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CONCLUSIONS

Les conclusions que j'ai à tirer du présent Mémoire, bien qu'un peu prématurément présentées, à cause des circonstances créées par le Congrès de Genève , n'anticiperont en rien sur la collection de faits que je publierai dans \sl Deuxième partie de ce travail, attendu qu'elles en sont les conséquences depuis longtemps déduites, qu'elles n'auraient rien gagné à attendre, et que je n'aurai, quant à moi, je pense, rien cà y changer au fond. Je serais heureux d'y joindre cependant toutes celles qui pourraient surgir de la discussion de ces mêmes faits ou naître de la présentation de faits nouveaux.

Ces conclusions se divisent en :

Conclusions générales ou contre-propositions, et en

CONCLUSIONS particulières.

Conclusions générales ou contre-propositions.

\ . Le danger de Vanesthésie obstétricale nest pas

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prouvé. L'objection la plus sérieuse qui ait élé émise en France contre l'aneslhésic obstétricale en général, sans distinction entre la chlorororinisation modérée que nous pratiquons, et la narcose plus profonde des chirurgiens, a été formulée par le professeur Depaul, d'abord dans le Dictionnaire encyclopédique , en 1864^ puis à l'Académie de médecine, à la séance du 50 juin 1874% et à une de ses leçons cliniques publiée en 1876'.

Avant de terminer son article sur V accouchement naturel, M. Depaul, qui n'était pas chargé d'écrire l'article relatif à l'anesthésie obstétricale, a voulu lancer contre la généralisation de cette anesthésie dans les accouchements physiologiques une sentence qui ne trouvera sa pareille que dans la prescription divine elle-même du paries in dolore. « On peut tuer la femme », dit^l.

A cela je m'empresse de répondre par le fait universellement reconnu, que, judicieusement et convenablement appliqué aux accouchements naturels, le chloroforme à dose demi-anesthésique n'a jamais, jusqu'à ce jour, tué personne.

D'un autre côté, à ce point de vue si capital, il est certes fort regrettable que le môme critique, qui n'avait pas cité dans le Dictionnaire un seul cas de mort

1 Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, l. I, p. 417. - Bulletin de V Académie, t. III, p. 585, 584. Professeur Depaul. Leçon de clinique obstétricale. 36" leçon. 1876.

am L'ANKSTllESIE OliSTETlUCALE. 489 alLnbuablo au chloroforme en obstétrique, ayant à s'occuper de celte même question, dix ans plus tard, devant l'Académie de médecine, n'ait apporté aucune preuve publique de cette mortalité à la séance même où il déclarait « qu'il pourrait citer des exemples de morts subites survenues chez des iemmes en couches, à la suite de quelques inhalalions de chloroforme faites dans un but anestliésique. »

Jl eût été aussi du plus haut intérêt pour tout le monde] de connaître les détails de « ces deux cas au moins » de mort auxquels M. Depaul faisait récemment allusion dans sa trente-sixième leçon clinique publiée en d876, et auxquels il ajoute l'histoire de deux autres faits qu'un journal américain, en date de juillet 1874, « par un hasard qui le sert singulièrement », ainsi qu'il le dit lui-même, venait de lui apprendre, le matin même du jour où il avait à faire une leçon contre l'anesthésie appliquée aux accouchements. Dans le premier de ces cas, après avoir donné le chloroforme pour une application de forceps, nécessitée par la lenteur du travail (tedious labour), on administra de nouveau le chloroforme pour une délivrance artificielle. « Il se produisit une syncope secondaire; la femme fut ranimée, mais elle mourut vingt-quatre heures après. »

Je ferai remarquer d'abord, que dans ce cas il s'agit d'une anesthésie probablement chirurgicale, qui ré-

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clame des conditions tout autres que celles de l'anesthésie obstétricale, laquelle seule nous occupe ici ; et ensuite, que quant à nous nous sommes encore trop peu convaincu de l'avantage de l'anesthésie dans les cas de rétraction utérine, après l'expulsion de l'enfant, c'est-à-dire chez une femme accouchée, pour avoir osé jamais l'appliquer à un cas de délivrance artificielle pour un placenta adhérent, manœuvre qui peut à elle seule entraîner la mort de la femme, sans qu'on ait à en accuser l'anesthésie à un degré quelconque. Dans le second cas, « une opération fut faite avec l'aide du chloroforme; la femme eut une période d'excitation violente; le médecin de la maison qui dirigeait l'anesthésie, persuadé sans doute, d'après l'opinion qui prévaut aujourd'hui, que cet agent anesthésique est absolument inoffensif pendant le travail, en doubla la dose. Mais une syncope survint soudainement, et ce ne fut qu'à grand'peine que la femme put être ramenée à la vie. »

A propos des mobiles prêtés à l'auteur américain dans cette dernière observation, je crois qu'on se trompe étrangement si l'on pense qu'aucun accouclieur ait jamais dit que le chloroforme fût absolument inoffensif pendant le travail, surtout quand celui-ci, n'étant plus un travail naturel, a dû se terminer par une opération en vue de laquelle on avait pratiqué l'anesthésie. Quant à nous, on sait que nous avons toujours eu soin de faire à cet

SUR L'ANESTIIÉSIli OBSTÉTRICALE. 191 l'gard des réserves formelles, louL en admeLtanL, il est \rai, que l'opération par elle-même, en réveillant l'action utérine et l'effort, semble avoir presque toujours créé à la parturiente une certaine chance d'immunité contre le danger de la narcose jugée nécessaire pour certaines opérations obstétricales. Mais ce qu'un accoucheur prudent n'a jamais conseillé, c'est de vaincre quand môme une période d'excitation violente par un redoublement d'anesthésie. Il y a là une pratique recommandée exclusivement par les chirurgiens, appelés beaucoup plus souvent que les accoucheurs à être témoins de cette excitation qui manque presque toujours dans le travail naturel anesthésié. Cet état d'excitation constitue, au contraire, un trait presque constant du commencement de l'anesthésie chirurgicale continue, laquelle s'adresse le plus souvent à des idiosyncrasies calmes ou déprimées, au lieu d'intervenir, comme en obstétrique, au milieu d'un éréthisme déjà préexistant. Si, dans le cas dont nous nous occupons, « le médecin de la maison » qui n'était peut-être ni chirurgien ni accoucheur, a voulu diriger son anesthésié de cette façon, c'est à lui seul que devra en revenir toute la responsabilité ot non à une méthode qui connaît des lois pour les doses, des règles pour une abstention prudente et une foule d'autres j)rescriptions dont il n'est pas prouvé, par la l elation du fait même, qu'on ne se soit pas imprudemment écarté.

