I. SoMMAIllE HISTORIQUE DES FAITS
DE DA Monstruosité.
L’antiquité, effrayée de l’apparition des Monstres, en avait pris l’idée au’ils étaient placés hors du domaine des choses naturelles. Sur la nouvelle d’une naissance extraordinaire, les populations s’en affligeaient comme d’un malheur universel : on notait d’infamie, ou même l’on punissait de mort les mères de ces productions réprouvées. L’indignation publique croissait en raison de l’origine attribuée à ces désordres d’organisation ; car ils étaient regardés comme un signe de la colère des dieux, comme la punition d’une dépravation portée à son comble. Ainsi un Monstre ne
fut point seulement d’abord un être vicie par des imperfections corporelles, mais de plus , dans l’idée que l'on s’en formait, on y faisait entrer des notions puisées dans le monde moral, le soupçon de copulations coupables, et nombre d’autres préoccupa tionstfesprit enfantées parl’igno* rance et le fanatisme. Un Monstre a donc paru quelque chose d’affreux et d’indéfinissable, quelque chose ^ue la nature, abandonnée sans doute à d’inexplicables caprices, voulait et ne voulait pas, qu’elle faisait et défaisait aussitôt; ébauches Informes qui naissaient pour mourir au même moment, réalisant ainsi ce qui ne peut être, montrant, ensemble confondus, les deux termes Inconciliables de l’existence.
Cependant au sortir des ténèbres du moyen âge , on ne prit point les choses autant au sérieux.
Ce qui avait paru si affreux ne fut considéré dans la suite que comme propre à en imposer à l’iiUaginatiou. Mais alors rechercher les Monstres dans ce but, ce n’était rien apprendre touchant leur essence : s’étonner en les voyant n’est pas savoir. Toutefois on entrait déjà de cette manière, mais sans s’en douter, dans des voies d’investigation. On sut que les Monstres étaient assez souvent reproduits : cette fréquence de leur apparition les fit regarder comme compris dans les desseins impénétrables de la Providence : ces réflexions excitèrent le zèle ; mais enfin tout cela n’aboutit qu’à faire rechercher les Monstres pour en faire des pièces de cabinet. A ce moment d’en juger, on comprit qu’il les fallait cataloguer, nommer, expliquer même, et c’est alors que l’on inscrivit , au bas de chaque sujet, en changeant de l’un à l’autre les dénominations qualificatives, des définitions comme la suivante : Monstriim , seu ludus naturœ informis , horribilis, incompre/wnsibilis, ex femind natus. C’était agir comme si l’on eût réellement découvert que la nature fût susceptible de caprices.
qu’elle voulût se jouer de nolré espèce, et qu’il lui arrivât de s’accorder des jours de saturnales pour produire hors d’à-propos, et pour donner lieu à des existences ridiculement établies (i). Cependant des objets rassemblés , que l’on peut embrasser dans leur ensemble, qui laissent saisir des vues de rapports et de différences , parlent trop vivement à l’esprit pour que l’on ne s’empresse bientôt de les comparer et de les étudier sérieusement. Quelques esprits
Î )rivilégiés comprirent de fort bonne teure quel parti la science saurait un jour en tirer. Les Monstres étaient déjà devenus pour eux une création insolite, mais qui, à quelques égards, était établie dans la règle , ou du moins dont on pouvait déduire de hautes et importantes conséquences physiologiques. Ainsi l’on vit de savans académiciens, de 1700 à 1720, contre-éprouver par des études de la monstruosité quelques théories que l’on cherchait à introduire dans la science ; les uns s’autorisant de l’absence du système cérébro-spinal chez quelques Monstres pour rejeter la doctrine des esprits animaux qu’on supposait s’engendrer dans le cerveau, et d’autres citant l’absence du cœur chez les Acéphales, pour s’élever contre le sentiment que le cœur est le premier organe formé et le principal régulateur de la machine. Cette troisième époque passa inaperçue, et l’on revint sur ses pas, pour tomber, par rétrogradation , dans une quatrième où le demi-savoir fit naître des doutes et des perplexités sans nombre.
(l) Jusque dans un des ouvrages du grand Leibnitz, de ce sage si sévère dans la reclierclie de la vérité, on trouve une semblable manière de concevoir les désordres de la monstruosité. Venant à rappeler un certain renversement de viscères, chez un soldat des Invalides disséqué par Méry en i686, et dont le public s’occupa beaucoup alors, Leibnitz dans ses Nouveaux Essais de l’entendement humain, page a8o, dit à ce sujet que la nature
Pou sage et sans doute en débauche Plaça le foie au côté gauche Et de même vice versa Le cœur à la droite plaça.
