‹ Considérations sociales sur l'architectoniqueChapitre 7 sur 8 · II · texte numérisé non relu

II

ItuLiam ! Italiam !

ViaciLK.

Artistes, artistes, à vous ! à vous, peuple léger et brillant, à vous, hommes d’imagination, de cœur et de poésie! Que faites-vous dans ce monde bourgeois d’aujourd’hui? est-ce que vous vous sentez à l’aise dans cette vaste boutique? Qu’avezvous à emprisonner votre élan dans les magasins d’épiceries, les cuisines du ménage morcelé, la maison du bourgeois et de sa famille ?

La lésine d’un marchand, les étroits caprices d’un parvenu de comptoir, la stricte économie de quelque descendant appauvri de race antique, tout cela ne s’accommode pas à l’art, tout cela ne prête pas à conception ! — Il n’y a plus de sources de richesses que dans la marchandise, et la marchandise n’aime pas l’art. La destruction des grandes fortunes féodales et cléricales, les commotions révolutionnaires et les subdivisions des propriétés ont donné à l’art le coup de mort. 11 agonise aujourd’hui dans la lithographie... Que voulez-vous faire? il n’y a plus de cathédrales, ni d’abbayes, ni de châteaux à construire, à orner de statues et de larges tableaux, à parer

de sculptures et de fresques; plus de toiles à couvrir, plus de marbres à tailler. Le pan de bois, le plâtre et le papier peint ont tout envahi....

Voulez-vous que l’architecture renaisse? faites renaître les conditions qui la nourrissaient autrefois, faites renaître des concentrationsde volontés. — Et cette fois, ce ne sera plus une concentration opérée autour d’un seul point, politique ou religieux; ce sera la fusion harmonique et puissante de tous les élémens de la volonté humaine; ce sera un ralliement universel, une association intégrale de toutes les facultés et de toutes les passions; ce sera l’humanité unie dans sa force et dans son tout: et l’architecture qui sortira de cette combinaison complète et unitaire sera, elle aussi, complète et unitaire.

Ce ne sera plus la cathédrale ou l’hôtel-deville, le collège, le théâtre, le logement de ville ou de campagne, le château, la manufacture, la bourse, et que sais-je encore.... Ce sera tout cela à la fois, tout cela réuni, combiné, unitarisé , formant un tout avec les contrastes et les mille harmonies d’un monde! Voilà l’architecture de l’avenir. — Comparez les Phalanstères, les villes et les capitales dérivant du principe d’As-

sociation, comparez-les avec nos villages, nos villes, nos capitales dérivant du principe de Morcellement: comparez et prononcez.

« Mais cela est trop beau, » disent les niais ébahis, « cela est trop beau et ne peut arriver. Ils sont fous ces gens-là, ils ont lu des contes de fées.... »

Eh! d’abord, puisque nous y voici, entendons-nous un peu. Je pourrais démontrer rigoureusement que les Phalanstères de Haute-Harmonie, les Phalanstères nés au sein de l’opulence de l’ordre sociétaire, quand cet ordre aura depuis quelque temps pris possession de la terre, laisseront bien loin derrière eux en magnificence, en éclat, en couleur, en richesse, ces immenses cathédrales surchargées, du triple portail à la flèche, de dentelles et de broderies de pierre, ces cathédrales où chaque moellon était frappé à l’empreinte de l’art, où les vitraux, les arceaux, les colonnes et les murs étaient , à l’intérieur et à l’extérieur , relevés par les couleurs les plus vives, vermillon, or et azur, et le disputaient en splendeur au maître-autel et à l’étole du prêtre officiant. — Car cela était ainsi.

Et voilà les monumens dont l’Europe s’est hérissée en trois siècles! Voilà ce qu’un seul

principe d’union a su faire jaillir au milieu du désordre général , voilà ce que l’idée religieuse a eu puissance d’extraire du sein d’une Civilisation affamée. Si ces choses ont été produites dans le chaos, pensez aux merveilles qui suivront la création ; pensez-y, et la logique ira plus loin que votre imagination ; et vous ne trouverez pas assez de formes et de couleurs pour vous représenter l’avenir resplendissant et flamboyant du globe transfiguré.