Je dirai donc que ces faits publics dans The american Journal of obstetrics, de juillet 4874, ne prouvent absolument rien contre l'anesthésie telle que nous l'entendons. Même chirurgicalement donné pour une opération grave, il n'est pas démontré que ce soit le cbloroforme chez la femme qui fait le sujet de la première observation, qui l'ait menée à mal. Elle meurt vingt-quatre heures après cette anesthésie, mais aussi elle meurt vingt-quatre heures après une délivrance artificielle pour un placenta adhérent. Pour (jui connaît la façon dont on meurt d'une anesthésie cliloroformique portée à l'excès et la manière dont succombent parfois les femmes soumises à ce genre d'opération, la considération du temps écoulé entre les deux faits devra peser d'un grand poids dans la solution de la question.

Quant au second cas, dans lequel, à notre avis, l'anesthésie a été fort mal dirigée, il prouve seulement l'existence possible d'accidents qu'un accoucheur prudent eût évités en suspendant le chloroforme, au lieu d'en doubler la dose, et en ayant recours au traitement que nous avons indiqué, particulièrement à l'inversion.

Ces deux faits communiqués par M. Depaul à sa clinique sont fort instructifs, à coup sûr, mais, au fond, ils appartiennent à l'obstétrique opératoire et ne relèvent pas, en réalité, de ce que nous étudions en ce moment. Nous laissons à qui de droit la responsa-

SUR L'ANESTUÉSIE OBSTÉTRICALE. 195 bilité do tels cas, devenus dangereux par le fait direct des accoucheurs-chirurgiens, et nous engagerions volontiers notre honorable adversaire de la Clini(]ue, avant de dire d'une manière aussi générale que l'anesthésie « peut tuer la femme », de faire ce que luimême, d'ailleurs, avoue n'avoir point fait, « d'autres recherches pour savoir si des cas analogues existaient dans la science». A l'heure où nous sommes, le sujet vaut bien la peine qu'on s'en occupe. Mais, on peut l'affirmer dès maintenant, si l'on ne trouve que des faits analogues aux deux faits cités, qui ont mis deux ans pour nous venir d'Amérique, ils ne prouveront jamais grand' chose , ils ne prouveront même rien contre l'anesthésie spécialement appliquée aux accouchements naturels.

Nous n'avons pas les mêmes raisons pour défendre notre pratique, incriminée comme dangereuse par la Clinique, contre notre honorable adversaire qui professe à l'Ecole de médecine. Ce n'est pas notre faute s'il nous adonné ailleurs de si fréquentes occasions de parler de ses appréciations autrement que nous aurions aimé à le faire à l'égard d'un vieil ami, tant les pages de sa critique fourmillent d'accusations contre la méthode que nous avons exposée. Mais ici, au moins, la tâche m'est rendue facile et ne m'est nullement désagréable. Notre adversaire, qui ne reconnaît comme anesthésie que la vraie, entière et profonde narcose des chirurgiens, se plaît à uflîrmer

194 COiNSlDK RATIONS NOUVELLES

en maint endroit (ce dont nous même avons toujours été convaincu) que la pseudo-aneslhésie n'a jamais pu tuer et ne tuera personne ^ QueLucine et les dieux des Efforts éloignent toujours de la demi-anestliésic le privilège contraire, et puisse ce malheur nous être à jamais épargné ! C'est avec plaisir que nous en acceptons l'augure et c'est de bon cœur que nous remercions notre honorable adversaire de cette concession.

Quant aux bonnes âmes désœuvrées qui s'en vont par les salons et par les rues déblatérer contre ce qu'elles n'ontjamaisétéàmêmede comprendre; quant à ces confrères charitables, accoucheurs sine partubus, qui ont le temps de lire, en les dégustant, les malveillantes insinuations de certains livres et de certains journaux à l'endroit de l'anesthésie obstétricale accusée d'une foule de méfaits imaginaires, il y aurait sur eux un curieux chapitre à faire qui pourrait porter pour épigraphe cette parole si éternellement, si malheureusement vraie : Invidia medicorum pessima.

2. L'idée d'un danger une fois écartée de l'anesthésie obstétricale, telle que nous la pratiquons, les avantages de celle-ci apparaissent à tous les yeux. Ce n'est pas seulement dans les pages de ce Mémoire qu'on en trouve la preuve. Toutes les femmes qui en ont subi l'essai prudent et bien dirigé ont été satisfaites toujours et, pourrions-nous dire, émerveillées souvent. Tous les médecins qui ont su l'employer judi-

• Mémoire déjà cité, p. 24.

SUR L'AiNESTllÉSlE UUSTÉTlllCALE. -I95 cieusemciil, et qui onl été témoins de ses prodigieux elTets, n'ont plus voulu renoncer à en faire usage dans les cas les plus simples quand il n'y avait pas de contre-indication. La prati(|ue de cette méthode, brillamment inaugurée en France par le professeur Paul Dubois, y a été (après avoir langui dans une sorte de défaveur) vaillamment soutenue et généralisée par Ilouzelol, Laborie, Danyau, le professeur Gubler, le professeur Courty (de Montpellier), Frédet (de Clermont-Ferrand), Verrier, Budin, Fochier (de Lyon), EmileDubois, Aubril (de Monlgeron), ,1. Dubrisay,elc. , — je ne parle que de ceux qui l'ont scientifiquement défendue, — et, à ce dernier titre aussi, il ne faut pas l'oublier, par un agrégé de la Faculté de Paris, prématurément enlevé à la science et à la pratique obstétricales, Joulin, dont le chapitre sur « l'emploi du chloroforme dans les accouchements^ » est des plus remarquables ^.

La méthode, d'après ce que je vois et ce que j'entends autour de moi, ne manque pas d'autres défenseurs plus jeunes, sinon plus ardents. Les médecins qui viendront après nous auront beau jeu à en profiler.

' Joulin. Traité complet d'accoiicliemeiils, 1807, p. 642-649.

- A l'étranger, dans ces derniers temps, d'anciens élèves de l'Ecole de Paris ont su aussi défendre la cause de l'emploi de Vanesthésie pendant Vaccouchement naturel. Je me contenterai de citer les communications réccnunent faites sur ce sujet par le docteur Odier (de (ienève) à la réunion des médecins de la Suisse (Berne, mai 1877) et i rlles du docteur l'iachaud au Congrès mtei'national des sciences médicales, séant à Genève le li septembre de cette année.

Tout le monde y souscrira, et les femmes qui auront subi deux épreuves comparatives de la douleur pleine et entière, mal déguisée par d'autres moyens, et de la douleur atténuée grâce aux inhalations chloroformiques, préféreront à tout autre soulagement celui qui, en quelques secondes, peut, pour ainsi dire, leur voiler la souffrance, être suspendu au moindre inconvénient, être repris encore si on le juge convenable et mené avec un succès croissant et en toute sécurité jusqu'à la fin du travail. Les médecins eux-mêmes, pour un peu plus de temps, d'attention et de fatigue qu'il leur en pourra coûter, n'y trouveront ordinairement que des occasions d'une assistance plus efficace.

