‹ Considérations pratiques sur les névralgies de la faceChapitre 27 sur 30 · DESCRIPTION GENERALE DES NEVRALGIES DE LA FACE · texte numérisé non relu

DESCRIPTION GENERALE DES NEVRALGIES DE LA FACE

Si , rapprochant des faits qu'on vient de lire un nombre d'observations assez considérable pour avoir des exemples de toutes les formes de la maladie, on cherche à en tirer un tableau des phénomènes qu'elle présente dans la généralité des cas; ce tableau se rapprochera beaucoup de celui dont nous allons tracer l'esquisse : les détails en doivent nécessairement varier un peu selon le nombre et la diversité des cas qui le foui'nissent.

Le tic douloureux , à quelque degré de violence et d'opiniâtreté qu'il puisse parvenir , n'est jamais par lui-même qu'une maladie intermittente. Aux premiers temps de son existence, il laisse ie patient jouir, dans l'intervalle des accès , d'une santé parfaite. Ce n'est qu'après une assez longue durée, ou quand il a acquis une horrible acuité, qu'il jette dans l'âme du malheureux qu'il tourmente une morosité perpétuelle , ou qu'il peut même troubler Tordre et la régularité de quelque importante fonction.

L'accès commence le plus souvent subitement, avec la rapidité de l'éclair ou d'uiie étincelle électrique. On l'a vu cependant , quelquefois , s'annoncer par une démangeaison de la partie affectée, par une agitation spasmodique, une sorte de palpitation des muscles , par la fausse perception de quelque odeur désagréable , ou par quelque autre sensation bizarre.

La douleur est limitée dans un espace fort étroit, ou elle parcourt la direction connue d'une branche nej'veuse , ou elle se propage à la fois dans un grand nombre de ces cordons. Dans l'immense majorité des cas, elle s'établit et reste toujours fixée d'un côté de la face et le plus souvent à droite ; rarement on l'a vue changer de côté, soit spontanément, soit après la section du nerf affecté , plus rarement en-^ core , et cela ne s'est vu que deux ou trois fois y avait-elle envahi les deux côtés en même lempSo. Ce sont, le plus souvent, les nerfs sous-orbitaire,.

( 108 ) frontal, dentaires supérieur et inférieur, mentonnier, qui sont le siège de la maladie; il n'esi pas ordinaire qu'elle débute dans plusieurs à la fois , mais elle s'accroît par sa durée en étendue et en violence. Quant à la douleur de la prosopalgie , nulle autre , pour Fatrocité , ne paraît lui pouvoir être comparée. Pour ce qui est de sa nature , c'est un trait de feu qui traverse , qui tranche la partie , c'est une effroyable commotion qui la brise, ce sont des dents de fer qui la déchirent. Le malheureux en proie à ces tourmens pousse des cris de désespoir, ou , comme enchaîné par la souffrance, reste sans voix, sans mouvement, la face contractée et grimaçante, le corps ramassé sur lui-même , les membres immobiles , et dans la position où l'accès les a surpris. Assez fréquemment les muscles du visage sont agités de mouvemens convulsifs ; la face est rouge et animée , ou pâle et livide; pas de trace de fièvre; le pouls conserve au fort de la douleur son rythme naturel. L'accès dure ordinairement une ou deux minutes, ou seulement quelques secondes , mais il peut s'étendre jusqu'à un quart-d'heure, une deiiii-hèure une heure même , presque jamais au delà. La durée en est généralement en proportion inverse de la violence. Il se dissipe pour revenir chaque jour, chaque heure, quelquefois même à chaque instant, d'autres fois il laisse aussi de bien plus longs inteivalles de calme. Assez souvent l'accès cesse aussi brusquement qu'il a commencé ; d'autres fois il se

calme progressivement , et , chez un assez grand nombre de malades , la terminaison prochaine en est annoncée par des phénomènes qui varient pour chacun d'eux.

