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SUR L'ANESTHÉSIE OBSTÉTRICALE. 179 chloroforme, sur laquelle je compte revenir plus tard.
4» Enfin, avec la conscience, quant à moi, d'avoir, au point de vue professionnel, humainement et soi entiiîquement agi.
J'obtenais donc : un soulagement général dès le début des inhalations chloroformiques, et, le plus souvent, sans l'excitation tant remarquée en chirurgie; puis un état de demi-insensibilité à la douleur ; puis enfin, une insensibilité complète à la douleur, Vanalgésie, qui était comme l'effacement de la première moitié du faisceau complet de la sensibilité. Ainsi comprise, notre anesthésie constituait (le sens du tact ou de la pression restant, autant que possible, en dehors et au delà de nosvisées) une véritable demi-anesthésie. Telle a été la progression désirée, cherchée, et, j'en ai la certitude, obtenue dans la très-grande majorité des cas, tout en conciliant la sécurité de la parturiente avec l'accomplissement, régulier, en somme, (quoique possiblement un peu troublé d'abord, pour être compensé ensuite) de la parturition elle-même.
L'absence de danger, dans mes accouchements comme dans tous ceux que l'on connaît sur tous les points du globe, se prouve par le fait seul de n'avoir eu à déplorer aucun cas de mort qui puisse être directement attribué au chloroforme.
Quant aux inconvénients, je dois dire que la parturition, en devenant indolore, m'a paru pouvoir être modifiée par l'anesthésie de deux façons :
m GUNSIDÉUATIONS NOUVELLES
D'abord par un éhignement des contractions, et une diminution de leur intendté; ensuite, j3ar .une narcose ayant les caractères de l'anesthésie chirurgicale, genre d'aneslhésie dont, autant que possible, je me suis efforcé, dans la théorie comme dans la pratique, de différencier et de sauvegarder l'anesthésie obstétricale.
J'ai entrepris de rechercher les causes probables d'un ralentissement soit momentané, soit absolu du travail, sans croire qu'il fût nécessaire de l'attribuer, dans aucun cas, à une narcose des fonctions organiques portée jusqu'au point de compromettre la vie de la parturiente. Ce dernier fait n'a d'ailleurs jamais eu lieu en anesthésie obstétricale, tandis qu'une certaine diminution, quelquefois passagère, quelquefois permanente, dans Vénergie du travail, est un fait d'occurrence journalière.
On trouvera plus loin les considérations auxquelles j'ai dû me livrer au sujet de ces ralentissements du travail. En attendant, et au point de vue pratique, nous pouvons déjà dire que le seul inconvénient altribuable à la demi-anesthésie serait précisément un ralentissement permanent du travail, convertissant parfois l'accouchement naturel en une parturition nécessitant une intervention opératoire. Mais il fautbien noter aussi, à la décharge de l'éthérisme, que nous avons vu bien des accouchements anesthésiés dont la nature particulière seule eût, sans doute, à un mo-
SUR L'ANIÎSTIIÊSIE OBSTIÎTRICALE. igl ment donné et indépendamment de toute anesthésie, exigé l'emploi des instruments (posil. occ. poslér. non réduites, périnées surcliargés de graisse, infiltrés, etc.). Quant au ralentissement passager, nous savons comment il se corrige, et nous ferons cette remarque générale que le plus souvent, d'ailleurs, tous ces retards dans le travail finissent par être compensés un peu plus tard par une accélération terminale, favorisée en grande partie par la diminution des dernières résistances, et qui permet dt regagner le temps en apparence perdu .
