonte, genres qui se retrouvent à Pikermi. M. Heer, dans ses importants travaux sur les flores tertiaires d'Europe, a tiré aussi de leur comparaison avec les flores américaines la conclusion qu'autrefois le nouveau et l’ancien monde ont été intimement réunis.
Ces déplacements des formes génériques ne doivent pas surprendre, puisque M. Lartet (1) et d’autres paléontologistes ont prouvé que les espèces ont émigré : le castor a presque entièrement abandonné nos contrées; l’aurochs s’est caché dans les forêts de la Lithuanie; le renne qui parvint autrefois jusqu'au pied des Pyrénées, le glouton qui est fossile à Gaylenreuth, le lemming signalé en Prusse, le bœuf musqué dont les débris se rencontrent en Angleterre, en Allemagne et dans le bassin de Paris, ne vivent maintenant que dans les régions froides; au contraire, l'hippopotame, l’hyène tachetée et l'éléphant africain, après avoir habité l'Europe, ne quittent plus l'Afrique. Les remarques si ingénieuses de M. Pictet sur les mollusques crétacés de la Suisse ont fait voir que les êtres inférieurs se sont peu à peu déplacés dans les temps géologiques (2). Les végétaux se sont com-
(4) Lartet, Sur les migrations anciennes des mammifères de l'époque actuelle (Comp. rend. de l’Acad. des sc., vol. XLVI, 22 février 1858).
(2) Pictet, Note sur la succession des mollusques céphalopodes pendant l’époque cré tacée dans la région des Alpes suisses et du Jura (Arch. de la bibl. univ. de Genève, avril 4861), et Nofe sur la succession des mollusques gastéropodes (Arch. de la bibl. univ. de Genève, septembre 1864).
portés’de même; on lit dans le bel ouvrage de M. de Saporta (1) sur le S. E. de la France: « 1! semble avéré que certaines plantes se montrent plus (6t sur un point que sur un autre du sol terliaire (2). »
Sans doute, 1] ne faut pas exagérer le rôle qu'ont eu les migrations ; nous ne sommes plus, en géologie, au temps où l’on espérait expliquer par elles seules les particularités qu'offrent les fossiles. Cependant elles sont d’un grand intérêt, car les animaux et les végétaux, en se propageant vers des pays différents de ceux où ils étaient d’abord, y rencontrèrent des conditions nouvelles d'existence, et ces changements de milieu purent être un des moyeus dont Dieu se servit pour modifier peu à peu les faunes.