On ne saurait, dans une description générale, indiquer les phénomènes sans nombre qui peuvent se présenter, et dont quelques uns se montreront sur un ou deux sujets pour manquer dans cinquante autres ; il y aurait d'ailleurs peu d'utilité à s'arrêter h l'étude minutieuse de toutes ces variétés, nous dirions presque de ces bizarreries de la maladie ; nous nous attacherons seulement à faire connaître quelques unes de ses Formes principales, auxquelles se rattachent des données de quelque intérêt pour le pronostic ou le traitement. Nous ne comptons point dans ce nombre toutes les espèces diverses de névralgies faciales admises par quelques pathologistes, telles que des névralgies traiimatiqaes , injlammatoires , rhumatismales ^ métaslatiqaes , gastriques , arthritiques , carcinomateuses ^ cancéreuses , syphilitiques ^ etc. Ce n'est pas que nous ne reconnaissions que toutes ces divisions, plutôt inutiles qu'arbitraires, signalent quelques circonstances de k maladie dont il y aurait souvent de l'inconvénient à ne pas tenir compte; mais il doit suffire de les rappeler à l'attention, quand on cherche à établir les bases d'une thérapeutique rationnelle de la prosopalgie , sans prétendre leur subordonner la pathologie même de cette affection, l.es seules formes de la maladie

( 110) que nous signalerons comme espèces , sont la névralgie régulièrement périodique, et celle dont les accès ne sont assujétis à aucun type; celle dont l'existence n'est liée à aucune autre affection apercevable , la névralgie simple , la prosopalgie purement nerveuse; et celle, au contraire, qui est provoquée et entretenue par une autre maladie , qui n'en est qu'une dépendance ou une complication. Quelques mots sur chacune d'elles : on sentira bientôt l'importance de ces distinctions.

La névralgie faciale n'est jamais une maladie continue. Lors même que , par sa longue durée ^ et par le retour mille fois répété de tourmens qui la caractérisent , elle a détérioré la constitution du patient et ruiné sa santé, celui-ci ne retrouve plus, il est vrai , le calme et le bien-être qui succédaient autrefois à la cessation de chaque paroxisme , mais il est toujours des intervalles durant lesquels, s'il souffre , ce n'est pas précisément de sa névralgie ; des intervalles qu'il appelle ceux du soulagement et du repos. Toute névralgie est donc nécessaireroent intermittente ; mais, malgré ce caractère commun, l'intermittence est, selon les cas , de natures très diverses. Tantôt, en effet, les intervalles des accès sont réguliers ; leur retour est assujéti aux lois du temps ainsi que leur durée ; tantôt , au contraire , ils ne reconnaissent aucune règle sous l'un et Fautre de ces deux rapports. Dans le premier cas , exempte jusqu'à un certain point de toute influence extérieure, la maladie attendra

son heure pour débuter, même au milieu de circonstances qu'on croirait propres à la provoquer, et se prolongera , selon sa coutume , en dépit des moyens qu'on pourra tenter pour l'abréger ; dans l'autre cas, au contraire, à toute heure, atout moment, elle menacera le malade d'une invasion toujours brusque , toujours inattendue ; un coup , un mouvement , une impression de l'air, du chaud, du froid, etc. , suffira pour la ramener. Dans le premier cas, les accès sont ordinairement plus rares et plus longs , dans l'autre , ils peuvent être infiniment plus fréquens, et sont presque toujours d'une durée beaucoup plus courte. Et ces différences , qui semblent ne porter que sur des formes extérieures , et n'avoir qu'une valeur phénoménale peu digne d'attention, ont un fondement si profond dans la nature même du mal, qu'une névralgie régulièrement périodique cède , dans le plus grand nombre des cas , à un traitement basé sur la considération de ce caractère, tandis qu'on ne guérit que rarement les névralgies atypiques.

Nous ne serions pas dans l'obligation d'arrêter l'esprit de nos lecteurs sur la nécessité qu'il y a de bien distinguer la névralgie simple, la névralgie proprement dite , des maladies qui peuvent en revêtir les apparences ou se compliquer de véritables accès névralgiques, si divers écrivains, faisant en quelque sorte profession de tout con^