Je n'en connais que fort peu qui n'aient pas eu à s'en louer. Ces exceptions elles-mêmes disparaîtront, je pense, à mesure qu'on se familiarisera de plus en plus avec la pratique. L'accoucheur devra, en outre, apprécier l'avantage qu'il y trouve d'avoir évité à ses accouchées « le violent ébranlement nerveux occasionné par la douleur perçue dans toute ou presque toute son intensité » (Gubler), et dont les conséquences peuvent être, ici comme en chirurgie, sinon fatales sur-le-champ, au moins défavorables pour les suites de couches.

Je suis très-porté à croire à cette heureuse influence de la demi-anesthésie sur les convalescences des femmes accouchées; elles m'ont semblé un peu plus rapides, plus franches, plus nettement confirmées. Il m'a paru en être ainsi du moins pour ma clientèle privée;

SUR L'ANI'^STllÊSIE OBSTÉTRICALE. 197 c'est ce fait parliculicrement heureux que j'ai lormulé clans mon premier Mémoire, et que le professeur éminent que je viens de citer avait bien voulu constater en l'aflirmant, quand il parle de la mortalité relativement très-faible, et d'ailleurs en aucun cas attribuable au chloroforme, qui avait caractérisé l'ensemble de ma pratique \

Comme pendant à ces avantages de l'anesthésie |)our les suites de couches, ce serait le cas d'ajouter ici tout ce que dit Simpson sur le bonheur anticipé et éprouvé a piiori par une femme grosse, quand elle songe qu'au moment de son accouchement si redouté on pourra lui éviter les plus fortes angoisses du travail. Or on sait quelle influence exerce sur la santé des femmes en général, et en particulier des femmes enceintes, cette absence d'inquiétude, de crainte et de préoccupation. Je souscris complètement, pour mon compte, h l'heureuse efiicacité de ces bonnes prédispositions morales.

3. Les inconvénients de la demi-anesthésie sont nuls si l'on sait éviter sa transformation en anesthésie chirurgicale.

Quant à la redoutable narcose de la vie organique, nous n'en admettons pas la probabilité en anesthésie obstétricale, et nous lui refusons toute influence causale sur la production de ce qu'on a appelé Véloignemenl des contractions utérines et leur diminulwn

< Guhlcr. Commentaires Ihérapeuliqucs. 2° c'dilinii. 1S74, [i. f^OT.

(rintensilé dans le cours do la prcini(';re période du travail et pendant une anestliésie modérée.

Ces inconvénients ont pour résultat d'imprimer, à un moment donné, un peu plus de lenteur au travail. A ce propos, je dirai tout de suite que, s'il y a la moindre indication de souhaiter une terminaison plus rapide de l'accouchement, soit dans l'intérêt de la mère, soit pour le salut de l'enfant, on peut toujours se dispenser d'entreprendre l'anesthésie, et la refuser net si on la croit inopportune. Mais aussi je me hâte de faire remarquer que, le chloroforme étant donné, le travail, momentanément ralenti, ne tarde pas, si on le considère dans sa totalité, à reprendre le rhythme normal de contractions et surtout d'efforts qui peut même, s'il affecte, comme cela arrive souvent, une allure accélérée, devenir, vers la fin travail, une compensation pour le retard primitif.

Pour ce qui est de V espacement des contractions et de leur diminution d^ntensitéel de durée, ce i^hénomène, qui n'est très-évident que dans une période de dilatation exceptionnellement rapide et douloureuse, je n'y verrais alors que des avantages pratiques, ainsi que le démontre un fait publié dans le travail où j'ai étudié la cause possible de ce fait sous le nom de narcose utérine directe\ 11 a été difficile de suivre jusque

' De la narcose utérine directe pendant V anestliésie obstétricale. — Journal de thérapeidique, des 10 et 25 anùl 1877. — Tirage à part. Librairie G. Masson.

SUR L'ANESTIlfiSIE ORSTËTRICAI.K. 199 dans la périodo d'expulsion l'cxislcnce d'une pareille cause, qui paraît se conlbndre alors avec l'influence d'une aneslhcsie générale plus prononcée.

Faut-il rattacher, enfin, aux inconvénients de l'anestliésie, de la nôtre comme de celle des chirurgiens, cet inconvénient signalé par tous nos adversaires, et qui consisterait dans l'impossibilité pour la parturicnte de diriger (pour employer l'expression de l'un d'eux) les forces utérines et les efforts volontaires? Je me contenterai de faire remarquer d'abord que la direction des efforts volontaires peut, seule, être quelque peu entravée pendant une narcose portée au degré chirurgical, et d'affirmer ensuite que, pour l'état d'analgésie que nous cherchons à obtenir, le sens de Vouïe, qui survit à la sensibilité, comme en grande partie aussi à l'intelligence troublée, permettra toujours à notre patiente d'entendre les ordres qu'on lui donne pour diriger ses forces volontaires et pour obéir à l'accoucheur qui la sollicite à augmenter ou à réprimer ses efforts.

Je ne cite que pour mémoire les prétendus inconvénients nés de l'influence exercée sur l'enfant pendant l'anesthésie, au début de la fonction de lactation, influence par suite de laquelle des enfants seraient restés engourdis par le lait d'une femme qui a été chloroformée. Quelques faits de ce genre ont été rapportés par certains auteurs, mais pas assez généralement pour que ceux-ci aient paru croire beaucoup

eux-mêmes à la valeur pratique d'une telle influence. 11 s'agit ici plutôt d'une curiosité physiologique au même litre que l'influence de l'anesthésie sur l'enfant contenu encore dans l'utérus de sa mère. On n'en parle guère aujourd'hui. Pour mon compte, je n'ai jamais vu ni recherché de faits de cette nature, qui se bornent à prouver tout au plus la pénétration trèsmomentanée du chloroforme dans un organe de sécrétion, circonstance dont il n'est pas résulté d'inconvénients sérieux jusqu'ici. Il me semble, d'ailleurs, que l'influence constatée a le temps de se dissiper avant le moment pratique de l'allaitement, qui n'arrive guère avant que vingt-quatre heures au moins se soient écoulées depuis l'accouchement.

Nous avons déjà touché un mot de la question des aides, en parlant de l'anesthésie chirurgicale comparée à celle des accoucheurs, et à propos de celle-là nous avions fait remarquer déjà que ni le nombre , ni l'intelligence des aides n'avait toujours suffi pour éviter un accident chloroformique.