Les palais des Phalanges, artistes! les kiosques, les belvédères et les castels dont elles parsèment leurs riches campagnes, les villes monumentales et la capitale du globe , voilà, artistes, qui vaut bien un devant de boutique , une soupente , un escalier tordu, un palier de maison bourgeoise, une Renommée rouge sur l’enseigne d’un pâtissier.... II faudra des voûtes hardies jetées sur des murs de pierre, des coupoles, des tours et des flèches élancées; votre génie sera à l’aise dans ces grandes lignes dont vous aurez à combiner les mouvemens et les allures! Il faudra aux palais des Phalanges, des portes où sept chevaux de front puissent sortir à l’aise ; il faudra des fenêtres grandes ouvertes par où entrera le soleil dans la maison de l’homme pour y porter largemen t la vie et la couleur; il faudra des galeries, des balcons

et des terrasses où la population du Phalanstère puisse s’épandreetlui faire d 'éclatantes guirlandes avec ses mille têtes de femmes et de joyeux enfans.... Il faudra des tableaux à ses galeries et à ses salles, des couleurs à ses grands ateliers, des fresques aux parois de ses théâtres , à ses voûtes des fresques et des sculptures ; des statues dans ses atriums et ses grands escaliers, des statues sur ses entablemens et parmi les arbres de ses jardins ombreux, des gargouilles ouvrées aux angles des corniches, à ses machines à vapeur des têtes de bronze et des gueules de fer , des marbres à ses bassins, des autels à ses temples, et mille chefs-d’œuvre d’art pour les revêtir et les dignement parer.

Là, voyez-vous, il faudra harmoniser l’eau, le feu, la lumière, le granit et les métaux: l’art aura dans ses larges mains tous les élémens à marier ensemble; ce sera une création!...

Puis, des orchestres à mille parties, des chœurs à mille voix: des hymnes et des poèmes chantés par des masses; des manœuvres chorégraphiques dansées par des populations.... Car dans les Phalanstères ce n’est pas une troupe râpée qui monte sur des planches : l’éducation unitaire élève chaque homme à la dignité d’artiste , et si

chaque homme n’est pas poète et compositeur, chaque homme du moins sait exécuter et faire sa partie dans l’ensemble; chaque homme est une note dans le grand concert.

Et qui prendrait sur lui d’affirmer que Dieu n’a pas donné à chacun de ses enfans une tête qui pense , un cœur qui bat , des oreilles pour aimer l’harmonie, des doigts pour la faire, une poitrine pour chanter et des yeux pour les couleurs , sans permettre, sans vouloir, qu’il en soit un jour ainsi. Dites artistes, dites poètes, ne sentezvous pas la destinée de l’homme? dites, toutes ces merveilles de l’harmonie sociale, n’y sentezvous pas l’empreinte du beau et du- vrai dont vous portez le type en vos âmes? Dites, est-ce cela qui est le faux, et le vrai serait-il le devant de boutique, la soupente , l’escalier tordu , le palier de la maison bourgeoise et la Renommée sur l’enseigne d’un pâtissier?.. Et encore, sans nous traîner dans la prose du mercantilisme et dans toutes les ordures de la Civilisation, dites si cela ne va pas mieux à vos imaginations et à vos cœurs qu’une pyramide d’Egypte bâtie par un peuple nourri d’oignons et le dos courbé sous les pierres, un palais de Néron, et même une colonne Vendôme , fondue avec le bronze sanglant qui tue dans les batailles? Oui, ouï, c’est la destinée de

l’humanité d’être heureuse et riche, et de parer sa planète , et de lui faire une robe resplendissante qui ne la rende pas honteuse au bal céleste, où elle occupe dans la ronde lumineuse une place d’honneur à côté du soleil ! Oui, quand l’humanité marchera dans sa force et dans sa loi, on verra éclore bien d’autres merveilles sous l’influence de la puissance humaine combinée à la puissance vivifiante du globe, et ce que j’ai dit ne serait encore que mesquinerie et pauvreté. ... La destinée de l’homme est bien là , allez.

Mais il faut s’arrêter... j’oublie que ces paroles sont jetées au milieu d’un monde de douleurs et de misères, où six mille ans de souffrances ont étiolé les cœurs des hommes et tari en eux toute source d’espérance. Le mal s’est infiltré jusqu’à la moëlle des os, il a rongé jusqu’au désir. Tous les rêves d’avenir se bornent aujourd’hui à la conquête d’un gouvernement a bon marché!... Il faut s’arrêter....

€om>*nan«0 rt tonotnirs ïrr l’^lrrlpUctoniquc pljalanstériennf.