fondre , n'avaient prétendu déduire la véritable notion qu'on doit se faire de la nature de la maladie, de la considération de quelques faits dans lesquels les caraclères de la prosopalgie étaient comme perdus au milieu de ceux de quelque autre affection fort différente. Les médecins dits organiciens^ au jugement desquels il ne suffit pas de reconnaître que toute maladie suppose une lésion d'organe, mais qui veulent qu'il soit toujours possible de découvrir^ de reconnaître et de toucher cette lésion , n'ont pas manqué de profiler de la connaissance de quelques cas d'altérations bien évidentes et bien profondes, soit du cerveau , soit des troncs nerveux dans lesquels il y avait eu des accès névralgiques , pour déclarer que la prosopalgie n'était, ne pouvait être qu'un symptôme , un effet secondaire d'une encéphalite ou d'une névrite, le plus souvent avec quelque altération organique ancienne des nerfs ou du cerveau. Nous voulions signaler cette fausse prétention , mais nous ne nous arrêterons pas a la réfuter ici ; on en verra le peu de solidité lorsque nous dii-ons les résultats des recherches d'anatomie pathologique faites jusqu'ici dans des cas de véritable prosopalgie. Ces recherches trouveront leur place dans la section de ce travail qui sera consacrée à l'étude delà nature de la tîialadie: avant d'y arriver il faut achever le tableau de ses formes extérieures en la comparant avec celles qui pourraient cire confondues avec elle , après quoi il conviendra d'exposer

€e que l'on sait de plus important sur les causes, soit prédisposantes , soit occasionnelles du tic douloureux.

Masius a tracé avec exactitude le parallèle de la prosopalgie avec quelques autres affections. Nous profiterons de ses remarques. Les maladies avec lesquelles le tic douloureux a été le plus fréquemment confondu, sont les douleurs à la face, de nature rhumatismale ou arthritique. Un caractère qui le distingue des unes et des autres , c'est que le moindre attouchement des parties affectées suffit , presque toujours, pour en renouveler les accès. Voici, du reste, les signes particuliers par lesquels chacune de ces maladies diffère des névralgies de la face.

La douleur rhumatismale se manifeste d'ordinaire après un refroidissemnt partiel ; rarement le tic douloureux est survenu sous l'influence d'une pareille cause, et le plus souvent on ne lui en connaît aucune.

La douleur rhumatismale , assez aiguë pour se rapprocher du tic douloureux , est tôt ou tard accompagnée de fièvre; cela n'arrive presque jamais dans la prosopalgie.

L'approche de la nuit et la chaleur du lit accroissent la douleur rhumatismale ; elles n'ont pas le même effet sur le tic douloureux.

La douleur rhumatismale a rarement des intermissions de plusieurs jours , encore moins de semaines entières. Le tic douloureux, au contraire,

cesse quelquefois des semaines , des mois , des années, paraÎL complètement guéri, et revient tout à coup avec la même violence.

La douleur rhumatismale est plus tensive , plus déchirante; celle du tic est lancinante, perçante, rongeante. La première, quelque violente qu'elle soit, est plutôt diminuée qu'augmentée par une irritation faite à la partie souffrante ; la prosopalgie, au contraire, peut être provoquée sur-le-champ, et, pendant l'accès , s'accroître jusqu'à la rage par le plus léger attouchement de la partie affectée.

Quant au mal de tête arthritique, celui-ci a été précédé d'affections goutteuses , générales ou partielles , plus ou moins marquées. Il survient très souvent après la cessation d'attaques de goutte podagrale auparavant régulière; à la suite d'un frisson fébrile, et il est ordinairement accompagné de quelques signes de dérangement des voies digestives. Le tic douloureux, au contraire, survient sans ces antécédens, et sans aucune autre altération de la santé.

Dans le mal de tête arthritique , c'est rarement le visage qui est affecté, et la douleur a, pour l'ordinaire, son siège aux tempes ou à l'une d'elles, aux orbites ou dans leur proximité ; le tic douloureux attaque, dans la plupart des cas, un côté du nez, l'une des joues , les gencives , la langue , le menton , mais d'un côté seulement.

Le premier est plutôt une douleur ostéocope sourde et profonde; l'autre est une douleur vive

( 115 ) dans les parties molles aussi bien que dans les os, et souvent accompagnée d'une sensation semblable à celle qu'éprouverait le malade si on lui sciait une partie du visage , ou qu'on le lui coupât en deux.

Le mal de tète arthritique n'est jamais accompagné de convulsions des muscles de la face ; il peut y en avoir dans le tic douloureux.

Le mal de tète arthritique cesse quelquefois tout d'un coup , et alors l'affection gagne d'autres parties internes ou externes ; la névralgie , au contraire, ne change jamais de place ; à la vérité, elle disparaît quelquefois tout d'un coup, mais pour revenir au moment où on s'y attend le moins , et sans que sa disparition donne lieu au développement de quelque autre maladie en un lieu différent.