SUR L'ANESTIIÉSIK OBSTÉTIUCALK. 201 Cela posé, et si nous admettons |30ur la dcmi-anostliésie, je ne dis pas toute impossibilité, mais au moins une très-petite probabilité d'un danger contingent, nous ne voyons plus ce que le nombre des aides ajoutera à notre sécurité. Je laisse pour la chirurgie et pour l'obstétrique opératoire cette mise en scène que j'admets volontiers alors comme de toute nécessité et dont voici la description : « Un aide, qui doit être médecin, apprécie le pouls de la mère un autre

aide également médecin, monté anr le lit, sera chargé de donner le chloroforme de la manière suivante, qui nous a toujours paru préférable à toutes. Après avoir versé sur la partie inférieure d'une compresse une trentaine de gouttes de chloroforme, il appliquera vivement le milieu de la portion supérieure de cette compresse sur la racine du nez. Il l'y maintiendra avec deux doigts d'une main, tandis que de l'autre main il agitera doucement au-devant de la bouche et des narines la partie de la compresse qui a reçu le liquide, comme s'il voulait éventer doucement toute la région inférieure de la face, sans jamais la toucher \ » Sans compter un troisième aide, toujours médecin, « aux ordres de l'accoucheur ^ »

On voit de suite qu'il ne peut s'agir ici que d'une

1 Article Anestliésie obstctricale du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, t. IV, p. 498. 1860. " Aniiales de gynécologie. Mémoire cité, p. li.

202 CONSIDÉRATIONS NOUVELLKS

anesLliésie chirurgicale. La femme est placée en Iravers, un des aides est monté sur le lit, l'accoucheur est prêt à commencer son opération. Du reste, notre adversaire ne nous' le laisse pas ignorer, quand il dit (p. 15) après nous avoir reproché d'être sans aides: « Jamais nous ne nous permettrions pareille imprudence dans nos opérations. » A cela je réponds de suite que, cette intervention chirurgicale étant admise, notre adversaire a cent fois raison.

Pour nous, lorsc^ue nous anesthésions une femme qui accouche naturellement, nous nous plaçons à la droite du lit; de la main gauche, nous tenons à une faihlc distance des voies respiratoires un mouchoir légèrement imprégné de chloroforme, que nous approchons ou que nous éloignons entre temps. De la main droite nous tenons le pouls et, si nous voulons pratiquer le toucher, nous profitons d'un intervalle entre deux contractions utérines — où nous ne donnons pas de chloroforme — ])our nous servir de notre main droite, la gauche, devenue momentanément lihre, prenant à son tour le pouls. Nous n'avons besoin ni d'un aide pour le chloforme, ni d'un aide pour le pouls. Le seul accoucheur peut faire tout cela sans la moindre difficulté, sans la moindre gêne.

De ce reproche de n'avoir pas d'aides découle incidemment la question du mode d'administration du chloroforme pour l'accouchement naturel. Non-seule-

SUR L'ANRSTIIÉSIE ORSlfiTRIGALE. 203 mont nous ne voulons plus d'ai)pareil comme s'en servait encore M. Danyaucn 1854; mais nous n'avons jamais voulu adopter la compresse fixée par un hoiit et agitée de l'autre en usage dans les chloroformisa- Lions chirurgicales continues, ainsi que nous venons de le voir. Le mouchoir tenu d'une main et que l'on peut alternativement rapprocher et retirer à volonté des voies respiratoires de la patiente, voilà selon nous une différence fondamentale qui doit beaucoup modifier la question de l'emploi nécessaire d'aides.

Maintenant il ne me coûte en rien d'avouer que j'ai peut-être été un peu trop exclusif lorsque j'ai dit, dans mon premier Mémoire, que « le doigt du médecin, début de l'anesthésie au moins, ne quitte pas le pouls » ; et que « dès que la femme devient légèrement étourdie, je ne permets à aucun des assistants de me remplacer. » On comprendra que ces précautions ne s'adressent évidemment qu'aux premiers phénomènes de l'anesthésie, généralement reconnus comme les plus dangereux; je les ai toujours observées et les observerai toujours. Mais ce que j'aurais pu et dû ajouter, c'est que plus tard, quand la parturiente s'est habituée à l'odeur du médicament et à ses effets, on peut déroger à cette sévérité d'attitude. Ainsi, il m'est arrivé, sans quitter le bord (lu lit ou la chambre, de permettre à une garde stylée ad hoc, ou au mari ou même à un assistant intelligent, de tenir à distance le mouchoir sur lequel moi-

même je versais le chloroforme et dont moi mil ordonnais le rapprochement ou Véloignement. Jamais je n'ai vu d'inconvénient à cela.

Jamais, d'autre part, je n'ai permis à une malade de s'administrer le chloroforme elle-même, quoique bien souvent j'aie trouvé, en arrivant chez quelque cliente étrangère, la femme en travail et son mari à ses côtés, celui-ci éthérisant celle-là en famille. J'ai pu approcher un flacon de chloroforme sous le nez d'une femme qui, avant de commencer l'inhalation, me demandait à connaître l'odeur du liquide. Mais jamais je n'ai procédé à une anesthcsie quelconque par le seul goulot du flacon. Quand on fait allusion à cette méthode particulière, il faut la reporter à qui de droit, à Chailly, par exemple, qui dit s'être fort bien trouvé de l'atténuation de la douleur, ainsi procurée, sur lui-même d'abord pour une scialique, puis dans deux cns d'obstétrique^ où il en usa quatorze heures chez une femme et cinq heures chez l'autre. Il s'était servi d'un flacon aux deux tiers rempli de chloroforme et dont le goulot était approché d'une narine, l'autre narine étant aplatie par un doigt, et le sujet faisant une longue inspiration la bouche fermée, etc. Quelques années plus tard M. Dubois mentionna dans une de ses leçons cette variété de la méthode par

* Chailly. De l'alténuaiion de la douleur dans les contraclious pathologiques pendant une grande partie du travail de raccouchement. Union médicale, 21 lévrier 1850.

SUR L'A.NEST11ÉS1E OlJSTÉTlilCALE '205 inlialalioii ; je ne sais plus niaiiileiiaiil si c'élaiL pour la recommander ou pour la combattre.

