PREMIÈRE PARTIE
Lorsque, au commencement de 1874, mon ami le professeur Gubler, qui venait de fonder le Journal de thérapeutique, me pria de lui donner pour cette publication une esquisse de mon expérience personnelle en anesthésie obstétricale, je répondis à cette proposition par l'offre d'un mémoire qui parut dans les numéros du 10 et du 25 février 1874.
Après avoir, dans ce premier travail, retracé les origines, en Ecosse et en France, de cette branche de l'anesthésie provoquée, je passais en revue les fortunes diverses de la méthode selon les pays et selon les ac-
coucheurs. Je donnais le chiffre des faits d'anesthésie qui me sont personnels et qui se montaient alors à 942 cas^ sur 1500 accouchements à terme dont j'avais pu suivre moi-même le travail pendant un certain temps avant sa terminaison.
J'exposais ensuite les conditions rationnelles de Tanesthésie obstétricale, d'après Simpson et surtout d'après mon expérience personnelle. Je considérais la deuxième partie du travail de l'accouchement comme la période où, sauf quelques rares exceptions, on devait recourir à Tanesthésie. Je signalais même les deux moments d'élection pour son emploi, à savoir : 1'' le moment où, la dilatation de l'orifice utérin étant tout à fait ou à peu près complète, l'extrémité de l'ovoïde fœtal qui se présente commence à s'y engager et tend à le franchir pour pénétrer plus profondément dans le canal utéro-vulvaire ; « ce qui constitue, disais-je, la période la plus douloureuse, sinon la plus longue, de toute la parturition; » et 2° le moment où a les efforts auront à vaincre le second et dernier obstacle constitué par l'anneau vulvaire et le plancher périnéal ^ ».
1 En revoyant mes notes, j'ai dû, à cause de quelques omissions, ajouter 5 cas aux 942 faits primitivement mentionnés en 1874. Aujourd'hui (fin juin 1877), le total de mes faits d'anesthésie s'élève à 1052 cas sur un total de 1657 accouchements pratiqués par moi.
- Mémoire sur l'anesthésie obstétricale, par le docteur Charles James Campbell, p. 8. (Tirage à part, lib. G. x^lasson, 1874.)
J'insiste un peu sur la première partie de ce tableau où il est question de la fin de la première période du travail et du commencement de la seconde, parce que, dans une critique récemment publiée et dirigée contre l'anesthésie appliquée aux accouchements naturels, l'auteur me reproche de n'avoir pas su apprécier le moment où l'acte de la parturition est le plus douloureux ^
Je regrette d'avoir, dès les premières lignes du présent écrit, à faire œuvre qui me répugne, en relevant une inexactitude dans la critique qu'a cru devoir adresser à la méthode de la demi-anesthésie un confrère à la bonne foi duquel j'ai toujours cru et à laquelle je veux encore absolument croire. Sans doute, il peut s'agir ici d'une erreur de copiste ou d'une faute typographique, mais ce qui est certain c'est que la citation de mon adversaire est loin d'être textuelle, comme il le prétend, et je désire appeler tout d'abord l'attention des honorables directeurs des Annales de gynécologie sur cette irrégularité vraiment regrettable.
Elle se produit, en effet, presque à la page même
* Le Chloroforme clans les accouchements naturels. [Annales de gynécologie, n° de janvier 1875, p 16.)
A la page 10 de ce mémoire, l'autem- a écrit celte phrase, que je copie : « Nous prévenons une fois pour toutes nos lecteurs de notre volonté résolue à emprunter textuellement, loyalement, sans rien tronquer, nos citations au travail qui paraît résumer les doctrines des partisans du chloroforme dans les accouchements nalurels. «
OÙ se trouvent, d'une part, la loyale déclaration que nous venons de rapporter en note, et, d'autre part, la formelle indication que c'est bien notre c< Exposé de la doctrine » récemment paru dans le Journal de thérapeutique que vise particulièrement le critique, lorsqu'il ajoute qu' « en certains cas, citer est juger ».