Pour expliquer quelques-uns des faits précédents, mais surtout pour nous rendre compte de la singulière, mais très-évidente immunité des femmes en travail contre les dangers de l'anesthésie, et de leur tolérance pour le chloroforme, nous nous sommes largement appuyé sur le fait, que nous avons supposé, d'abord, puis prouvé ensuite, il y a quatre ans, quand nous avons étudié l'influence de l'effort obstétrical comme hypérémiant le cerveau' et désaneslhésiant la parturienle endormie, lorsque celle-ci est arrivée à la période d'expulsion. Une anesthésie toujours prudente quant aux doses, judicieusement dirigée quant aux moments d'applicabilité pendant le travail, ba-
' Cette hypérémie cérébrale passagère chez l'adulle aneslhésié ne peut-elle pas être comparée à l'aclivilé circulatoire normale du cerveau des enfants, qui jouissent, comme on sait, d'une remarquable tolérance pour le chloroforme, et chez )es({ucls l'innocuité de l'aneslbésie est généralement reconnue (P. Guersant; Mb. Bcrgeron) ?
bilement maniée quant aux retards qu'elle peut procurer, — retards qui ont parfois leur utilité, — prévoyante surtout et défiante sur la question des surprises à tout moment possibles, arrivera à son but spécial en obstétrique, à l'analgésie.
C'est là, en effet, le point culminant pour nous, mais c'est de là qu'on peut passer assez vite à l'anesthésie chirurgicale qui, malgré la réserve que nous avons faite en sa faveur dans les opérations obstétricales, peut réellement présenter, chez certaines femmes épuisées et devant accoucher de leurs propres forces, un véritable danger. Ainsi, comme je le disais dans mon premier Mémoire, il faut agir, jusqu'à nouvel ordre, et peut-être toujours, comme si toutes les garanties qui nous semblent exister n'existaient pas (Mémoire sur l'anesthésie obstétricale, p. 20).
Telle est l'anesthésie que nous avons essayé de faire; et, telle que nous l'avons décrite et limitée, nous n'hésitons pas à en prendre, quand nous la pratiquons, la responsabilité tout entière. En attendant que l'idée encore nouvelle de l'effet salutaire de l'effort soit acceptée de tous, nous ne cessons pas de nous rallier à celle qu'exprimait M. Paul Dubois, dans une de ses leçons sur l'anesthésie appliquée aux accouchements naturels, quand il disait « qu'il n'élait pas absolu, — qu'il laissait chacun à sa propre inspiration, — et libre de faire ce qu'il faut
SUR L'ANRSTIIIÎSIE OBSTÉTRICALIi. i85 j)our arriver à une heureuse application mitigeante. ' »
Quoi qu'il en soit, il ne faut pas s'imaginer, en commençant l'étude de l'anesthésie obstétricale, que les considérations auxquelles nous venons de nous livrer dans ce Mémoire soient toujours nées de faits isolés et nettement dessinés. Il faut bien se persuader, au contraire, qu'elles sont plutôt le reflet d'une collection de faits répandus dans les auteurs, et accentués par quelques observations personnelles, parmi lesquelles un fait unique a bien pu parfois jeter une lumière plus vive que tous les autres pris dans leur ensemble. Mais les faits-types sont rares dans la nature. Les occasions d'observer ont beau être fréquentes, même dans une pratique particulière, il existe tant de variabilité, soit du côté des faits euxmêmes, soit du côté des personnes soumises à l'observation, soit aussi dans les conditions ambiantes physiques et morales où l'on se trouve placé pour pratiquer l'anesthésie obstétricale, qu'il faut un certain temps pour sortir de l'incertitude ainsi jetée sur certains résultats obtenus. Telle a été, pour nous, depuis plus de vingt années, la lutte entre les épreuves plus ou moins bien venues de l'anesthésie journalière et les données de la science anesthésique lentement accumulées; telle elle sera peut-être longtemps encore, bien que nous ayons des raisons pour
• Leçon clinique du 14 juin i855. Voir Pièces juslificalives.
concevoir, dès à présent, des espérances sérieuses en faveur de l'avenir de l'anesthésie obstétricale, raisons que nous exposerons plus loin.