Revenons à la question des aid(îs. Jusqu'à ce point nous sommes sew/dans les conditions que je viens de dire, et si l'on vient nous reprocher d'être seu/, c'est qu'on ne peut se départir du prototype des anesthésies chirurgicales. Mais je consens à supposer pour un instant que je veuille, dans un. cas des plus naturels, m'entourer de deux aides médecins, dont l'un au moins devra savoir manier le chloroforme. Croit-on que cela sera facile, que cela sera praticable, que cela sera pratique? Où est la famille et surtout où est la jeune femme qui , voulant prendre du chloroforme et en ayant manifesté d'avance le désir, consentira à se voir entourée au moment que l'on sait de deux médecins qu'elle peut ne pas connaître? Et si l'on prend deux confrères qu'elle désignera elle-même, seront-ils, l'un au moins, un anesthésiste habile? Seront-ils tous deux des adeptes de la méthode? Et comment s'entendront-ils si l'un des deux se trouve être opposé à la méthode ellemême? Verra-t-on dans la pièce voisine se passer un de ces petits débats confraternels qu'on peut se représenter sur l'opportunité de l'anesthésie, sur la valeur de l'agent aneslhésique, et que sais-je? On comprend de reste la situation de la famille vis-à-vis des nouveaux venus encombrant cette chambre qui doit être si calme ; on comprend la position qui est faite aux

trois médecins eux-mêmes. Et puis, autre considération possi'ijle : est-on sûr de réunir ces trois médecins, alors que parfois il n'est pas toujours facile de trouver l'accoucheur lui-même? Mais la nuit, même à Paris, est-on sûr de rencontrer, à l'heure dite et voulue, les trois confrères supposés toujours libres et d'ailleurs consentants? Que serait-ce pour la campagne ! On le voit, cela est tout simplement impraticable ; cela revient à dire qu'on a posé là un argument au moyen duquel on espère, en créant des embarras, en important des préoccupations et un certain effroi au sein des familles, faire échec à la méthode en tant qu'appliquée aux accouchements naturels.

M. Danyau était allé au-devant de l'objection qui serait faite à l'introduction d'un aide dans une maison ; il avait même prévu en pareil cas une grande difficulté pour la généralisation de la pratique en ville. Et cela était d'autant plus logique que M. Danyau se servait encore à cette époque (1854) d'un appareil inhalateur qui exigeait absolument la surveillance d'un aide pour cette aneslhésie continue, et qui, faite dans ces conditions, présentait d'ailleurs d'autres inconvénients.

Aujourd'hui que cette dernière partie au moins des conditions est changée pour les anesthésies (ju'on fait en ville, je crois que, le bon sens pratique aidant, il faudra se décider à imiter encore ce que les accou-

SUR L'ANESTllÉSlIi UBSTÉTIUCALE. '207 cheurs do la Grandc-Brelagne ont fait sans inconvénient dans leur pratique obstétricale, ce qu'a pu faire Simpson tout le premier, ce que je me suis décidé à faire moi-même dans ces dernières années : c'est de styler ad hoc une garde intelligente, une sage-femme, qui, en notre présence et sous nos ordres, suffit toujours pour seconder l'accoucheur, si cela devient nécessaire à un moment donné, comme vers la fin du travail, quand l'anesthésie aura déjà duré au moins une vingtaine de minutes, et alors que se sera manifestée une tolérance évidente après laquelle presque toujours de très-petites doses de chloroforme, données à intervalles, suffisent pour maintenir en l'état le degré voulu de la narcose.

On a reproché à la méthode demi-anesLhésique, ainsi appliquée, d'être une pratique banale. A cela je répondrai qu'elle n'est pas plus banale que la douleur elle-même. Et je ne vois pas qu'un accoucheur doive attendre qu'une douleur soit déviée, par exemple, pour donner le chloroforme. Qui nous dit que la

douleur physiologique n'est pas déjà elle-même une déviation de l'éLal de nature? Quand on lit ce qui se passe pour raccoucliement des femmes de certaines tribus africaines et pour le part des animaux restés à l'état sauvage, on peut se demander si la douleur de la parturiLion n'est pas un résultat de la civilisation elle-même et de la domestication. Pourquoi veut-on attendre que cette douleur dite physiologique et (\m n'existe que trop réellement, à un certain degré, chez toutes les femmes, ait eu le temps de revêtir, en outre, un cachet patlio logique? Où et quand tracerez-vous la ligne de démarcation ? Qui nous dit enfin que si vous étiez allé au-devant de la douleur et si vous aviez commencé de bonne heure par faire faire à la femme quelques inhalations chloroformiques, vous n'auriez pas évité cette déviation qui tient la plupart du temps à l'irritabilité d'un orifice résistant? Quant à moi je souhaiterais à l'anesthésie obstétricale la banalité des bonnes pratiques nées du sens commun, la banalité des inventions reconnues bienfaisantes, la banalité des inventions utiles.

Rappellerai-je ici l'opposition faite, en France, à l'introduction de la pratique de la ligature des artères proposée par Ambroise Paré? l'opposition faite à la pratique, depuis près d'un siècle connue en Angleterre, de l'accouchement prématuré artificiel? les luttes qu'eut à supporter l'introduction de la vaccine? et du temps de Simpson même, comme aujourd'hui

SUR L'AIN liSTllÉSIE OBSTÉTHICALK. 209

encore, la pnUi(|ue de l'aneslhésie dans les accouchements naturels '?

Quand le premier homme, marchant pieds nus, eut l'idée de s'appli(iuer à la plante des pieds une semelle pour éviter la pression douloureuse du sol sur lequel il appuyait, il réalisa une invention qui est devenue, de par le temps et la mode, singulièrement banale. Puis quand l'homme, sentant la fatigue delà marche, songea à se faire porter d'un endroit à un autre sur le dos d'un animal, ou à se faire traîner dans un véhicule quelconque auquel il attachait l'animal, c'était un ingénieux procédé, mais il se généralisa tellement qu'il en devint banal et personne, que l'on sache, ne s'y était absolument opposé. Mais quand on a voulu mieux faire encore, et que, dans la première moitié du présent siècle de lumières et de progrès, il fut question, en Angleterre et en France, de donner aux moyens de locomotion le dernier terme de la perfection en leur appliquant la force motrice delà vapeur, on a presque oublié aujourd'hui quelle opposition fut faite à cette idée, et cela par des hommes des plus intelligents et des plus haut placés dans la hiérarchie politique et scientifique du pays. 11 en fut encore de même plus tard quand il s'est agi d'établir en France le télégraphe électrique. Et Dieu sait, malgré lout, de quelle banalité sont devenus les chemins de

* Simpson. Anœstliesia. Voirparl. III, Disfcncesor Anuisthesia, ch. m, sur les préjugés, et ch. vu.

fer malgré leurs accidents toujours trop fréiiuents, et de quelle 6ana/iïé s'honore aujourd'hui la télégraphie nouvelle^