Ayant déclaré que je me faisais une loi de ne jamais employer le chloroforme pendant la première partie de l'acte puerpéral, j'avais pourtant établi une exception pour les cas, rares d'ailleurs, où, « dès le début du travail, éclatent des contractions violentes, à succession rapide, qui peuvent aller jusqu'à l'affolement d'une personne hystérique. Les douleurs qui résultent de ces contractions anormales requièrent, disais-je, un soulagement immédiat à quelque moment qu'elles se montrent. Il n'en est plus de même des douleurs de la première période d'un travail moyennement douloureux ^ » Or, si je ne suis pas allé jusqu'à préciser davantage en disant, ainsi que l'admet, de son côté, le critique de la méthode, qu' « il est vrai que le premier tiers du temps de la dilatation est accompagné de douleurs faibles », je n'ai pas écrit non plus, en aucune partie de mon mémoire, ce membre de phrase cité entre guillemets et en italique (ce qui suppose bien, je pense, l'intention d'une citation textuelle), et dans lequel je viendrais
1 Mémoire sur Vanesthésie obstétricale, p. 8, lignes 4-9.
SUR I/ANESTHÉSIE OBSTÉTRICALE. 5 déclarer au lecteur bien véritablement alors « stupéfait » que j'avais vu la période de dilatation « être généralement bien supportée par les femmes^ ».
Ni la contexture littérale de cette dernière phrase, ni le sens un peu trop absolu qu'elle comporte ne m'appartiennent. 11 y a là une variation que je tiens absolument à constater dans l'occasion présente. Que si j'ai écrit dans cette même page 8 et à la ligne 15 de mon premier mémoire une phrase qui, par la cou» struction et le sens, se rapproche beaucoup, si l'on veut, de celle que mon honorable contradicteur m'oppose dans son réquisitoire contre la méthode nouvelle, ma phrase à moi n'est pas, comme il l'affirmo, la représentation textuelle de la sienne et je ne saurais admettre les conséquences à tirer de celle-ci.
Piien de plus facile, d'ailleurs, que de s'assurer de ces défectuosités de citations et du résultat qu'elles amènent, en comparant la page 8 de mon mémoire sur l'anesthésie obstétricale à la page 16 du travail inséré dans les Annalesde g'î/néco/o^ie, janvier 1875 ^
1 Mémoire des Annales de gijnécologie, p. 16. Voir comparativement lignes 15-17 et ligne 34.
^ Voici comment, une seule fois et en une seule phrase, je me suis exprimé dans mon premier mémoire, quand j'y paile de la période de dilatation (page 8, lignes 13-15) : « Or, comme dans la tiès-grande majorité des cas, celte première phase de l'accouchement est assez BIEN supportée par les femmes », tandis que dans les deux citations qu'elle prétend faire de ma phrase unique (citations en italique et guillemetées toutes deux), k critique me fait dire : i" (page 10, hgne 17), que celte période de dilatation est généralement BIEN' siip-
Revenant à cette question de la période du travail la plus favorable à l'emploi de Fanesthésie, — question qui, commentée comme elle l'a été par la critique, me touche de trop près pour que je n'essaye pas de l'éclairer dès le début de ce nouveau mémoire, — j'ose espérer qu'on me rendra la justice d'admettre que si, au dire de l'adversaire de notre méthode anesthésique, je n'ai pas suffisamment précisé ce qu'il appelle Fachèvement de la dilatation comme étant une phase déjà très-douloureuse de la première période, je l'ai du moins désignée d'une façon assez topique comme étant le moment d'élection pour le début de l'anesthésie obstétricale. J'ai parlé en termes précis du moment où « la dilatation de l'orifice utérin étant tout à fait ou à peu près complète, l'extrémité de l'ovoïde fœtal qui se présente commence à s'y engager et tend à le franchir, » et, une ligne plus haut, j'ai qualifié cette période « la plus douloureuse
portée par les femmes ; et 2° (même page, lignes 35-54) que cette phase est TRÈS-BIEN supportée, — ce qui est loin d'être absolument la même chose. Il y a, en effet, entre ces deux modes d'affirmation d'un fait physiologique une différence capitale, qui me semble devoir ôter singulièrement de sa valeur à une certaine conclusion 3 du même mémoire adverse. Cette conclusion, plus ou moins issue de semblables prémisses, est ainsi conçue : « C'est une erreur d' observation de considérer la PÉRIODE TOUT ENTIÈRE DE DILATATION comme généralement bien supportée par les femmes » (page 50 des Annales de gynécologie) , assertion que je repousse ainsi autoritairement formulée, comme m'étant complètement étrangère, ainsi qu'on en acquerra la conviction quand j'aurai fini de rappeler ce que j'avais dit concernant la dernière partie de la période de dilatation. C. J. C.