Que d’erreurs chez ces savans qui veulent nous enseigner les routes du bien , et dont aucun n’a eu assez de génie pour reconnaître que ni le bon , ni le beau ne sont compatibles avec la Civilisation , et que loin de chercher à introduire le bien dans cette société . vrai cloaque de vices , il n’est d’option sage que celle de sortir de la Civilisation pour entrer dans les voies du bien social i Ch. Fourier.

.... leur as-tu dit encore que la plus haute expression artistique d'une chose correspond à son maximum d’utilité ? Victor Labour.

Plus les proportions se rapprochent de leur ternie feutrai et générateur, plus elles sont grandes et puissantes. St. -Martin.

Oui il faut s’arrêter :

Car aujourd’hui que l’on prodigue le nom de poésie d’autant plus qu’on le comprend moins ; aujourd’hui qu’on trempe ce nom dans toutes

scènes domestiques, dans de ridicules péripéties bourgeoises , dans des intrigues d’alcove civilisée , dans les ruisseaux des rues, dans toute puérilité et toute fange ; aujourd’hui que la poésie sociale, la grande poésie humanitaire effarouche et fait fuir notre littérature chiffonnée, nos peintres de mœurs et de vie privée , nos poètes pleureurs, nos laquistes lamentables ; aujourd’hui , il semble en vérité qu’on ne puisse faire de la poésie qu’avec des gonffemens d’amour excentrique, de la vapeur, de l’éther... et puis encore, — pour les uns, avec le poignard classique qui tue dans les règles et proprement derrière la coulisse, emmanché d’un alexandrin de douze pieds, plus raide que sa lame de bois; — et pour les autres, avec le poignard moyen-âge qui égorge en plein théâtre, tout le long du drame échevelé.

Qu’il puisse y avoir de la poésie dans partie de ces choses, qu’il y en ait même en toute action palpitante de vie humaine , et de passion en essor subversif ou en essor harmonique , c’est ce que, moins que personne, je songe à contester : — mais autre est la poésie du présent et du passé , autre est la poésie de l’avenir : l’une, individuelle, douloureuse , gémissante ou poussant de grands cris de douleurs, des clameurs de détresse; l’autre individuelle et humanitaire à la fois, puisant

aux grandes harmonies de la nature, s’inspirant aux mouvemens synergiques des populations et des races humaines, à la voix des lois divines: l’une obscure, l’autre éclatante et radieuse: l’une trempant ses pinceaux dans des larmes et du sang noir, l’autre harmoniant sur les grandes toiles encadrées d’or et de diamans les sept couleurs vives de l’arc-en-ciel : l’une enfin tourbillonnant dans le chaos; l’autre planant sur la création.

Donc, si l’on ne veut pas aujourd’hui la poésie dans les choses sociales, — et en ce moment pourrait-on deviner qu’elle y doit être, puisque l’on prend pour choses sociales une politique décharnée, une charte, squelette sonore et sec dont les os sont le budget, la loi électorale, le cens d’éligibilité et la responsabilité des ministres? — si l’on n’v veut pas la poésie, disons-nous, revenons à l’arithmétique. Faisons des additions et des soustractions, des totaux et des restes. Parlons aux chiffres. Comptons. Aussi bien , voyez-vous, les neufs caractères de l’algorithme arabe, 1, 2, 3, 4? 5, 6, 7, 8, 9 et le zéro, sont une batterie plus que suffisante pour démolir la Civilisation et ruiner toutes ses défenses.

Et d’ailleurs qu’on ne s’y trompe pas ; qu’on ne prenne pas pour valant quelque chose les

grandes déclamations que font, par le temps qui court, au nom de la poésie, contre les mathématiques et les sciences exactes, nos petits poètes éthérés , nos littérateurs de salle à manger. — Il est bien vrai que l’école scientifique actuelle, matérialiste et fragmentaire , a voulu et veut encore , avec ses données arbitraires et la négation d’un plan d’ensemble pensé et préétabli, exiler Dieu de la création; il est bien vrai qu’elle a desséché, fracturé, rapetissé la science : mais que l’on se place, pour voir la science, au haut point de vue de Pythagore, de Képler et de Fourier, qu’on se monte jusque-là, et l’on pourra dire si la science est hostile à la poésie ! — Et même, je le veux encore, que l’on se tienne au point de vue de l’école newtonnienne ; que nos littérateurs si ridicules quand ils entrent tout ambrés, tout parfumés, tout pommadés, dans le domaine de la science , lisent seulement la mécanique céleste, — s’ils peuvent, — et ils verront bien s’ils ont bonne grâce avec leurs airs et leurs dédains. (0 •

