CHAPITRE VI
SYMBIOSE DES STREPTOCOQUES AVEC D’AUTRES MICROORGANISMES
Rôle des produits solubles du bacillus prodigiosus. — Grippe et streptocoque. — Le streptocoque considéré comme microbe de la grippe. — Microbe de Kirchner. — Exagération de virulence du streptocoque. — Grippe et érysipèle.
Streptocoque et diphtérie. — Recherches de Roux et Yersin, Beck, Barbier. — Action réciproque des deux microbes l’un sur l’autre.
Streptocoque et fièvre typhoïde. — Infections purulentes post-typhoïdes. — Érysipèle des eschares du décubitus. — Érysipèle dus au bacille typhique d’après Rheiner.
Streptocoque et luberculosee. — Le streptocoque dans les cavernes pulmonaires. — Son exaltation possible. — Tuberculose aiguë et streptocoque.
Streplocoque et rougeole. — Son rôle indiqué par Mosny dans la pathogénie de la broncho-pneumonie rubiolique.
Streptocoque et scarlaline. — Son rôle capital dans la pathogénie de toutes les infections secondaires graves de cette maladie. — Considéré pour certains auteurs comme l’agent pathogène de cette fièvre éruptive.
Nous passerons rapidement sur ces faits importants qui comprennent toute l'histoire des infections secondaires dues au streptocoque. En effet, la suppuration, la pyohémie, la septicémie sont plus souvent le résultat de ces associations que l'érisypèle lui-même. Dans l’ordre expérimental, le bacillus prodigiosus offre un type très net de ce fait. Il résulte, en cffet, des expériences de Roger, que l'on peut produire, par voie sanguine, une septicémie chez le lapin avec un streptocoque atténué, si l’on a auparavant injecté à cet animal plusieurs centimètres cubes
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d'une culture filtrée de bacillus prodigiosus. On peut, par cette méthode comme par celle de Chantemesse et Widal, relever un peu la virulence de notre microorganisme.
Mais, c’est surtout dans l’ordre clinique que les faits sont nombreux d’exaltation du streptocoque au cours d'une maladie microbienne aiguë et il faudrait plus qu'un simple chapitre pour simplement énumérer sans commentaires, tous les méfaits qui ont été attribués avec raison aux infections secondaires que ce microbe peut produire. Nous ne voulons ici qu'en donner un aperçu aussi suceinct que possible, pour ne pas nous laisser entrainer trop loin de notre sujet.
$ 1%. — Grippe et streptocoque.
On à fait jouer au streptocoque un rôle des plus importants dans la pathogénie des complications de la dernière épidémie grippale (Vincent et Villard, Ribbert, Prior, Weichselbaum, Babès). Certains auteurs ont même voulu voir en lui l’agent pathogène de cette maladie. Mais, on péut se convaincre par la lecture mème des nombreux travaux bactériologiques que cette importante question a suscités, que le problème est des plus complexes. En effet, suivant les milieux et les expérimentateurs, le streptocoque, le pneumocoque de Fraenkel, le pneumobacille de Friedlander ont été tour à tour incriminés. Pour notre part, et suivant nos observations de laboratoire ayant porté d’une manière méthodique sur trente-cinq cas dont dix-huit furent suivis d’autopsie, nous nous rallions à l'opinion de M. Bouchard, à savoir que tous ces microorganismes avaient subi une sorte d’exaltation pathogène passagère, sous l'influence d’une infection par un microorganisme spécial à la grippe. Ce microbe est sans doute celui que nous avons rencontré, dans tous les cas, dans les humeurs pathologiques (pus pleural, péricardite, exsudat
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pulmonaire). Il correspond absolument à la description qu'a donnée Kirchner du microorganisme, qu'il regarde comme le véritable agent pathogène de la grippe. Ce qui nous à frappé, ce fut son ubiquité pendant la période de décembre et janvier 1889. Nous l'avons en effet isolé avec les mêmes caractères dans des phlyctènes d’érysipèle, dans des cavernes de tuberculeux, en un mot, il semble que pendant cetle véritable pandémie, il se développa, principalement dans les salles de malades, sur tous les milieux organiques ambiants. Depuis cette époque, au contraire, nous ne l'avons jamais rencontré dans nos ensemencements, et sa fragilité vitale nous a empèché de l’expérimenter sur les animaux conjointement aux microorganismes sur lesquels il semble avoir une si grande influence Parmi ces derniers, nous avons trouvé le streptocoque dans sept cas, seulement. Néanmoins, l'influence grippale semble avoir donné à ce dernier microorganisme une exaltation qui, dans certains cas, a pu être assez durable, car la clinique a montré que dans les villes atteintes il y eut, pendant les mois suivants, une recrudescence du nombre d'érysipèles ou même l'apparition d’épidémies véritables dans des milieux qui en semblaient, en général, indemnes. Notre ami, le D' Grasset, a fait à Riom une remarque de ce genre.