SUR L'ANESTHKSfE OBSTÉTRÏCALK. 7 peul-elre, sinon In plus longue do loiilo l;i pnrlurilion » (Mémoire svr tanesthéaie obstétricale, p. (S, lig. 20-25). Qu'on veuille bien se rappeler, d'ailleurs, que dans celte partie de mon premier Mémoire, destiné à donner une simple esquisse, un court résumé de ma pratique personnelle, je n'avais pour objet que de signaler dans la période expulsive (qui semblait, selon nous, la plus particulièrement favorable à l'emploi de l'anesthésie) d'abord son début, qui se confond très-intimement, si je ne me trompe, avec la fin d'une dilatation à peu près complète, puis ssl période d'état, où j'admettais une certaine suspension de la chloroformisation en conformant cette dernière à la diminution proportionnelle et normale des souffrances de la femme, et enfin sa terminaison, pendant laquelle, à cause de la recrudescence des phénomènes de compression, je recommandais de recourir de nouveau à l'anesthésie.
J'ajoute que si j'estimais cette seconde période plus propice que la première, pour l'administration du chloroforme, c'est qu'avec elle naît l'effort obstétrical, et que, me fondant sur certains résultats heureux obtenus par la méthode de V inversion pratiquée par Nélaton dans les cas d'accidents chloroformiques, ainsi que sur les recherches et l'opinion du professeur Claude Bernard sur V anémie relative des centres nerveux, pendant l'anesthésie, je m'étais accoutumé, depuis quelque temps (1861-69), à considérer V effort
obstétrical comme pouvant offrir une certaine garantie d'immunité contre le danger d'une trop complète anémiation de ces centres nerveux par le chloroforme. Au même titre, l'effort obstétrical devenait, à mon point de vue, un élément de plus (ajouté à ceux qui m'avaient paru fournis par l'état d'éréthisme général) en faveur de la tolérance anesthésique dont j'avais déjà supposé l'existence chez les femmes en train d'accoucher (premier Mémoire, p. 19 et 20), et non pas chez les femmes grosses, comme me le fait dire, à tort, le Mémoire des Annales de gynécologie (p. 25, dernière ligne).