(l) Ceci ne s’adresse pas à tous nos littérateurs : il est parmi eux plus d’un homme sensé. Je crois même juste de dire qu’aucune époque n’a présenté une plus riche collection de talens que la nôtre 5 on a prodigieusement perfectionné la forme: malheureusement les idées manquent souvent, et la phrase envahit tout. Ou veut faire à toute force du senti , du profond , et l’on sert en pâ*

Prétendre parquer en deux camps hostiles la science et la poésie, c’est chose bien digne d’un siècle qui veut cantonner à part, aussi, dans le domaine social, l’ordre et la liberté. — L’ordre n’est qu’un mot absurde sans la liberté; ce sont deux faits liés et solidaires: et, dans la création, la poésie est aux mathématiques ce que, dans le monde social , la liberté est à l’ordre. — Serait-ce qu’il n’y a pas de poésie dans les grandes harmonies de la nature? Or, sur quoi seraient fondées ces grandes harmonies, sinon sur les lois mathématiques ? — Sont-ce là , dès-lors , choses à séparer?

ture au public mille petites the’ories plus vaines et plus pue'riles les unes que les autres. Le public, d’ailleurs, consomme tout; il se montre fort débonnaire. Et puis il n’y a pas de critique , pas de saine critique, j’entends. Celte dernière assertion pourra paraître impertinente à ceux qui se sont constitués les juges du camp , et qui tiennent en main les trompes et les trompettes ; elle me vaudra peut-être plus de horions que les passages les plus scabreux de mon livre tous ensemble. Pour le moment, c’est pure assertion: la preuve viendra plus tard, à sa place; et sa place ne peut se trouver que dans un écrit périodique. D’ailleurs, il ne s’agit dans cette note que de dénoncer un ridicule , une des minauderies de notre littérature, qui, tout en faisant niaisement du sentiment contre la science , n’en recherche pas moins avec avidité l’emploi' des expressions techniques de la science, dans le but innocent de se strier , de se donner du galBe , ce qui serait fort bien faire, si cette pauvre science n’était pas plus rudement écorchée encore par ce genre d’hommages, que par la dénigration directe. C’est une contrebande plus fâcheuse que la franche guerre.

Et si, maintenant, la solution de la belle et grande question de l’architectonique humanitaire calculée sur les exigences de l’organisation de l’homme et de la vie sociale la plus heureuse et la plus parfaite , répondant à l’intégralité des besoins et des désirs de l’homme, déduite de ces besoins, de ces désirs, et mathématiquement ajustée aux grandes convenances primordiales de sa constitution physique et passionnelle ; si cette forme qui réfléchit majestueuse et complète , comme nous le verrons mieux plus tard, la grande loi de l’harmonie universelle , se trouve en même temps et par cela même, douée de la plus haute expression de poésie architectonique qu’il soit possible de concevoir, est-ce là une raison pour la rejeter, cette forme?

Quoi donc? vous suspecteriez la réalisabilité (0 de cette grande pensée architecturale parce que, — ainsi que le diamant contient pur le rayon blanc de lumière solaire et les sept couleurs qui le composent, — ainsi elle contient dans son ensemble l’harmonie intégrale et toutes les harmonies qui la produisent ! Vous la suspecteriez parce qu’elle se résout en un merveilleux microcosme dont toutes les parties coordonnées entre elles,

(1) Ce mot-ci n’est guère harmonieux, mais il est utile.

avec leurs styles variés dépendant des rapports des choses, avec leurs caractères propres, leurs types spéciaux, forment une manifestation archétypique du beau, de l’ordre, de l’unité universelle?

Serait-ce donc que ce sentiment du beau , des rapports vrais, des convenances générales, placé au cœur de l’homme comme un flambeau inextinguible , est une lumière fallacieuse et fausse? Ne serait-il qu’une déception? qu’une ironie implacable et cruelle? — Ecoutez donc les sublimes enseignemens de la création , les grandes voix de la terre et des cieux qui apprennent à l’homme que cet archétype idéal gravé dans lame humaine est le verbe éternel incarné partout dans l’univers, et que la tâche de l’homme ici-bas est de l’incarner dans le monde sur lequel il a reçu puissance et domination.