Le clou hijstérîqae^ les symptômes déterminés par l'engorgement muqueux et d'autres affections du sinus maxillaire , n'ont avec la prosopalgie que des rapports de ressemblance bien plus éloignés ; leurs différences sont bien plus saillantes , et n^ont pas besoin d'être rappelées.

L'opuscule de M. Duval, que nous avons eu plus d'une fois occasion de citer, renferme plusieurs observations qui , entre beaucoup d'autres, prouvent qu'on n'a pas toujours , à beaucoup près , su distinguer l'odontalgie du tic douloureux, et que les dents du malade ont bien des fois payé cette méprise du médecin.

Le nombre considérable d'écrits publiés sur le

tic douloureux, suffit pour prouver que la maladie n'est point rare. On avait voulu conclure de leur date assez récente, qu'elle était nouvelle ou du moins plus fréquente qu'autrefois. La première de ces conclusions est fausse ; on a pu le voir par l'aperçu historique qui ouvre ce mémoire; l'autre pourrait bien n'être pas plus exacte, car on a pu, pour le tic douloureux, comme pour tant d'autres maladies, s'imaginer que cette affection devenait de plus en plus fréquente à mesure qu'on l'a mieux connue, et qu'on en a recueilli les exemples avec plus de soin.

La prosopalgie ne paraît être étrangère à aucun pays, du moins l'a-t-on observée dans toutes les contrées de l'Europe et en Amérique; mais elle est certainement moins fréquente dans les régions chaudes qu'ailleurs. On avait cru que l'Italie en était exempte ; quand Marino * serait le seul qui l'y aurait observée , et qui en aurait été affecté , il faudrait se contenter de dire qu'elle y est fort rare; mais la vérité est qu'elle a été observée dans ce pays par Bréra, Borda, Bellingeri, et que, dans ses Annales de la Clinique de Pavie , Hildenbrand en cite plusieurs cas. C'est, jusqu'à présent, l'Allemagne , l'Angleterre et la France qui en ont fourni le plus d'exeuiples. Du reste, aucun calcul qu'on puisse considérer, même comme simplement ap-

' Giovanni-Antonio-Marino , sopra la Prosopalgiay in Memor. délia societa ilaliana, t. 1, p. 9.

proximatif, n'a encore été fait sur ia fréquence absolue des névrakies de la face.

Quel est l'âge le plus sujet a cette cruelle affection? Si l'on rapproche, pour le déterminer, un grand nombre de faits particuliers, et l'on peut, à cet égard , adopter les calculs de Masius , qui portent sur deux cents cas, on trouve que la très grande majorité tombe entre la trentième et la soixantième année. Sur ce nombre, on en a vu deux à vingt-sept ans, un à vingt-quatre, un à vingt-trois , un à dix-neuf et un à neuf. Sur dix-huit sujets, Fothergill n'en a pas vu un seul qui eût moins de quarante ans. Il s'en trouve parmi les deux cents dont nous parlons , six de soixantedeux, soixante-cinq, soixante-treize, soixantequatorze, soixante-dix-sept et quatre-vingts ans.

Les causes occasionnelles ou déterminantes du tic douloureux sont externes ou intérieures : on l'a vu provoqué par un coup , une blessure à la joue, au front, près de l'œil, etc. ; par la présence de quelque corps étranger engagé dans les os de la face, l'antre d'Higmore, la mâchoire; par quelque tumeur carcinomateuse , quelque ulcère ou carie au voisinage ou sur le trajet des principaux rameaux nerveux ; par l'action d'une chaleur vive sur le visage , comme chez des cuisinières ; par des nuits passées au bivouac ; par des lotions très froides , le visage étant en sueur ; quelques observateurs disent par l'usage de cosmétiques

acres et corrosifs , et par one foule de causes de même espèce, dont rénuméralion serait superflue.

Entre les causes intérieures , on a compté la cessation brusque de douleurs chroniques de nature goutteuse ou rhumatismale; on a yu le tic douloureux se développer chez des sujets qui avaient eu long-temps ou plusieurs fois des symptômes divers d'affection vénérienne; on Fa vu survenir après la disparition d'exanthèmes anciens , après la suppression d'hémorrhagies habituelles , des menstrues ou des hémorrhoïdes , de suppurations périodiques, de fonticules anciens , ou d'évacuations 5 qu'un long usage ou une longue durée avait rendues nécessaires.