On n'a qu'à se reporter, du reste, à ce que j'ai dit de l'anesthésie obstétricale pendant la première période \ pour y trouver les raisons qui me semblent devoir, d'une manière générale, nous engager à réserver, de préférence, pour le moment qui coïncide avec l'apparition de l'effort tutéiaire, l'emploi du soulagement que donnent les inhalations des vapeurs chloroformiques. D'autres moyens à la tête desquels se présente l'opium (morphinisme , anesthésie mixte) et le chloral paraissent, d'ailleurs, plus adaptés au soulagement de cette première période où l'effort n'existe pas encore \
Ce qui prouve aussi que j'admettais , plus implicitement que je ne l'ai formulé peut-être, que la
* Étude sur la tolérance anesthésique obstétricale, pages 44 et 46, 2 Voir Observation, p. 49 du même travaiL
SUR L'ANESTHÉSIE OBSTÉTRICALE. 9 fin de la période de dilatation mérite, à tous égards, rintervention anestliésique, c'est que j'ai dit qu' « il faut réserver l'anesthésie pour la période la plus douloureuse peut-être, sinon la plus longue, de toute la parturition, celle où la dilatation de l'orifice utérin est tout à fait ou à peu près complète. »
Or, comme cette mention d'une dilatation qui s'achève [à feu près complète) ne peut guère s'appliquer qu'au dernier tiers de la première période, et ne peut avoir trait, évidemment, à une période d'expulsion qui serait déjà en pleine activité, il faut bien accorder que je n'ai pas été sans faire une part au soulagement qu'exigent les douleurs au moment où la partie fœtale qui se présente va franchir le premier obstacle maternel. Une dernière preuve que je n'attendais pas toujours et impitoyablement, pour donner le chloroforme, que se fussent déclarées les douleurs expulsives, c'est qu'à la page 18 de mon premier Mémoire je dis ceci : « On arrive donc graduellement par de petites doses de chloroforme, suspendues entre chaque contraction, à neutraliser l'angoisse résultant de la pression occasionnée par le passage de l'enfant à travers r orifice utérin ; et c'est ordinairement au milieu de ce calme relatif que l'on voit la patiente commencer la série des efforts expulsifs. »
Aussi, pour résumer cette partie de la question — à laquelle la rectification de citations imparfaites et ma défense contre les incriminations qu'elles entrai-
nent m'ont obligé de m'atlarder plus longtemps que je ne l'aurais voulu — je dirai simplement ceci : Après avoir, d'un côté, admis, pendant la période de dilatation, l'existence exceptionnelle de douleurs violentes qui demandent un soulagement immédiat par n'importe quel moyen ; après avoir, d'un autre côté, laissé comprendre : 1° que « les douleurs de la jwernière période d'un travail moyennement douloureux » ne requièrent pas une atténuation aussi exclusivement chloroformique, laquelle peut avoir l'inconvénient de trop ralentir ce temps de la parturition ; et 2° que, « dans la très-grande majorité des cas, cette première phase de r accouchement est assez bien supportée par les femmes » S je ne vois pas de raison plausible pour qu'on me fasse déclarer que « cette phase est très-bien supportée » % et pour poser comme conclusion d'un travail de critique qui vise mon Mémoire que « c'est une erreur d' observation ■' de considérer la période tout entière de dilatation comme généralement bien supportée par les fem- i mes'' », assertion qui, comme je l'ai déjà affirmé, est aussi absente de ma pensée que de mon texte. 1
Je prierai donc le lecteur de vouloir bien laisser tout simplement à leur place, et avec leur valeur ex-
* Campbell, Mémoire sur Vanesthésie obstétricale, ^. 8, lignes 4-15. j ^ Le Chloroforme dans les accouchements naturels. Annales de < Gynécologie, janvier 1875, page 16, ligne 34. j ^ Ibidem, page 30, ligne 14. Conclusion 3^ i
Sun LVVNESTHÉSTE OBSTÉTRICALE. 11 primée, telles phrases ou tels mots que j'ai cru devoir employer; de la sorte, il ne verra, je pense, dans tout ce que j'ai dit, que l'expression sommaire de fails généraux, lesquels seuls devaient figurer dans la courte esquisse qui m'était demandée sur ma pratique personnelle en anestliésie. Quand nous viendrons aux considérations pratiques que me semble comporter l'étude de l'auesthésie obstétricale, j'ose espérer que ceux qui me liront n'auront pas à se demander, ainsi que le fait mon ancien compagnon des cours de la Clinique, « à quelle école » on peut bien avoir appartenu pour observer les faits que j'ai avancés.