Non! il n’est pas de plus énergique révélation de la déviation de l’homme, pas de témoignage plus hautement accusateur de la subversion de destinée dans laquelle il est plongé, que cette révolte de sa raison pervertie et faussée, contre ses attractions natives, contre les harmonies éternelles vers lesquelles gravite sa nobfe nature. La plus éclatante attestation synthétique du mal

social c’est bien que l’homme soit enfoncé dans le mal jusque là qu’il regarde ce mal comme son élément. C’est cette fatale croyance qui a paralysé si long-temps l’intelligence humaine, qui a fait obstacle à toute hardie recherche d’une issue de subversion en Harmonie : c’est elle encore qui, maintenant qu’un homme, par un incroyable puissance de génie , a trouvé cette issue , fait dire des paroles de cet homme, comme les Troyens des paroles de la prophétesse inspirée : « Ceci est rêve et mensonge , délire et folie ! »

Ainsi, et pour en revenir à la question spéciale qui nous occupe, c’est donc délire et folie que de se proposer la solution de ce problème :

Trouver les conditions architecturales les plus convenables aux besoins de la vie individuelle et sociale , et constituer, d’après les exigences de ces conditions, le type de l’ habitation d’ une population de dix-huit cents personnes, — population qui correspond à l’ unité d’ exploitation du sol, et qui forme ainsi l’alvéole élémentaire de la grande ruche sociale :

Quoi donc, c’est folie et délire, cela! et vous dites: cela est inoui, extravagant, irréalisable , c’est le grand mot; et vous parlez ainsi alors que

vous avez sons les yeux et à vous les crever, encore, des constructions logeant dix-huit cents hommes , et non pas fondées en terre ferme , sur roc, mais bien mobiles, mais filant sur l’océan dix nœuds à l’heure et transportant leurs habitans, de Toulon au Cap, du Cap à Calcutta , de Calcutta au Brésil et au Canada ; des constructions à dix-huit cents habitans, qui narguent les vents des grandes mers et les ouragans des tropiques, de braves et dignes vaisseaux de ligne, ma foi, épais de précinte, hauts de mâture, et carrés de voilure, et parlant haut des deux bords avec leurs triples batteries de trente-six et de vingtquatre, et mordant dur, encore , avec leurs grappins d’abordage !

Était-il donc plus facile de loger dix-huit cents hommes au beau milieu de l’océan, à dix-huit cents lieues de toute côte, que de loger dans une construction unitaire dix-huit cents bons paysans en pleine Champagne ou bien en terre de Beauce?

Mais voici un autre problème encore, et qui s’énonce ainsi :

Trouver moyen de mettre à l’abri dans une ville un petit corps de troupes , et de lui donner même

pendant un temps plus ou moins long 3 une supériorité de forces sur une grande armée qui l’ attaquerait avec un matériel immense , des bombes de douze pouces et des boulets de vingt-quatre.

Je pourrais bien vous dire, moi qui suis du métier, ce qu’il a fallu d’observations, d’efforts d’intelligence et de combinaisons pour arriver à résoudre ce problème comme il l’est aujourd’hui. Parapets, bastions, courtine, tenaille, demilune et réduit de demi-lune ; contre-gardes , fossés, chemins couverts, places d’armes et réduits de place d’armes, traverses, communications.... je vous fais grâce du l'este et des détails; il a fallu agencer et combiner tout cela, ménager les angles et les incidences, les commandemens et les défilemens ; combiner toutes les formes , calculer toutes les hauteurs , toutes les dimensions, les modifier de mille manières par mille considérations et pour mille relations; coordonner chacune d’elles à toutes les autres ; et cela , non pas grossièrement , non pas d’une façon approchée, mais, savez-vous, à un centimètre près! Et il faut des combinaisons différentes pour toutes les positions différentes !

Dans ces fortifications, où les promeneurs bénévoles ne voient guère, en général, que des

remparts et des fossés, il n’y a pas un mouvement de terrain, pas un pli qui ne soit calculé; et quand une place forte a fait sa toilette de guerre, quand elle s’est parée pour le siège, hé bien! il n’y a pas une pierre qui ne soit en son lieu , pas une motte de terre qui ne soit à sa place !

La détermination d’un front-bastionné, type et élément de la fortification, constitue un problème tellement surchargé de conditions , qu’il y a de quoi effrayer d’y penser. Ce que l’invention en a dû coûter d’efforts , d’intelligence et de tension d’esprit , vous pouvez en juger par ce que l’on exige de temps, de travaux, d’études et de science pour arriver à la comprendre.