Les mouvemeus de Vallisniëri qui lepousse les observations de son éleveVogU, qui piofite de son caractère de maître pour nier à celuici qu’il eût vu un Monstre privé du cœur, font connaître ces temps d’indécision. Mais bientôt la question de la monstruosité est examinée avec plus de fermeté ; une lutte vive s’engage entre Winslow et Lémery : leur débat roule sur la question de savoir si la cause de la Monstruosité est dans le germe avant son développement, ou si, sous l’influence de circonstances étrangères, elle vient saisir le germe, pendant quecelui-ci poursuit le cours de ses développemens. Les faits nécessaires dans une aussi hauté question manquant à chacun, la science profila peu de ce débat qui, ayant occupé dix ans le monde savant, devint célébré , puis demeura presque oublié. Nous considérons, au contraire, comme un événement remarquable, une thèse inaugurale soutenue en 1762 , et qui nous a été conservée par Sandifort; elle est de Charles Werner Curlius, et fait trèsbien connaître un Monstre acéphale.
Nous n’hésiterions point à désigner ce travail comme pouvant à lui seul caractériser une sixième époque, si l’auteur eût agi sous l’influence d’un esprit aflranchi des idées de son temps, et s’il se fût douté de la révolution que ses procédés préparaient pour les âges futurs. Encore au jourd’hui le travail de Curtius n’est qu’un germe, au point que son nom esta peu près resté inconnu. Nous allons nous expliquer à ce sujet. Nous ne marcherons véritablement sur les faits de la monstruosité que s’il nous arrive d’en présenter nettement les réelles conditions. Or, c’est ce qu’on ne fait point
E ar le plan d’études qui est suivi, et ieu mieux, ce que ne sauraient faire les anatomistes, seulement occupés de l’étude particulière de l’Homme; avançant cetteproposition, c’est, nous le saVons, nous écarter beaucoup du sentiment de Dugès , profe.sseur nommé à l’une des chaires de la Faculté de Montpellier, celle des ac-
couchemens. Il est d’avis de rejeter les lumières à demander aux études de I histoire naturelle, de repousser toute intervention de la part des naturalistes : il croit qu'il n’y a encore rien de fait relativement à la monstruosité;^ que tout doit être repris et remanié à neuf; mais que surtout la reconstruction de l’édifice ne doit être entreprise et n’est possible avec chance de succès que par un maître habile dans l’art des accouchemens.
Cependant si l’on se prive de considérer son sujet d’une certaine hauteur , que donnera l’investigation anatomique, même la plus attentive V Qu’y a-t-il de possible que n’ait déjà fait Curtius avec une rare habileté? Je vois l’anatomiste humain très-bien informé des conditions de l’organisation de l’Homme normal, je le vois se laissant prévenir par un fait irrécusable, c’est-à-dire par l’idée que le sujet qu’il examine est né d’une femme. Dès-lors il est sous le joug des raisonnemens suivans : « Le produit utérin d’une Femme, c’est un être humain ; dans toute production ayant cette origine , on doit en toute place explorée trouver l’Homme, rencontrer des organes humains : là doit être le cœur, mais il manque; ici se doivent trouvèr le foie, le pancréas , la rate, les organes des sens , la tête ; et tous ces organes manquent entièrement. » La seule conclusion où mène cette recherche attentive, c’est que dans un tel Monstre, l’on trouve l’Homme, moins le plus grand nombre de ses organes fondamentaux.
Or, que sérieusement l’on se rende compte d’un tel fait, on ne saurait se refuser à la conclusion suivante :
on est allé demander à cet être de montrer ce qu’il ne possède point, de manifester des conditions humaines qui ont disparu ou qui ne lui ont jamais été attribuées. Mais attendez ; car voici d’autres conséquences.
i®. Que vous auraient appris les détails i-ecueillis par l’investigation anatomique, que vous n’ayez su déjà d’avance par l’observation de l’ensemble'? Réellement vous n’êtes pluÿ,
quant aux points envahis par la monstruosité, vous netes plus sur rien d’humain : c’est un tout autre ensemble organique, et c’est uniquement ce qu’il vous importe de considérer sans préoccupation, sans le souvenir décevant qu’une Femme avait cependant engendré cette totalité d’organes. En efifet, si le savoir se fonde uniquement sur les considérations de ce qui est, c’est cela seul qu’il faut étudier; cela seul, dès qu’il existe là une essence ^enem, un ensemble de propre et personnelle valeur, un groupe enfin de faits anatomiques et physiologiques liés les uns aux autres.