Un dernier mot à ce sujet, et je prie qu'on me le pardonne, car il est tout à fait personnel : il se peut que mon éminent confrère en obstétrique, dont la personne m'a de tout temps été des plus sympathiques, se soit trouvé entraîné, maintenant qu'il est devenu le brillant professeur que nous savons, à oublier quelquefois, au milieu des acclamations enthousiastes de plusieurs générations d'élèves, les années pourtant si heureuses de notre éducation obstétricale et le temps que nous avons passé ensemble à la clinique d'accouchements de Paris. Quant à moi, vingthuit années de pratique particulière n'ont pu effacer le souvenir de l'accueil que j'ai reçu au milieu de cette généreuse École française qu'en hôte reconnaissant je me suis empressé de défendre alors que,
dans ses écrits, un accoucheur de mon pa;ys l'avait injustement attaquée ^ Je n'ai pas davantage perdu la mémoire de mon séjour comme interne à la Maternité de Paris, et ma gratitude est toujours restée vive pour l'honneur qui m'est échu d'avoir pu devenir pendant plus de deux ahs le chef de clinique du professeur Paul Dubois, comme d'avoir été plus tard l'assistant d'un autre maître non moins regretté, le docteur Antoine Danyau.
Voilà, pourrais-je répondre non sans quelque fierté, voilà à quelle école j'ai eu l'honneur d'appartenir.
Ces choses de notre passé commun à mon honorable adversaire et à moi, je n'ai pu ni voulu, je le répète, les oublier, et je ne sache pas que, depuis lors, j'aie jamais donné, en quoi que ce fût ni à qui que ce fût, l'occasion ou le droit de s'en étonner ni de les contester.
Dans ma carrière privée, déjà longue et fort remplie, ce n'est certainement pas la matière à observation qui m'a manqué, mais bien plutôt le temps suffisant pour la recueillir tout entière. Il arrive un jour
^ Voir dans la Gazette obstétricale de Paris, année 1874, n° du 5 décembre, p. 565, Tarticle du docteur Verrier, qui, quatre mois plus tard, dans un numéro du même journal (5 avril 1875), annonce qu'il « brise sa plume et qu'il renonce à s'occuper désormais de Fanesthésie obstétricale ». Je saisis cette occasion pour offrir au nouveau préparateur du cours d'accouchements à la Faculté de médecine l'expression de tous mes regrets de cette détermination prise par lui, de tous mes remercîments pour le passé et l'assurance de ma bien vive reconnaissance pour toujours. C. J. C.
SUR L'ANESTHÊSIE OBSTÉTRICALE. 13 OÙ, après avoir vécu dans une obscurité relative, on sent le besoin, la nécessité même, de faire connaître ce qu'on a été, ce qu'on est encore. 11 est des tournois où il est de rigueur courtoise d'avoir à lever un instant la visière et de décliner ainsi, avant d'entrer en lice, sa personnalité tout entière.
J'en ai lini avec ces longues remarques que j'ai crues nécessaires cependant, et que, d'ailleurs, j'avais à cœur de présenter à mes amis comme à mes adversaires, ici, au seuil même de ce nouveau travail. On trouvera, chemin faisant, et aussi à la fin de ce mémoire, la réponse que j'ai cru devoir faire à quelques autres objections produites par une critique que je regrette d'avoir trouvée aussi systématique à l'égard de la demi-anesthésie, et aussi facile à se laisser emporter au delà des régions calmes, où devrait pouvoir se résoudre une question de cette nature.
Je reprends l'analyse de mon premier Mémoire en signalant les considérations générales que j'y exposais sur les effets du chloral, dont l'action , encore
14 GOMSIDÉRATIONS NOUVELLES
mal définie, quant à son pouvoir anesthésique, était fort prônée, cependant, par l'école de la Charité. Je notais, en passant, la différence qui me semble exister entre l'action cliloroformique que nous tenons en main, soit pour l'augmenter, soit pour la diminuer à >olonté, et cette action du chloral qui, une fois lancé dans l'économie par des voies autres que celles de l'inhalation, échappe à notre contrôle immédiat comme anesthésique. On s'est même demandé si jamais le chloral pouvait jouer ce rôle aux doses où on le donne et par les modes qui (sans y comprendre toutefois, pour l'obstétrique au moins , l'injection intra-veineuse) servent à l'administration habituelle de cet agent.