On a vu quelquefois le tic douloureux ne pas reconnaître d'autre cause qu'une passion violente, et il est certain que les affeclions vives de Famé exercent toujours une influence fort active sur sa marche, sa cessation et ses retours.

Nous n'en dirons pas d'avantage sur les causes de la prosopalgie : aussi bien, n'ont-elles rien d'assez spécial pour que leur étude puisse fournir quelque lumière sur la nature de la maladie qui nous occupe.

Où irons-nous donc chercher ces lumières? L'anaîomie pathologique, cette science qui a le privilège d'éclairer tout ce qu'elle touche , n'a pas eu jusqu'à présent celui d'atteindre le siège immédiat et la cause formelle du lie douloureux. On a jusqu'ici fait peu d'autopsies de sujets qui en eus-

( 1»9 J sent long -temps souffert, et, à défaut de renselgnemens fournis par le petit nombre de celles qu'on avait faites, et dans lesquelles on n'avait rien trouvé, on a fait, pour la prosopaigie, de Vanatomie pathologique par analogie ou par supposition. On a dit que Cotugno avait trouvé dans la sciatique une infiltration sous-névrilématique du nerf sciatique, d'où Ton a conclu qu'il devait y avoir une infiltration analogue des nerfs de la face dans le tic douloureux. On a pensé que des douleurs aussi violentes que celles de la névralgie faciale , ne pouvaient pas avoir lieu sans une lésion apercevable et sans une lésion irritative, inflammatoire , des mêmes nerfs , et Ton a supposé qu'ils étaient rouges , goiifiés , etc. Tout cela s'est dit de bonne foi peut-être, mais tout cela est complètement faux. On n'a rien trouvé jusqu'à présent dans ces nerfs (nous avons aéjà dit qu'on devait écarter les cas de maladies organiques diverses qui peuvent se compliquer de névralgies faciale3, mais qui sont tout autre chose par elles-mêmes), on n'a rien trouvé, et les cas si fréquens dans lesquels on a vu le tic douloureux durer pendant quinze et vingt années sans entraîner la formation de quelque lésion organique reconnaissable , doivent faire penser qu'il n'y a véritablement rien là qui ressemble à une inflammation. Mais quelle est donc, à votre avis, pourra-t-on nous demander, la nature du tic douloureux? Avant de répondre, il est bon de s'expliquer sur ce qu'on doit entendre par ces

( 120 ) mots, la nature d'une maladie. L'opinion que nous professons à cet égard n'élève pas bien haut, comme on va voir, les prétentions de la science systématique ; mais elle nous parait la seule acceptable dans l'état présent des choses. Il y a plus, comme nous avons le sentiment que la réserve qui la caractérise n est point dictée par une modestie particulière, mais se fonde sur une notion que nous croyons juste de la véritable portée des facultés de l'entendement, nous sommes convaincus qu'il n'y aura jamais qu'une imagination infatuée ou un esprit faux , qui prétendent creuser plus avant dans la connaissance de la nature des choses. Nous dirons donc que ce qu'on peut appeler la connaissance de la nature des maladies se borne à la détermination des rapports fondamentaux qu'elles ont les unes avec les autres ; que la découverte de la nature d'une maladie , jusque-là peu connue , n'est pas autre chose que la découverte qu'on fait des grandes analogies qu'elle a avec d'autres maladies plus communes , plus anciennement étudiées , et dont beaucoup de médecins se sont habitués à penser qu'on connaît la nature intime et essentielle , comme si Ton connaissait la nature intime de quelque chose, dans le sens qu'attachent à ces mots les philosophes dogmatiques et explicateurs; et cette nature des maladies n'est point une chose absolue et déterminée , de laquelle on puisse dire , à l'occasion de quelque sujet que ce soit, qu^on l'a trouvée, et qu'il ne reste plus

( 121 ) rien à y chercher. Non , c'est au contraire un fond inépuisable et où il y aura toujours à découvrir, car il y aura toujours à reconnaître de nouveaux rapports entre des objets aussi susceptibles que les maladies d'être considérés sous une multitude de faces différentes.