Or, ce problème a été résolu ; l’invention a été faite, réalisée, maçonnée. On a dépensé et on dépense encore des milliards en Europe pour faire , entretenir et défaire des milliers de frontsbastionnés. Ce n’est pas impossible, cela! — Il est vrai que c’est une des parties constitutives du grand art de tuer les hommes , et qu’en cette direction du moins on ne se ferme l’espoir à aucune espèce de perfectionnement et de progrès. —

Yoyez plutôt le mortier-monstre des bombes

de mille, cordieu ! il y a de l’avenir dans cette découverte....

Hé bien ! si l’adoption de cette découverte , ou de toute autre invention philantropique et productive du même genre, nécessitait un changement dans le système de défense, vous verriez qu’on trouverait tout simple de poser le problème de la fortification des villes sur de nouvelles hases, de recommencer l’invention et d’en construire la solution. Pour cela on a de l’argent, des travailleurs, un nombreux corps d’ingénieurs qui apportent à ces choses science, intelligence et facultés; pour cela on remue le sol, on fonde sur pilotis, on laboure le roc, on creuse en roc dur des fossés profonds de soixante pieds; pour cela rien ne coûte. — C’est bien.

Mais qu’un homme vienne dire que l’on devrait songer à loger les hommes sainement , commodément, agréablement, sociétairement. . . — Folie et délire !

Que cette homme ajoute qu’il en a trouvé le moyen , qu’il le donne : — le voici , voici les plans, examinez. Et si les plans paraissent bons, faites au moins un essai, un seul. C’est la porte d’un nouveau monde.. . — Pst! rêve et mensonge !

Oh ! il faudra pourtant bien que vous écoutiez, je vous le jure ! dut-on vous appliquer la

bouche d’un porte-voix sur les oreilles. Si vous êtes logés, vous autres, tout le inonde ne l’est pas. Il y en a qui ont trop froid en hiver, et trop chaud en été , savez-vous ? il y en a dont la botte de paille à coucher se mouille trop quand il pleut, et dont le plancher devient boue! L’homme n’est pourtant pas fait pour vivre dans les tanières. Ce n’est pas un animal qui se terre', l’homme : et il faut qu’on le loge.

Hé bien ! s’il faut qu’on le loge , trouvez donc pour le loger mieux qu’un Phalanstère; trouvez mieux en satisfaction des convenances , en agrément, en magnificence, et en économie? . en

économie , entendez-vous?

Chose étrange ! il n’y a pas de problème absurde, mal posé ou malfaisant, qu’on n’ait encore cherché à résoudre sur cette terre; et on s’insurge contre l’idée de déterminer les lois d’une architecture harmonique avec l’organisme humain !

L’académie s’ingénie chaque année à trouver des sujets de concours pour les élèves de l’école d’architecture, et elle n’a pas eu l’idée de proposer celui-là; c’est pourtant une conception plus féconde, une idée plus hante de cent coudées, que toutes les idées architecturales qui aient été exécutées ou seulement émises jusqu’ici.

G était là d’ailleurs la tâche sociale réservée à l’art dans la carrière du progrès social. — Qu’un architecte, en effet, laissant le quart de rond , la cimaise et les ordres , se fût proposé de résoudre le problème architectural ainsi posé :

Etant donné l’homme , avec ses besoins , ses goûts et ses penchans natifs , déterminer les conditions du système de construction le mieux approprié à sa nature ;

Cet architecte se trouvait, dès le premier pas, face à face avec l’option suivante :

* * Ou une maison isolée pour chaque famille ;

** Ou un édifice unitaire pour une réunion de familles.

L’économie, l’aisance, la facilité des relations et des services, les agrémens de toute nature, toutes les convenances matérielles, sociales et artistiques, militaient pour le second système.

Dès-lors, l’artiste optant pour l’architectonique sociétaire , était sur la voie du calcul des destinées ; il découvrait de proche en proche , en cherchant les bases de son projet, toutes les conditions de la vie sociétaire, qui ne sont autre

chose que les déductions naturelles et pratiques des besoins , des goûts et des penchans natifs de l’homme. Et c’est ainsi qu’en spéculant sur l’architectonique la mieux adaptée à la nature humaine, on eût nécessairement rencontré la forme sociale la mieux adaptée aussi à celte même nature.