Je donnais ensuite quelques chiffres sur la durée de l'anesthésie que j'avais notée dans un grand nombre de mes cas d'atténuation de la douleur, ou, pour employer le mot dont je me suis alors servi, pour la première fois (p. 17 du premier Mémoire) et sur lequel j'aurai à m'expliquer bientôt, dans les cas de demianesthésie ou d'anesthésie obstétricale moyenne que je voulais obtenir.
J'attache peu d'im.portance, d'ailleurs, à la question de durée de l'anesthésie. Cette durée est toujours subordonnée à la considération de la nature du travail et à celle des susceptibilités individuelles qui nous imposent avec une anesthésie toujours intermittentCj parfois des interruptions momentanées et souvent une suspension définitive avant même la fin de l'accou-
SUR L'ANESTIIÉSIE OBSTÉTKIGALE. 15 chcment. Les effets produits par Fanesthésie en obstétrique sont bien autrement importants à noter.
C'est à propos des effets produits par l'anesthésie chloroformique, appliquée aux accouchements naturels, que je veux, avant d'aller plus loin, et pour donner le plus de clarté possible à ce que j'ai à exposer dans ce nouveau mémoire, déterminer aussi nettement que possible la signification sinon scientifique, du moins pratique, des termes demi-imemibilité^ demi-anesthésie. Bien qu'ils ne soient que trèsrarement sortis de ma plume et que je n'y attachasse que la valeur d'une indication proportionnelle de la narcose obtenue, ces termes ont bien pu laisser quelque incertitude dans les esprits; la preuve en est dans les critiques qui sont récemment sorties de la Faculté et de l'Académie de médecine de Paris. J'aurai souvent à revenir sur les effets et les degrés de l'anesthésie obstétricale ; j'espère alors que les termes en question et leurs analogues trouveront leur justification et seront assez bien définis pour n'avoir point à les expliquer à chaque pas et pour qu'ils puissent être compris, un jour, sous la dénomination simple, unique et, selon moi, bien préférable, d'anesthésie obstétricale. Le moindre mérite de cette dernière dénomination consiste, dans l'état actuel de nos connaissances à cet égard, à préjuger aussi peu que possible et l'essence même et le degré sans cesse variable de cette anesthésie qui paraît, par la nature même des choses,
— et dans des proportions toujours restreintes par la prudence, — devoir être spécialement adaptée aux cas obstétricaux les plus simples.
Les termes de demi-aiiesthésie et de demi-insensibilité (qui n'en font qu'un puisqu'ils sont synonymes) ont bien plus servi aux adversaires delà méthode de V atténuation de la douleur dans V accouchement naturel pour la combattre qu'ils ne nous ont été utiles à nousmême quand, pour la première fois, nous avons entrepris de présenter à nos confrères un résumé de notre pratique personnelle ^ Mais voilà qu'après avoir figuré
* On peut s'assurer, par la lecture de mes deux mémoires, que la seule et unique fois oii, dans le premier, à la page 17, je me suis servi du substantif demi-anesthésie, que la seule et unique fois, oii, dans le second, à la page 55, j'ai employé, en l'appliquant à des parturientes, le participe demi-anesihésiées, que les quatre ou cinq fois enfin oii, dans les deux mémoires pris ensemble, se sont rencontrés des termes à sens ayant de l'analogie avec le sens des mots en question, on peut s'assurer, dis-je, qiie tous ces termes indistinctement n'y figurent guère que comme servant à décrire des symptômes observés et nolés au cours des anesthésies obstétricales. Au contraire, dans les quelques pages du mémoire inséré dansles Annales de gynécologie (janvier 1875), on peut voir que le terme demi-anesthésie, en tant qu'exposant d'une méthode, y revient sous la plume de l'écrivain une trentaine de fois, sans parler des épithètes qui chaque fois lui font cortège pour l'accabler. Or, il me semble que par un tel procédé nos adversaires n'auront réussi, en réalité, qu'à vulgariser et qu'à faire accepter le terme de demi-anesthésie comme l'expression d'une méthode que je me vois amené à défendre sous ce nom même, tandis qu'il m'eût semblé bien préférable, je le répète, d'affecter le terme générique à'anesihésie obstétricale — dont je me suis toujours et presque exclusivement servi jusqu'ici — à l'ensemble des indications spéciales de l'éthérisme appliqué à l'obstétrique. 11 restera à bien définir, par exemple, ce qu'il