$ 2. — Streptocoque et diphtérie.
N'ayant pas de faits nouveaux à apporter, nous n’insisterons pas sur les rapports intimes qui existent entre le streptocoque érysipélateux et le bacille de Klebs-Lôffler. Roux et Yersin avaient déjà signalé la mort rapide des cobayes, due à la symbiose de ces deux microbes, dans des conditions d'atténuation telles que ni l’un ni l’autre n'étaient capables de produire seuls une infection mortelle. Ils ont même donné cette méthode comme un moyen de
relever la virulence d’un bacille diphtérique affaibli. Se plaçant au point de vue opposé, Beck, puis Barbier ont insisté au contraire sur la virulence spéciale du streptocoque que l’on trouvait conjointement au bacille de Lôffler dans les fausses membranes diphtériques. Il semble donc résulter de cette symbiose une exaltation de virulence des deux microbes. Les cas d’érysipèle liés à la diphtérie sont, du reste, loin d’être rares. Il est curieux de noter que la clinique n’est pas absolument d'accord avec l’expérimentation et que l’on a été jusqu’à proposer l’inoculation de l’érysipèle comme moyen curaltif de la diphtérie.
$ 3. — Streptocoque et fièvre typhoïde.
Dans la pathogénie des infections secondaires de la fièvre typhoïde, le streptocoque joue un rôle capital, ainsi que MM. Vaillard et Vincent en ont récemment rapporté des exemples intéressants. Nous l'avons trouvé deux fois dans des abcès musculaires développés à la suite de ce processus. Il est du reste quelquefois uni, dans ces cas-là, au staphylocoque pyogène, qui lui-même peut exister seul (trois cas). Fraënkel (de Hambourg), a insisté sur sa virulence dans ces cas, et dit avoir provoqué un érysipèle expérimental grave, avec des cultures d’un streptocoque retiré de la rate d'un typhique. En dehors du processus typhique lui-même, les putréfactions fréquentes dans cette maladie et résultant des eschares, sembleraient prédisposer aux érysipèles. En effet, il existe quelques observalions où l’érysipèle fut la cause de la mort, en amenant une infection streptococcique mortelle (Escherich et Fischl). Dans une épidémie très meurtrière d’érysipèle et de fièvre typhoïde qui sévit à Zurich, Rheïiner a fait jouer au bacille typhique un rôle direct dans la pathogénie de l’érysipèle et ne veut pas voir là une infection secondaire.
Les rapports du streptocoque et de l’érysipèle typhique ne
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sont donc pas encore tranchés, et, du reste, là encore, la clinique et lexpérimentation divergent un peu, car Gérente, dans une statistique portant sur 3,910 cas a relevé la rareté relative des complications érysipélateuses (une fois sur 61) et à insisté sur la bénignité de ces complications.
$ 4. — Streptocoque et tuberculose.
Bien que l’on ait, dans certains cas, admis que l’intervention d'un érysipèle au cours d’une tuberculose en voie d'évolution, exerce une influence plutôt utile que nuisible et semble amener même des guérisons inespérées de lupus ou même de tuberculose pulmonaire, il faut néanmoins se garder de voir là une sorte d’antagonisme entre le bacille de Koch et le streptocoque. Nous avons, en effet, fréquemment rencontré ce microbe dans le pus des cavernes. Dans certains cas même, il nous a semblé très virulent et capable de donner lieu à des accidents locaux ou généraux graves. Il existait presque à l’état de pureté dans le pus sanguinolent d'une caverne tuberculeuse à marche rapide, qui présentait un aspect déchiqueté assez spécial. Le streptocoque existait pendant la vie dans les crachats, et une voisine de la malade qui présentait cette caverne, constata un érysipèle peu grave pendant son séjour à l’hôpital.