Faite dans ces conditions spéciales, nous avons vu que notre anesthésie peut et doit donner des résultats très-positifs, quoique rendus très-variables par la nature même des choses. La cause nous en paraît résider dans la susceptibilité très-diverse des parlurientes, et surtout dans les oscillations constantes de l'anesthésie obstétricale. Il en serait de même pour une anesthésie chirurgicale continue soumise à de semblables causes de segmentation, et il ne faut pas oublier qu'avec nous il y a, en outre de l'effort, les doses petites et intermittentes qui en augmentent encore la sécurité sans doute, mais à coup sûr aussi l'irrégularité.
Tel étant le mécanisme de l'anesthésie obstétricale, on voit qu'il devient aussi impossible de lui imprimer un degré toujours le même d'influence éthérique, que de déterminer par quels états de narcose devra passer et repasser un organisme soumis à ces influences toujours changeantes. L'habileté dans la tactique des doses, l'habitude, l'expérience, en un mot, en apprennent plus que tous les préceptes qui vont au delà des précautions banales signalées partout. C'est l'expérience qui fera prévoir ces retours de sensibilité causés par l'effort, ces manquements, ces silences dans la progression du travail anesthésie;
SUR L'ANESTIIÉSIE OBSTÉTRICALE. 185 l'expérience apprendra à quel organe, à quelle région, à quel genre d'innervation il faut, à un moment donné, adapter le degré voulu de l'influence étliérique. Ce qu'il faut savoir, c'est que la nature de la fonction est telle qu'un degré d'anesthésie ne peut rester longtemps le même ni pour le bien ni pour le mal. L'indoloréilé se tient en un véritable équilibre instable autour de la ligne d'analgésie, et l'on peut bien dire que la plus grande garantie de sa sécurité est sa mobilité même.
Quant aux parturientes, il s'en est peut-être trouvé qui se sont figuré que toute sensation quelconque devait être abolie; mais toutes celles qui, un peu plus tard, ont pu se rendre un compte exact, ont su avouer que s'il leur était arrivé de crier au point de laisser ^ croire que leur souffrance était grande, il ne leur restait absolument le souvenir de rien de ces souffrances, et elles convenaient, en toute honnêteté, qu'une douleur dont on n'a ni la conscience ni le souvenir n'est pas à vrai dire une douleur, que c'est une ombre tout au plus à la place d'une réalité. D'autres n'ont ni souffert ni crié; elles savaient qu'il existait en elles une contraction utérine, mais qui leur était indifférente, et une pression non douloureuse qui les invitait à faire un effort qui n avait rien de 'pénible^. Et celles-là avaient encore la vague conscience de ce qui se passait autour d'elles. Elles sentaient le pincement de la peau comme nnecom'pres-
' G. J. Campbell. Mémoire sur l'anesthésie obstétricale, p. 18.
sion plulôL que comme une douleur ; elles conservaient encore l'ouïe (ce sens qui, selon Wundt, je crois, esl encore une dépendance du tact, en ce qu'il est touché par les oscillations vibrantes du son), et pouvaient ainsi obéir à notre voix pour la direction dea efforts volontaires, que la seule narcose absolument complète des opérateurs a la légitime prétention d'annihiler.
Voilà ce qu'a été pour nous la demi-anesthésie, ou plutôt, notre anesthésie obstétricale avec ses qualités et ses bien légers défauts. Ce qui ne lui a jamais manqué, du moins, à la suite de nos interventions anesthésiques si changeantes dans la forme, cela a été, du coté de toutes les femmes, indistinctement, un même sentiment bien réel de reconnaissance, sentiment dont, pour ma part en ce moment, où je sais que je ne les verrai plus comme parturientes, je veux leur témoigner ici toute ma gratitude, par cette bonne et simple raison, que l'expression qui m'en est venue d'elles a été pour moi le soutien moral de ma carrière d'accoucheur, l'oubli de toutes mes fatigues et de toutes mes préoccupations, en même temps que la plus douce satisfaction de ma vie professionnelle.
SUR L'ANESTIIÉSIE OBSTÉTRICALE.