* Je ne veux pas Lircr de ces dernières comparaisons plus qu'elles ne contiennent, relativement surtout à la simjjle question qui nous occupe, celle de la généralisation, en obstétrique, d'un mode restreint de l'aneslhésie chloroformique qui a été, elle, comme on sait, accueillie par tous et partout, comme la plus bienfaisante découverte de ce siècle. Je n'ai fait allusion à ces faits que pour montrer, une Cois de plus, à quéllo loi inéluctable paraît devoir obéir tout progrès humain, qui fiait pourtant par s'effectuer quand même et malgré la plus illogique, la plus inattendue des oppositions. Espérons, par exemple, qu'on aura oublié avant la fin du présent siècle (et certes, plus tard on ne voudra pas y croire) à quelle férocité d'opposition on se livra contre les inventions que je viens de mentionner en dernier lieu. Pour ne rien dire des grossières risées avec lesquelles on accueillit, en Angleterre d'abord, l'idée première de Stephcnson, croira-t-on qu'en France, un peu plus tard, vers 1855, à une séance de la chambre des députés, pendant la discussion du chemin de fer de Paris à Saint-Germain, avec prolongation vers Rouen, croira-t-on que des hommes politiques les plus éminents du pays venaient objecter, l'un (qui étiiit ministre des travaux publics cl qui revenait d'Angleterre, où il avait vu fonctionner le chemin de fer de Liverpool à Manchester) que « les chemins de fer ne présentaient quelques avantages que pour le transport des voyageurs à de courtes dislances » — dans la banlieue, sans doute, pour promener les Parisiens ; — un autre, que w le fer est trop cher en France » ; un autre, que « le pays est trop montagneux » ; un autre enfin, un prince de la science, celui-là, « que les souterrains seront nuisibles à la santé des voyageurs « ! El ce qu'il y a de plus singulier encore, c'est que le même savant qui, à la même chambre des députés, le 14 juin 1856, lors du vote du chemin de fer de Paris à Versailles, revient sur ce « danger des pleurésies et des rhumes », en donne la théorie fondée sur les brusques changemcnls de température à l'air libre cl sous terre. 11 rappela même à ce piopos la curieuse histoire d'un Allemand avec lequel il voyageait un jour sous un tunnel et qui, Iransi de froid, fui obligé de demander à son compagnon de voyage une redingote pour s'envelopper. « Et cependant, ajoute le député, membre de rinstitut,

SUR L'AlNËSTIIIîSIE UltSTIÎÏRICALI':. 211

Ne redoutons donc pas pour l'avenir de Vaneathéne obstétricale appliquée aux accouchements naturels l'opposition qui en ce moment s'évertue à la combattre, si — comme nous en avons la ferme confiance — elle doit triompher sur le continent de la façon qui a si bien réussi à ces glorieuses inventions jadis si ardemment combattues et devenues aujourd'hui des banalités dont on ne saurait plus se passer.

Le chloroforme à la reine est le nom par lequel on désigne, principalement à l'étranger, l'anesthésie

la différence de température n'était pas, à beaucoup près, aussi considérable que celle qui existera inévitablement, pendant deux ou trois mois de l'année, au tunnel de Saint-Cloud. » El il termine son discours par le terrifiant tableau de l'explosion d'une locomotive au fond d'un tunnel, avec toutes ses conséquences. Ce qui n'empêcha pas les chemins de fer de devenir la banalité que l'on sait.

11 en fut de même encore de la « fi-oideur » avec laquelle on accueillit, en France, le télégraphe électrique, qui fonctionnait depuis une année en Angleterre, lorsqu'un autre membre de la chambre des députés, ayant une très-haute position scientifique, vint, dire que le nouveau procédé paraissait « peu convenable cl peu rationnel », qu'il fallait attendre, et que c'était « une utopie brillante qui ne se réaliserail jamais ». (Louis Figuier, Merveilles de la xcienœ, [ornes 1 et 11 )

1212 CUNSIDÉRATlOiN'S NOUVELLES

Lrès-modérée à laquelle fut soumise la reine Victoria lors de son huitième accouchement, le 7 avril 1855. On le sait par une lettre de sir James Clark, médecin de la reine, en date du 19 avril, adressée à Simpson douze jours par conséquent après l'événement, et qui se trouve dansle Memoir of sir James Y. Simpson, Barl. M. D. par J. Duns DD. F. R. S. E.; page 274. Il y est dit que « la reine se fit donner du chloroforme à son dernier accouchement; que l'action en fut merveilleuse; à, aucun moment on ne lui en donna une dose assez forte pour lui faire perdre connaissance et c'est à peine si l'on en usa une once pendant tout le temps. Sa Majesté fut enchantée de l'effet et jamais elle ne s'est mieux rétablie. »

Que voulait-on savoir de plus et qui cela pouvait-il regarder? La reine venait d'être soumise au degré d'éthérisme que M. Snow employait pour ses autres clientes d'après la formule de Simpson si généralement acceptée dans la Grande-Bretagne, à savoir que dans la pratique obstétricale il n'est pas nécessaire que l'agent anesthésique soit doiiné à d'aussi fortes doses que dans la pratique chirurgicale^.

Mais, comme le laisse à penser une autre phrase de la lettre de sir James Clark à Simpson, dans laquelle il lui exprime « l'assurance qu'un tel exemple devra être favorable à une plus grande généralisation de cette pratique qu'on ne l'avait obtenue jusque-là », il

* Simpson. Anœstliesia, p. 201.

SUR L'ANESTHÉSIE OBSTÉTRICALE. 215 n'eslpas impossible que les anti-aneslhésisles de Londres, à cette époque, aient cru réussir à ridiculiser la méthode écossaise dont la reine avait fait usage, en appchnl cidorofonne à la reineime anesthésie à dose non compromettante. J'aime mieux croire cependant que le peuple anglais, très-loyalement enthousiaste pour ce qui tient au bien-être et à la sécurité personnelle de sa souveraine, a décoré de ce nom la dose convenable et sans danger, adaptée au désir de soulagement qu'avait le droit de manifester, en somme, comme toute autre femme anglaise, la première dame du pays (the first lady of the land). De là serait venu le chloroforme à la reine ou de la reine — comnu! on dit encore en Angleterre d'un très-beau temps : le temps de la reine (queen's weather), ou d'un anglais parlé ou écrit correctement: V anglais de la reine{[\\Q. queen's English).

Quoi qu'il en puisse être, il n'y a plus lieu pour plusieurs raisons de se servir de ce terme en anesthésie ; il n'est resté en aucune façon pour désigner une méthode ; les accoucheurs actuels de Londres que j'ai interrogés à cet égard ne le connaissent même plus. Il est de ces mots de création bizarre dont on continue à se servir pour désignei des choses qui ne se rapportent pas à eux. C'est ainsi qu'on ignore complètement en Angleterre la potion de Todd, cette mixture si usitée à Paris et à la confection de laquelle Todd est resté absolument étranger. Todd doniKiil

214 COiNSlDÉRATlONS NOUVELLES,

l'eau-de-vie à ses malades, à doses indiquées par les symptômes et presque à même la bouteille; mais il n'a jamais formulé la potion alcoolisée. « On arrange mieux ces affaires-là en France », comme disait | Sterne, et l'on y a créé la potion de Todd, lequel, par parenthèse, riait beaucoup de cette paternité qu'il ne songeait pas à revendiquer.