Expliquons ces idées abstraites , par quelques exemples.

A l'origine, chaque maladie était un sujet isolé, sur lequel il fallait faire le travail tout entier de la découverte de la médecine. Le point de côté, avec fièvre et toux ; la gêne de la respiration , l'oppression , la toux , avec fièvre et crachats rouiilés ou sanglans ; la douleur au ventre, ne supportant pas la moindre pression, avec fièvre, extrémités froides, traits du visage serrés , etc< ; la douleur à l'épigastre, avec envie de vomir et vomissemens, soif vive, langue rouge , fièvre , etc. , et une foule d''autres maladies , se présentant isolément sur des sujets divers et à tout âge , sont comme autant de problèmes, sans relation les uns avec les autres, pour celui qui les voit pour la première fois , et pour quiconque ne réunit pas , à la faculté de les observer, celle de les rapprocher, de les comparer, et d'en saisir les nombreuses analogies. Mais quand l'esprit d'induction est venu s'exercer sur ces matériaux rassemblés par une aveugle et patiente expérience, quand il a vu toutes ces maladies provoquées par des causes plus ou moins analogues; quand il a vu le travail qui les constitue présenter, dans tous les

lieux où elies siègent, des phénomènes fondamentaux toujours les mêmes ; quand ils les a vues céder aux mêmes traitemens ou à des moyens peu différens les uns des autres : alors , empruntant leur caractère essentiel du phénomène le plus frappant, la chaleur générale ou locale qu'elles provoquent dans le corps, et faisant abstraction des différences pour ne tenir compte que des phénomènes communs qu'elles présentent , l'esprit d'induction ou de théorie a déclaré qu'on devait considérer ces communautés comme constituant la nature de ces affections diverses , et il les a qualifiées àWnJlammatio7is. On a dit dès lors, et l'on a pu dire que l'on connaissait la nature de la pleurésie , de la pneumonie, de la péritonite, de la gastrite, de la cystite, etc., etc.: cette nature n'était pourtant encore connue que sous un aspect très général et très vague. C'est à bien meilleur droit encore qu'on a pu dire que l'on connaissait la nature de ces affections, quand, aux notions déjà indiquées, on a pu ajouter celles que nous a fournies la connaissance des rapports qui existent entre l'inflammation du péritoine et celle de la plèvre ou du péricarde , entre l'inflammation de la membrane muqueuse de l'estomac et celle de la vessie , des bronches ou des fosses nasales. Mais est-ce là le terme des connaissances possibles sur ces divers sujets? Non, certes , car, outre que nous savons par exemple que l'ophthalmie est une inflammation , outre que nous savons que c'est l'inflamma-

( 123 ) lion d'une membrane muqueuse , nous savons encore qu'elle peut être ou scrofuleuse ou vénérienne, etc., c'est-à-dire, qu'elle peut avoir des rapports importans, fondamentaux, avec d'autres classes de maladies connues sous ces différensnoms.

11 est donc un grand nombre de maladies desquelles nous pouvons dire que nous en connaissons la nature : ce sont celles qui nous ont laissé pénétrer les rapports essentiels qui les lient les unes aux autres ; mais il n'en est pas une seule dont nous puissions dire que nous en connaissons la nature toute entière , la nature intime et essentielle, car ce serait dire que nous connaissons tous les rapports possibles qu'elle saurait avoir avec la santé , avec des maladies que nous n'avons jamais vues, ou que nous ne connaissons que très imparfaitement. On comprend donc , d'après ces explications, que ces mots connaissance de la nature d'une maladie , n'ont et ne peuvent jamais avoir qu'une valeur relative , dont l'étendue est singulièrement variable.