2®. Mais l’on ne doit point s’en tenir à cet aperçu; car inutilement vous cherchez l’Ôomme dans un système d’organes où le cœur, la tête, le cerveau, les organes des sens , les
F oumons, la rate, le pancréas, le foie, estomac lui-même manquent. Il y a mieux : cet être engendré par la Femme, n’offre pas même un équivalent du dernier des Mammifères pour ledegré de l’organisation; quedisonsnous! pas même l’équivalent d’un Reptile, d’un Poisson, d’un Mollusue,d’un Crustacé : ce qu’a donc prouit la Femme, c’est quelque chose de plus descendu dans l’ordredes compositions organiques. Suivez et arrivez plus bas, par conséquent, pour chercher et pour espérer de rencontrer des êtres aussi près de conception et qui ressemblent à un Acéphale ; voyez s’il n’y a pas de ces êtres dits Invertébrés , qui comme lui manquent des organes centraux , au moyen desquels certaines conformations plus compliquées et pleinement pourvues, existent et prennent la tête des Animaux. Certes ce n’est point ainsi que Curtius aborda, en 176a , la question de la monstruosité : mais s’il ne s’est point porté avec autant de fermeté et de résolution sur le cœur même de la question , il a pourtant fait tout ce qui était alors véritablement nécessaire ; il est à son insu entré dans la seule voie de recherches qui était alors praticable;
alin qu’il fût rendu un nouvea u témoignage à ses assertions sur le manque d’une partie des principaux viscères, Curtius appela à son secours l’art du dessin ; il accompagna son travail de plusieurs planches. Or le dessin ne donne point des faits généraux et n’établit aucune théorie; il s’en tient à exposer ce qui est; et, en effet, pendant qu’on l’emploie et qu’on se tourmente pour établir une longue et fidèle énumération de ce qui manque , le dessin dit ce qu’il fallait considérer ; il le dit en montrant ce qui est à la place de tant de choses cherchées : il présente un système complet d’organisation ; il donne enfin un tableau exact de toutes les parties qui sont les moyens d’existence des Monstres acéphales. Curtius, en multipliant et en soignant ses dessins comme il l’a fait, a donc rendu à la science un véritable service.
Mais enfin ses rechei’ches, et tant d’autres faites auparavant et suivies depuis, ont fait voir la monstruosité comme une perturbation de l’organisation régulière susceptible de deux modes différens : on a reconnu que les dissemblances des Monstres, à l’égard de leurs parens, provenaient ou d’organes absens ou d’organes surnuméraires; ce que l’on a exprimé par les noms de Monstres par défaut et Monstres par excès : et comme l’on n’admettait que deux classes d’êtres , les uns réguliers et les autres irrégulièrement conformés, ceux-là tenant l’esprit dans une principale et continuelle préoccupation , l’on ajoutait à l’égard de ceux-ci qu’ils péchaient par le moins ou par le plus d’organisation.
Toutes ces idées prirent plus de fixité et se développèrent avec plus de netteté, quand elles vinrent à être fécondées par les travaux mémorables de Tiedemann , Meckel et Serres. J L’idée de monstruosité par défaut exprime un fait sensible ; mais celle d’une monstruosité par retardement dans le développement de quelques parties organiques, présentait quelque chose de plus précis, de plus
profondément dludië, et s’élevait jusqu’à un certain point au caractère o’une explication. Nos propres recherches nous avaient amené sur cos conséquenecs que nous exposâmes et discutâmes dans un écrit (i) lu le 19 mars 1821 à l’Académie
a de des Sciences : Meckel, qui itait alors Paris , était présent à cette séance; les travaux de ce savant .sur les Monstres nous étaient alors inconnus : il voulut bien nous faire part de ses droits à la priorité de la théorie du retardement du développement ; et, de plus, il prit la peine de les établir dans une phrase qu’il rédigea lui-même, et que nous plaçâmes textuellement à la fin de notre Mémoire. Nous reproduisons cette phrase pour faire connaître les progrès que la science avait faits en j8i2. « Meckel aurait, dès 1812, établi que l’Hydrocéphalie de naissance est toujours, ou du moins le plus souvent, un retardement du développement du cerveau, qui ne s’élève pas à la forme qu’il devrait prendre conformément au type de l’espèce. » Nous devons ici une explication, non pour établir que les conséquences auxquelles nous étions arrivé étaient plus explicites, mais pour nous excuser de ne nous être point tenu alors au courant de ce qui avait été fait avant nous.