Enfln, comme dicton populaire en France, n'at-on pas le soleil d' Austerlitz , qui est passé à l'état légendaire ni plus ni moins qu'on voudrait y faire passer le chloroforme à la reine? Ce qui est bien avéré dans tous les cas, c'est que, quoi qu'on fasse, ce dernier nom appliqué à une anesthés^ie de moyenne intensité ne fera pas plus de tort à la méthode de la demi-anesthésie que n'en peut faire au soleil lui-même la constatation historique qui affirme que cet astre a brillé par extraordinaire le matin du 2 décembre

CONCLUSIONS PAimCULIÈHES

Premièrement. L'anesthésie obstétricale diffère de l'aneslhésie des chirurgiens par son étendue moin-

SUR L'ANKSTIlfiSlE OBSTÉTRICALK. 'ji,-, lire. Elle no vise pas à dépasser VimemibiliU'. à la douleur (analgésie). Ce degré obleiui, ainsi que lous les degrés de soulagement inlérieurs à celui-là, constituent la demi-anesthésie.

La demi-anesthésie parvient à se maintenir à la limite ci-dessus indiquée :

a. Au moyen de doses de chloroforme petites et intermittentes.

b. Par le frein qu'elle rencontre dans V effort obdé- Irical.

c. Et peut-être par une modification locale de l'utérus, plutôt soupçonnée que prouvée jusqu'ici, à laquelle je crois pouvoir donner provisoirement le nom de narcose utérine directe.

Deuxièmement. L'anesthésie obstétricale est spécifiquement caractérisée par :

a. La tactique des inhalations de l'agent anesthésique faites à l'instant même de la contraction utérine, ou à un moment quelconque pendant l'intervalle qui sépare deux de ces contractions.

b. Par l'action désanesthésiante de l'effort, d'où résulterait pour la femme en activité de travail une certaine immunité contre les accidents chloroformiques.

c. Et peut-être aussi par l'intervention encore mal définie, ou constante, ou momentanée, d'une cause qu'on a certaines raisons de supposer être une narcose utérine directe et locale.

216 CONSIDÉRATIONS NOUVRLLES.

Ce dernier phénomène, seul, ou combiné avec l'effort, permet-il pendant l'accouchement un étal d'indoloréité suffisant sans que l'aneslhésie générale ail besoin, en obstétrique au même degré qu'en chirurgie, de suivre une progression constante et continue qui implique l'annihilation complète de l'intelligence, de toute la sensibilité et de toute la molilité? Tel est le problème au point où nous en sommes arrivés dans l'étude de ces questions complexes.

Troisièmement. Telle que nous la voyons et la comprenons aujourd'hui, l'anesthésie obstétricale suffU et au delà, sans danger, sans inconvénients sérieux et avec d'immenses avantages, aux indications des accouchements naturels. Cela est prouvé par la pratique delà plupart des accoucheurs qui consentent à adapter aux accouchements simples les propriétés que nous venons de caractériser tout spécialement. Cette anesthésie paraît même s'être imposée, avec ses conditions particulières, à la plupart des accoucheurs, même quand ceux-ci comptaient faire une anesthésie au degré chirurgical, le prototype de toutes les autres, et réputée par quelques-uns, bien à tort, comme n'étant digne de ce nom qu'à la condition d'être acceptée dans son unité et son indivisibilité. Or nous avons avons prouvé qu'on peut et qu'on doit se contenter, dans les accouchements naturels, d'une analgésie obstétricale.

SUR L'ANESTHIÎSIE ORSTÉTRICALE.

Avant de terminer le présent Mémoire, dont les conclusions générales et particulières viennent d'être exposées, me réservant d'ailleurs de reprendre dans le travail intitulé : la Parlurilion et rAnestliésie , toute considération importante ou toute réponse à des objections passées inaperçues, je voudrais résumer ma pensée sur l'avenir qui me semble réservé, en France particulièrement, à l'anesthésie obstétricale.

Nos adversaires reconnaissent comme réellement efficace et seule digne de ce nom l'anesthésie chloroformique pleine, entière, profonde, celle des chirurgiens; ils ont raison.

Ils affirment les dangers, signalent les inconvénients, nient presque les avantages d'une semblable anesthésie appliquée aux accouchen:^ents naturels. Nos adversaires ont peut-être encore raison.

Ils s'obstinent à ne pas vouloir admettre comme mieux adapté aux indications spéciales d'une fonction rhythmique, un degré inférieur d'anesthésie exempt des inconvénients, des dangers qu'ils rapportent au

218 CONSinÉRAÏIONS INOUVI'XLKS

précédoni, degré, ol doué, quant à la suppression de la douleur, des mêmes avantages que ceux qu'ils reconnaissent à l'ancstliésie des chirurgiens. C'est là que nos adversaires ont tort.

Malgré tout cela cependant, quand on lit ce qu'ils ont écrit eux-mêmes à difféi'entes époques, quand on entend ce qui se dit de tous côtés et qu'on voit ce qui commence à se passer dans la pratique, on se prend à espérer que nous ne sommes pas aussi loin de nous entendre qu'on pourrait le présumer.

Je prends pour exemple ce qu'un des critiques les plus déterminés de la méthode demi-anesthétique a dit, à neuf années d'intervalle, sur le même sujet. Dans l'article Anesthésie obstétricale du Dictionnaire encyclopédique, t. IV, p. 497, 1866 : « Pour notre part, lit-on, nous ne conseillons pas d'employer le chloroforme dans les accouchements naturels, si ce n'est peut-être à la fin de l'expulsion chez ces quelques femmes exceptionnelles, complètement dé raisonnables, sourdes à toutes exhortations, etc., etc. A part ces cas, il nous est impossible d'accepter complètement les idées de notre éminent collègue d'Edimbourg. Dans les accouchements naturels, en eflet, ou bien il faudra se contenter, pendant toute la durée du travail, d'un vain simulacre d'anesthésie atténuant à peine la souffrance, ou bien il faudra, pendant un grand nombre d'heures parfois,

SUll L'ANESTIIÉSIE OliSTÉTRICALlî. 219 ploni^er la femme dans une insensibiliié véri labié, donl la prolongation excessive doit toujours effrayer.

« Cependant il faut ajouter, pour être juste, que la plupart des partisans de l'anestliésie dans les accouchements naturels conseillent d'avoir recours au chloroforme seulement dans les derniers moments du travail. Même appliquée ainsi, l'insensibilité obtenue ne présenterait souvent qu'un avantage trèscontestable, car tous les accoucheurs savent combien de femmes supportent avec peu de résignation et de courage la fin de la première période, et combien l'on en voit au contraire, dont l'énergie se réveille avec les douleurs franches de la fm de l'expulsion. »

La question étant ainsi posée, l'auteur de l'article n'en a pas tiré cependant les conclusions pratiques, et très-logiques à son point de vue, qu'il pouvait tout naturellement en déduire, après ce qu'il vient de constater, conclusions qui eussent été : d'anesthésier la fin de la première période, de préférence à la deuxième, ou même, s'il avait été aussi généreux que logique, la fin des deux périodes.