La nature des inflammations nous est connue sous beaucoup de rapports; et l'on peut, à leur égard, formuler en un petit nombre d'aphorismes, une multitude de notions de détail, applicables au plus grand nombre d'entr'elles, ce qui est précisément le caractère d'une science qui a dévoilé assez profondément la nature ou les rapports des choses; mais il n'en est pas de même de beaucoup d'autres classes de maladies , dont il nous est pour-

tant permis de dire que nous en connaissons la nature. Les rapports que nous connaissons entre les chancres , les bubons , les ulcères , les extoses, etc., dépendant d'un coït impur, et l'importance de ces rapports relativement à la thérapeutique, nous autorisent à déclarer que nous en connaissons la nature, et cette déclaration se trouve implicitement énoncée dans les comparaisons qu'il nous arrive si souvent de faire entre les maladies de nature vénérienne et d'autres classes de maladies. Il y a plus, on ne saurait trouver une raison solide pour prouver que nous ne pouvons dire que nous connaissons la nature d'un certain nombre d'affeclions , quand nous ne connaissons entre elles qu'un seul rapport, si d'ailleurs ce rapport est précis, positif , et d'une importance majeure. Ainsi, je comprendrai bien qu'un physiologiste dise que la nature des maladies intermittentes nous échappe; mais je ne vois pas pourquoi l'on voudrait interdire au médecin praticien de dire que c'est précisément l'intermittence qui fait leur essence , et que la nature d'une fièvre ou d'une névrose nous est connue, quand il est constaté qu'elle est intermittente.

Nous ignorons la nature de la rage , de Fépilepsie, du choléra; car quels sont les rapports intimes et positifs qu'on ait dévoilés jusqu'à présent entre ces maladies , et quelque classe d'affection sur laquelle nous ayons des notions solides? Mais nous connaissons celle d'une douleur rhu-

( 125) matismale , d'un bubon vénérien , d'une fièvre pernicieuse , etc., etc. Cela posé , revenons à notre sujet.

Si l'on nous demande maintenant quelle est la nature du tic douloureux de la face , nous répondrons , et notre réponse sera bien comprise , que le tic douloureux est une névralgie. Cela revient à dire que, entre toutes les maladies douloureuses auxquelles on pourrait le comparer, la seule avec laquelle il ait de frappantes analogies , dont il partage tous les caractères généraux , est l'affection névralgique. Et parmi ces caractères, qui sont bien connus et qu'il est par conséquent inutile de rappeler ici , le seul que je citerai encore une fois , parce qu'il suffit pour réfuter les opinions paradoxales qu'on a voulu établir depuis quelques années sur la nature du tic douloureux , le seul que je citerai, sera le privilège qu'a la maladie de durer pendant un temps indéfini, sans altérer aucunement l'organisation du nerf qui en est le siège , et cette opposition étrange , en quelque sorte, cette contradiction entre une lésion si violente qu'elle cause des douleurs horribles , et si légère que l'œil et le scalpel le plus exercés n'y peuvent rien apercevoir. Ceci est maintenant bien établi et n'a pas besoin d'être développé. Il ne faut pas toujours recommencer la science sur nouveaux frais , et remettre sans cesse en question ce qui a été une fois résolu.

On n'avait point négligé, ainsi que M. Brous-

( 126) Sais reproche h la plupart des médecins , et parliculièreinent à M. Pinel de l'avoir fait, de rechercher si la névralgie tient à une affection propre du nerf, ou si elle n'est que le résultat de Taltération de toute autre partie, dont le système nerveux transmettrait seulement les souffrances au centre de toute sensation. C'est précisément par là que commence l'auteur d'une des dissertations les plus anciennes sur ce sujet. «Nervi autem, dit Weisse, duplici modo paliunlur : vel immédiate , quando ab aiiqua caussa ipsi afficiuntur ; vel médiate , quando ab illa partes nervis vicinse infestantur. » Et il ajoute : « Ad primum morborum genus prosopalgia pertinere videtur , quia prgeter dolorem faciei acerbum, nihil quod praeternaturale habendum sit, in ulla parte deprehendimus. In ea faciei regione, quam dolor occupât, nec rubor, nec duritas,nec tumor conspicitur, et tamen dolor estveheraentissimus, atquehaud raro convulsiones musculorum sese adjungunt. ( Jo. Mart. Weisse, de dolore faciei prosopalgia dicto. Diss. lena, 1796. Reçus, in Brera Syllog. Opuscul. T.IV. P. 134). »

Nous voilà suffisamment préparés à aborder la section de ce travail qui doit être consacrée au traitement des névralgies de la face. Parmi les points dont il est question dans tout ce qui précède, il en est qui n'ont été touchés que légèrement; mais nous répéterons que nous n'avons pas voulu faire un traité complet et classique , et que l'attention et les développemens que nous avons

donnés à chaque chose , ont été prescrits par des motifs que nous avons fait connaître en cornmencanl.

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