MM. Ménétrier et Thiroloix ont également publié une observation intéressante de pyohémie à streptocoques, dans laquelle la porte d'entrée semblait avoir été une caverne tuberculeuse.
Enfin, la tuberculose aiguë, elle-même, peut se compliquer à sa période terminale d’une infection streptococcique surajoutée, ainsi que nous en avons recueilli une observation très nette.
mt, = $ 5. — Streptocoque et rougeole.
La rougeole semble exaller d’une manière toute particulière la virulence du streptocoque. En effet, les complications pulmonaires si terribles de cette maladie reconnaissent le plus souvent ce microbe comme agent pathogène, ainsi que l’ont démontré MM. Cornil et Babès. Il agit plus souvent en donnant lieu à une affection localisée qu'à une infection générale, ainsi qu'il résulte des recherches de Mosny, qui l’a presque toujours rencontré exclusivement dans le poumon. Ce streptocoque s’est néanmoins toujours montré assez virulent sur les cultures, ainsi que l’ont démontré Guarnieri, puis nos amis Morel et Mosny, qui ont réussi à provoquer de véritables érysipèles par l’inoculation à l'oreille du lapin.
$ 6. — Streptocoque et scarlatine.
Mais c’est surtout dans la scarlatine que le streptocoque semble réellement jouer un rôle prépondérant, au point que certains auteurs ont-voulu voir dans l'agent morbigène de cette maladie une variété du genre streptocoque. Le fait est néanmoins loin d’être prouvé, puisque le critérium expérimental a jusqu'ici fait à peu près défaut. Mais on ne saurait nier que la clinique et la bactériologie s'accordent à reconnaître la fréquence des affections streptococciques au cours de la scarlatine.
Les observations de coexistence de scarlatine et d’érysipèle ne sont pas rares, et nous en rapportons deux cas des plus caractéristiques. Le fait, devenu classique, du professeur Heubner qui, contaminé par les produits de sécrétion d’une angine scarlatineuse, contractaunérysipèle, enestun remarquable exemple. Du reste, Lasch, Triwouse, Herzka, Herm; ont apporté des faits nouveaux très démonstratifs de cette coïncidence déjà connue des anciens.
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M. le professeur Jaccoud a insisté, dans une de ses cliniques de l’année dernière, sur cette affinité entre l’érysipèle et la scarlatine, à propos d’un cas dans lequel la filiation était des plus nettes et Le streptocoque isolé comme agent pathogène.
Les travaux de bactériologie qui se sont répétés sur cette question, entre autres ceux de Klein, Kurth, Lôffler, Fraenckel et Freudenberg, Babès, Marie Raskin, Lehnartz, d'Espine et Marignac, Wurtz et Bourges, Mosny, ont permis d'attribuer au streptocoque la plupart des accidents locaux de la scarlatine : angines rouges, angines pultacées, angines pseudo-membraneuses, phlegmon, septicémie, pyohémie, néphrite; broncho-pneumonies, otites, ete., etc. On se demande même ce qui doit rester au microbe inconnu de la scarlatine, surtout si l’on tient compte de la propriété du streptocoque, qui est capable, dans certaines conditions exceptionnelles, de provoquerune éruption scarlatiniforme, ainsi que nous espérons le démontrer plus loin.
Nous n’insisterons pas plus longtemps sur les symbioses du streptocoque avec le microbe du choléra, et son rôle dans les broncho-pneumonies cholériques, démontrées par Dubreuil.
L'absence d'expériences nous force également à citer simplement la fréquence de la présence du streptocoque dans le sang des individus atteints de fièvre jaune.
Rien ne nous prouve, en effet, dans ces cas-là, qu'il s’agisse d’une réelle action du premier agent infectieux sur la virulence du microorganisme que nous étudions.
Nous pourrions multiplier Les exemples de ces symbioses microbiennes, dont le résultat est la créalion d’une variété virulente du streptocoque, pouvant se fixer pour un temps et donner lieu elle-même à des accidents infectieux graves, tels que l’érysipèle, la fièvre puerpérale, ete. On comprend done combien la prophylaxie des maladies épidémiques se complique par l’adjonction de ce nouvel élément.