Toutes ces questions se touchent essentiellement. On ne peut pas résoudre les unes saus déterminer en même temps la solution des autres. Le problème architectonique n’est qu’un cas particulier du problème social général, qui doit être ainsi posé :

Etant donné l’homme, avec ses besoins, ses goûts, ses penchans natifs, déterminer les conditions du système social le mieux approprié à sa nature.

Décomposez le mot système social, et vous y trouverez système industriel , système commercial, système scientifique, système d’éducation, système d’architectonique, etc., toutes branches particulières de l’arbre social. — Or, la vérité étant dne, si vous avez découvert la loi qui doit régir l’un de ces systèmes, vous avez aussi la solution pour tous les autres.

Construisez un Phalanstère, pourvoyez-le de son matériel, amenez-y une population de trois ou quatre cents familles inégales, riches et pauvres, pères, mères et enfans ; laissez-les se caser, agir; abandonnez-les à elles-mêmes; surtout, préservez-les du contact de tout pédant philosophe et moraliste , race toujours ardente à contrarier les indications de la nature: et moins de six mois après l’installation , vous verrez l’Association réalisée par instinct. - — Il est sensible que les travaux domestiques seraient d’abord organisés en grande échelle et sociétairement; ensuite le système d’éducation , et tous les autres service, de proche en proche. La création du milieu architectural sociétaire commanderait la formation du milieu sociétaire intégral : il n’y aurait qu’à suivre docilement la voix du génie de l’humanité. — ■ C’est , au reste , ce qui demeurera prouvé au second volume de cet ouvrage, où, pour déterminer les conditions de la vie sociétaire, nous ne ferons rien autre chose que de placer une population au milieu du dispositif matériel d’une phalange, nous bornant à constater le mode suivant lequel se comporteraient naturellement, dans un pareil milieu, les divers membres de cette population, les lois suivant lesquelles s’y grouperaient librement les individualités, et s’y formeraient spontanément les

aggrégâtions et les hiérarchies de tous les ordres.

Si l’on eût réalisé pareil projet par manière d’expérience, il est évident qu’on fût tombé sur une forme sociale non pas artificielle, factice, contrariant la nature, comme le sont la Civilisation et toutes les rêveries des philosophes, toutes les républiques utopiques sorties de leurs cerveaux, construites à leur façon, — mais sur une forme sociale naturelle, normale, dérivant rigoureusement de l’organisation humaine , faite à la façon de la nature ou de Dieu 3 ce qui vaut bien la façon de Platon, ou celle de M. Bérard, éditeur de la glorieuse charte de i83o, laquelle

est établie pour l’éternité, comme on sait .

ainsi que l’étaient déjà les précédentes.

Les hommes n’ont pas encore pu se persuader qu’il fallait plier devant la nature, se rapprocher d’elle et lui demander ses lois ; ils aiment mieux en faire eux-mêmes, des lois, quitte à ne leur donner d’autre sanction que celle qui vient des gendarmes et du bourreau.

Le lecteur doit bien comprendre maintenant que Fourier a manœuvré à l’inverse de tous les réformateurs de l’œuvre de Dieu, et que sa dé-

couverte est la récompense de la religieuse docilité qu’il a mise à suivre les indications de la nature. Toutes les dispositions de la vie sociétaire sont exactement calquées comme les dispositions architecturales que nous venons d’examiner, sur des convenances fixes et bien déterminées. Le calcul qui lui a livré la connaissance de l’architecture sociétaire est le même que celui qui lui a donné la clef de toutes les autres parties constitutives de la société harmonique.

La vérification des calculs , la contre-preuve des opérations consiste à soumettre les résultats obtenus à la pierre de touche composée, à examiner s’ils réalisent l’alliance du bon et du beau, de l’artistique et du comfortable , du merveilleux et de l’arithmétique; car cette alliance, ainsi que je viens de l’établir, est le caractère de toutes les œuvres de Dieu , le vrai contrôle de toute harmonie.

Que l’architecture phalanstérienne , type élémentaire de la grande architecture humanitaire, contienne les sources les plus vives auxquelles puissent s’alimenter l’art et la poésie architectoniques, c’est ce qu’aucun artiste et aucun homme qui a quelque portée dans l’esprit et qui peut

comprendre une donnée , ne songeront à contester. — Mais nous marchons dans des chemins tellement encombrés d’obstacles , tellement semés de préjugés, tellement obstrués par les ronces de la routine ; nous avons à parler à des gens si bien habitués à ne croire réalisable et possible que ce qui est étroit , mesquin , difforme et laid, si éloignés de comprendre que la plus haute expression poétique dont un mouvement quelconque soit susceptible correspond précisément à son maximum d’utilité, nous avons, en un mot, tant de défiances à vaincre, nous qui venons jeter une idée d’Harmonie en pleine Civilisation, que nous devons examiner spécialement l’architecture sociétaire sous le rapport de l’économie , et prévenir ainsi toutes objections sur sa réalisabilité ; — objections qu’on ne manque pas de tirer de sa splendeur et de sa magnificence , comme si ces caractères n’étaient pas plus conformes aux attractions de l’humanité, et par conséquent à sa destinée, que les cloaques, les clapiers et les fanges de la Civilisation.