Notre but ne fut point d’abord de nous occuper des questions de la monstruosité pour elles-mêmes ; naturaliste, nous craignions au contraire de nous détourner d’anciens travaux pour lesquels nous nous sentions plus de goût et de capacité. Cependant, pour donner à ces travaux une direction plus générale , nous nous étions livré a des recherches d’anatomie comparative, dont les résultats nous parurent assez importans pour être de toute manière vérifiés. Ces soins , dont nous nous occupions trop ardemment, nous in-
(1) Des faits anatomiques et pliysiologiques de l’anencéplialie ; Pliilosopliie anatomique, T. Il, p. izS. V', pour la phrase eitee , p. i53.
terdirent tout retour à notre point de départ. En efi'et, les recherches que nous nous étions bien promis de restreindre à la considération des seuls Animaux vertébrés, nous avaient fait découvrir une méthode rigoureuse, des règles que nous jugions certaines Çour arriver, mieux qu’on ne l’avait fait et qu’on n’avait pu encore le faire, sur la détermination des parties organiques, base de l’étude de toute anatomie générale ; c’étaitmêmebien moins les organes, que les matériaux dont les organes sont constitués , que cette méthode mettait en évidence. Or il nous parut que tout l’avenir des travaux sévères en organisation dépendrait de cette découverte. Cette méthode avait-elle en effet le caractère de généralité et de certitude que nous lui avions reconnu? elle formait un véritable instrument de découvertes. La vérifier,l’éprouver sur tous les êtres les plus détournés du plan énéral, sur toutes les conformations ites désordonnées, voilà ce que nous fûmes vivement excité à faire. Nous étions entraîné malgré nous. Ainsi nous nous portâmes sur les Insectes , les Crustacés et tous leurs analogues , pour essayer, par l’emploi de cette méthode, de leur trouver quelques rapports , jusqu’alors inajierçus, avec les Animaux déclarés seuls en possession du système vertébral •• et c’est aussi pour ce besoin, et dans le même esprit, que nous nousavisâines d’étudier les êtres de la monstruosité, persuadés que nous ne pouvions trouver d’organisation plus remplie d’élémens contradictoires, et plus désordonnés. C’était une méthode que nous voulions éprouver , mais elle à sou tournons mena bientôt, et d’abord presqu’à notre insu , sur les rapports les plus singuliers , les plus nouveaux et les plus nécessaires dans l’état actuel de la science.
Voilà comme nous entrâmes dans l’examen des faits delà monstruosité :
préoccupé de recherches de visu, nous ne nous détournâmes point pour celles d’érudition; bien entendu qu’il n’était nullement entré dans
noire pensée de nuire aux droits d’autrui, et l’ayant au même moment montré , quand nous reçûmes , avec une bien sincère reconnaissance, l’avis et les renseignemens que nous tînmes de la complaisance de Meckel. Nous écrivîmes donc, de 1820 à 1822 , plusieurs Mémoires, dans le but unique de poursuivre la vérification de notre méthode de détermination (1), quant à son exactitude et à sa valeur intrinsèque : puis, cette méthode, réagissant à son tour par sa iacullé toute-puissante d’investigation , nous porta sans hésitation sur la connaissance précise de beaucoup de faits de monstruosité, qu’il n’élait venu encore à l’esprit de personne d’examiner. Nous avons réuni ces travaux en un volume, le second de notre Philosophie anatomique : or c’est en écrivant les dernières pages de cet ouvrage que nous nous sommes aperçu (et nous l’avons dit alors avec sincérité ) que nous venions de donner un traité sur plusieurs points de la question elle-même, sur une partie des faits organiques embrassés sous le nom de Monstruosité. Nous avons continué, depuis 1822 jusqu’à ce jour, à écrire sur ces mêmes questions; mais depuis cette époque, nous avons traité de ces matières ex-professo et pour elles-mêmes :
et cesonteneft’et les conséquences de ces curieuses questions de physiologie , que nous nous sommes proposé de suivre et de multiplier.