SUR L'ANESTHÉSIE OBSTÉTIUCALE. 17 dans la lutte et avoir été fort malmenés, soit dans les débats académiques, soit dans les écrits destinés à faire le procès de la méthode, ces termes se retrouvent aujourd'hui, par une confusion bien regrettable du mot et de la chose, impitoyablement rejetés , avec la méthode même qu'ils devaient désigner. Ce qui veut dire qu'on en est venu à convier le public médical français (si tant est que ce dernier consente jamais à appliquer une fraction quelconque d'éthérisme à la parturition simple) à ne reconnaître comme légitime que Vautre anesthésie, la sérieuse, l'absolue, la profonde, l'ancsthésie tout entière, l'anesthésie une et indivisible, cette « méthode bienfaisante, en un mot, qui permet une amputation sans souffrance » , celle des chirurgiens enfln^
Celle-ci du moins (nous ne le savons que trop) n'est pas restée dérisoire^ puisqu'avec elle les chirurgiens ont eu des morts à déplorer ; ce qui n'empêche pas qu'elle n'ait, nous le constatons volontiers aussi, « conquis sa place désormais éternelle, dans les OPÉRATIONS de chirurgie et d'obstétrique
Je me contente, à propos de cette dernière phrase citée, de noter, en la regrettant, cette persistance
faut entendre par Anesthésie obstétricale, et quels degrés de narcose peuvent et doivent être compris sous cette dénomination.
* Mémoire cité : Annales de gynécologie, t. III, janvier 1875, p. 25 et passim.
- Annales de gynécologie, t. III, mém. cité, p. 24.
très-netteà vouloir confondre sans cesse les indications d'une anesthésie de fonction avec celles d'une anesthésie opératoire. Je veux bien, sans renier le moins du monde un terme dont, on le verra par la suite, je ne suis pas l'inventeur, mais dont j'ai cru commode de me servir, deux ou trois fois peut-être, en tant qu'il me semblait désigner brièvement un fait réel quoique complexe, je veux bien, dis-je, — je le dois même, — expliquer ici le sens que j'y attachais. Le sens que je donnais à ce mot était un peu plus étendu peut-être que celui que lui avaient prêté mes prédécesseurs qui n'entendaient par demi-anesthésie qu'une simple atténuation de la semation douleur, tandis que pour moi il comprenait Y extinction complète de cette première des deux principales formes de la sensibilité, sans pour cela sortir des bornes restreintes de l'anesthésie obstétricale pour atteindre l'anesthésie chirurgicale qui a des besoins et des prétentions tout autres.
Cette limitation a bien pu paraître obscure et mal définie à ceux qui n'ont pas une extrême habitude de l'anesthésie appliquée aux accouchements naturels. Ce n'est pas du premier jour, en effet, qu'on saisit ce que les phénomènes d'anesthésie, jetés au milieu des phénomènes de la parturition, compliqués et modifiés par elle en plus ou en moins, peuvent offrir d'instable et de fugace. Les termes par lesquels on a essayé de rendre ces états « ondoyants et divers » ont bien pu
SUR L'ANESTIIÉSIE OBSTÉTRICALE. 19 se ressentir de ces incertitudes et de ces variabilités; mais il y a loin de constater cette difficulté de nomenclature à vouloir se perdre dans Téquivoque et l'ambiguïté que peut renfermer, pour certains esprits, le terme de demi-aneUhéùe. Ces obscurités de nomenclature et de définition, que nous sommes les premiers à regretter, devront disparaître, nous l'espérons du moins, quand on verra que nous nous attachons particulièrement aux considérations pratiques que renferme foncièrement la chose, Vim. plutôt qu'aux raisons, toutes conventionnelles, qui ont fait passagèrement et provisoirement adopter le mot.