Il n'en a rien fait, et nous avons attendu jusqu'en janvier 1875 (article critique des Annales de gynécologie), pour apprendre l'opinion plus récente, et je dirai plus large, du même auteur.

Après avoir cité son article de 1866 et avoir dit

qu'il n'a pas un mol à changer à celte appréciation (p. 28), il formule cependant sa deuxième conclusion (p. 30) dans les termes suivants : « U aneslhêsie \k\ik, appliquée aux accouchements naturels pendant les périodes de dilatation des orifices utérins et vulvaires, est un procédé scientifique et de ceux que l'on peut discuter. Ses dangers et ses inconvénients nous paraissent dépasser de beaucoup ses avantages. L'opinion contraire à la nôtre a ses arguments et peut être défendue. »

L'adversaire du chlorofome dans les accouchements naturels semble donc avoir fait cette concession de permettre aujourd'hui d'appliquer pendant la première période cet éthérisme qu'il y a neuf ans il accordait tout au plus pour la fin de l'expulsion, et cela encore dans certains cas particuliers. En d'autres termes, il vient d'admettre qu'on peut étendre l'anesthésie jusqu'à la période de dilatation de l'orifice utérin et comprendre ainsi dans un commun privilège le moment des deux traversées douloureuses.

Or, nous-même, on le sait, nous n'avons jamais eu d'autre pensée, depuis que l'exemple d'autres accoucheurs, de M. Danyau surtout (1854), nous y autorisait, et nous avons exprimé cette pensée en toutes lettres dans notre Mémoire sur l'aïies/Zime obstétricale publié le 10 février 1874, lorsque après avoir dit que nous préférions l'anesthésie pour la deuxième période

SUR L'ANESTUÉSIE OBSTÉTRICALE. ni nous ajoulions qu'il fallait savoir la réserver aussi poui' cet instant du travail oiî « la dilalation de l'orifice utérin étant tout à [ait où à peu près complète, rexlrémitéde l'ovoïdc fœtal qui se présente commence à s'y engager et tend à le franchir pour pénétrer plus profondément dans le canal utéro-vulvairc » ([). 8). C'était là, je pense, donner une description assez topique de la première traversée douloureuse, et c'était indiquer assez clairement que nous jugions cette traversée capable d'anestliésie.

Il résulte donc de la comparaison, à neuf années de distance, des textes du même écrivain, qu'il y a eu un progrès, au moins quant à l'étendue du champ anesthésique qu'il accorderait (toute question de dangers et d'inconvénients réservée, bien entendu) à l'anesthésie appliquée aux accouchements naturels.

Mais là n'est pas toute la question : il resterait maintenant à débattre le degré de l'anesthésie qui, dans ces conditions, nous serait concédé par les adversaires de notre méthode ; or c'est à cela que me paraît se réduire le principal sujet du différend. Yoilà ce qui nous sépare encore.

On connaît assez nos motifs de préférence pour l'anesthésie maintenue à la seule analgésie, pour cet état qu'on a nommé la demi-anesthésie. Or les détracteurs de cette méthode, — que nous avons bien assez longuement exposée, — qu'ils soient de l'Ecole

OU de l'Académie, n'ont qu'à se rappeler les mois que le professeur Gubler répondait à l'un d'eux, le 30 juin 1874, en pleine séance académique : « qu'il faut pourtant admettre des nuances et des degrés dans l'action physiologique et anesthésique du chloroforme. » « On peut, ajoutait M. Gubler, obtenir cette anesthésie à tous les degrés, et il n'est pas nécessaire, dans l'immense majorité des cas, d'arriver à l'insensibilité et à la perte de connaissance absolue... L'anesthésie légère est encore de l'anesthésie proprement dite *. »

Fasse qu'un jour notre adversaire des Annales de gynécologie se rende à l'évidence « d'un procédé scientifique et sérieux que l'on peut discuter! »

En attendant, nous enregistrons les concessions que la logique semble avoir graduellement imposées aux détracteurs mêmes de la méthode. Nous espérons que l'opinion « contraire à la leur » pourra peut-être avoir bientôt d'autres « arguments » que ceux que nous avons présentés, et qu'un jour elle «pourra être défendue » par des champions plus habiles, sinon plus convaincus que nous.

Dans les signes d'intérêt qui se sont déjà manifestés autour de cette question, dont le privilège a été bien plus d'exciter l'enthousiasme bienveillant

* Bulletin de l'Académie, 'i" série, loiiie III, a" '26, p. ô85.

SUR L'ANESTHÉSIE OltSTKTHlCALlî. 2-25

fies jeunes que d'ébranler les convictions de parti pris de nos contemporains, je trouve, entre autres présages heureux, une phrase qui donne grand espoir en l'avenir : « Quant aux accouchements, dit le jeune et consciencieux auteur des Recherches sur [a sensibilité, la chloroformisation est un bienfait inestimable, et je ne comprends pas pourquoi la pratique ne s'en généralise pas en France ^ »

C'est là le cri de la raison; il nous l'ait espérer qu'à l'avenir cette question de l'anesthésie appliquée aux accouchements naturels, sera l'objet d'une étude approfondie. Attendons, et si d'ici là quelque désappointement nous arrive encore de la part de ceux qui auraient pu mieux nous comprendre, je m'en consolerai, pour mti part, avec cette pensée récemment exprimée par un de mes savants compatriotes : « Certaines conceptions que les esprits d'une génération se refusent à admettre, parce qu'ils sont déjà sous l'influence d'habitudes de pensées plus anciennes, finissent plus tard par être universellement acceptées

' Charles Richel. liecherclies expérimentales et cliniques sur la sensibilité, p. 329. G. Masson, 1877.

Ce n'est qu'au moinont oîi j'allais doiuier mon Mémoire à l'impression que j'ai eu roccasiou de feuilleter l'excellent livre de M. C. Richet. J'y cherchais quelque point qui pût intéresser les accouchements, lorsque j'y ai trouvé la phrase citée plus haut. Lorsque je reprendrai mon étude sur la Parturition et l'Aneslhésie, j'aurai cerlainemenl l'occasion de recourir encore à cet ouvrage. Quant au présent travail, il doit rester tel que je l'ai préparé et conçu il y a déjà longtemps.

ol Cil viennent même à être considérées comme évidentes par elles-mêmes'. »

' W. B. Car|)enler. Fi. S. L. Discours présidentiel à l'Association britannique pour l'avanccmenl des sciences, à Bristol. 1872. Revue scientifique, 1872, p. 199.

Typographie Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris — 20057.

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