Le prototype de toute anesthésie provoquée par l'éther ou par le chloroforme a toujours été, et est encore l'anesthésie employée en chirurgie. Dans ce cas, l'homme de l'art a pour but en administrant le chloroforme d'assurer à ses malades l'absence de la douleur et à lui-même l'accomplissement le plus calme possible de manœuvres opératoires projetées. Aussi, dans toutes les opérations, depuis l'avul-
sion instantanée d'une dent jusqu'à la gastrotomie la plus prolongée, les chirurgiens ont-ils toujours visé à procurer à leurs malades, pendant un temps très-variable, l'anesthésie la plus complète, c'est-àdire non-seulement l'abolition de tous les modes de la sensibilité et de tous les degrés de la conscience, mais encore l'immobilité la plus absolue, laquelle comprend, comme on sait, outre la paralysie des mouvements volontaires, l'extinction de ceux des mouvements réflexes dont l'absence n'est pas incompatible avec le maintien de la vie. En d'autres termes, pour les opérateurs, le mouvement du cœur et l'acte respiratoire sont les seuls états fonctionnels dont l'intégrité, absolument nécessaire à l'existence, pose une limite aux anesthésies chirurgicales.
Ces conditions, à savoir, l'abolition de tous les modes de la sensibilité, la perte de la connaissance et l'immobilité absolue, ont paru tellement nécessaires à la pratique de la chirurgie, que Sédiliot, Maurice Perrin et d'autres chirurgiens les posent depuis longtemps comme des desiderata absolument indispensables pour obtenir l'anesthésie vraie, profonde, la narcose chirurgicale en un mot, et ils les préconisent, à l'exclusion de toute autre condition de degré inférieur ou imparfait» Et pourtant c'est à ce point délicat et capital de l'anesthésie que se pose la question de vie ou de mort scientifiquement prouvée par Longet et Flourens et si sagement opposée par eux aux témérités chirurgi-
SUR L'ANESTHKSIE OBSTÉTRICALE. 21 cales. Aussi n'est-il pas étonnant qu'il se soil rencontré, d'un autre côté, des observateurs et des chirurgiens qui, ayant remarqué, au cours de ce degré profond d'anesthésie chez l'homme, soit à l'aller, soit au retour de l'influence éthérique, certaines inversions dans l'ordre des phénomènes anesthésiques, et en particulier certaines dissociations des phénomènes de sensibilité, aient pensé que la progression anesthésique, si bien étudiée sur les animaux, pourrait bien ne plus être la reproduction fidèle de ce qui se passe chez l'homme. Ces chirurgiens ont été d'avis qu'elle ne pouvait plus suffire à servir de guide quasi-mathématique dans la tactique de la narcose humaine , où du moins l'individu peut rendre un certain compte de ses impressions subjectives, si variées, si variables, soumises à toute espèce d'alternances et qui échappaient nécessairement à ceux qui ne faisaient que des anesthésies expérimentales accompagnées de vivisections. On devait s'attendre aussi à ce que ces mêmes chirurgiens en viendraient à se demander si certaines périodes préliminaires de cette anesthésie, incomplète et irrégulière, ne suffiraient pas pour répondre aux desiderata de certaines interventions chirurgicales, dont la brève durée supposait la moindre importance. Nous verrons, en effet, quand nous exposerons l'historique de cette partie chirurgicale de la question, qu'en réalité il en a été ainsi, et quand nous en étudierons la