Examinons donc la question sous le rapport de la réalisation, et réduisons à leur juste valeur les prétendues impossibilités de l’application.

Deux et deux font quatre.

Traité d’ 'Arithmétique.

J’ai exposé l’idée générale du Phalanstère, du manoir de la phalange industrielle, qui remplacera le village civilisé, comme le village à remplacé le kraal du sauvage. Ai-je dit que les premiers Phalanstères, dont accoucherait notre pauvre Civilisation, seraient brillans et somptueux comme les Phalanstères de Haute-Harmonie, les Phalanstères nés et baptisés au soleil de l’avenir ? Non, je n’ai pas dit cela. Comparativement à ees resplendissans Phalanstères, les premiers essais de la Civilisation seront des avortons; et pourtant ces avortons-là sembleront des séjours enchantés, auprès de nos habitations.

De quelque peu de valeur que soient les matériaux des Phalanstères de début, l’unité de la construction , la symétrie des grandes masses , le contraste et la variété des parties, l’agencement heureux des détails avec l’ensemble , et par-dessus tout l’expression architecturale d’une large pensée sociale ; les harmonies de ces constructions avec les eaux, les végétaux, les riches paysages animés par une heureuse et joyeuse po-

pulation ; tout cela sera suffisant pour faire, de ces Phalanstères de début, d’honorables séjours; le luxe ensuite ira croissant selon les ressources , — et la progression sera rapide.

Le Phalanstère d’essai , celui dont le succès prouvera sans réplique la grande vérité sociale qui ne peut pas être introduite dans certaines cervelles par la voie de la science et du calcul, ce premier Phalanstère sera certainement établi dans un lieu non occupé par un village ; ce sera un terrain d’une lieue carrée environ, acquis par une société d’actionnaires, et sur lequel on se proposera de porter une population pour l’exploiter; ce sera une colonie sociétaire exécutant combinément des travaux d’agriculture, d’ateliers, d’éducation et de ménage.

Or, demandez-vous s’il serait plus économique et plus sage, pour loger une population qui s’élèvera à dix-huit cents ou deux mille personnes, d’élever un grand édifice unitaire, ou de bâtir trois cent cinquante à quatre cents petites maisons isolées et civilisées, trois cent cinquante masures morales et philosophiques.

Ce n’est plus ici du fantastique , des chimères, de la folie, comme disent nos esprits-forts ; ceci

est prosaïque et vulgaire : il ne faut ni beaucoup d’architecture , ni beaucoup d’arithmétique , pour comprendre que le développement des murs, des toitures et des charpentes à élever, serait quatre fois plus considérable dans le cas de la bourgade que dans le cas du Phalanstère.

Ajoutez encore les murs de clôture nécessités, dans le régime morcelé, autour des jardins et devant les cours des maisons ; pensez que vous pourrez avoir sous une seule couverture courant régulièrement d’un bout à l’autre de l’édifice sociétaire , trois et même quatre étages ; que vous épargnez quatre cents cuisines, quatre cents salles à manger, quatre cents greniers, quatre cents caves , quatre cents étables , quatre cents granges pour les concentrer dans quelques vastes séristères. — Réduction analogue sur une foule de pièces et d’ateliers épars aujourd’hui dans la bourgade. — Indépendamment de l’économie déplacé et de construction, ajoutez celle de deux ou trois milliers de portes, de fenêtres, de baies, avec leurs châssis, leurs boiseries et leur ferremens; pensez à l’entretien ruineux que chacune de ces maisons nécessite par année , au peu de durée de ces constructions mal faites , aux ignobles remaniemens qu’on leur fait incessamment subir ; multipliez la dépense de chaque maison par le nombre

de ces maisons, et vous serez à même de prononcer.

Quantji la rue-galerie, voyons ce qu’elle épargne. — Dans chaque maison, des escaliers tordus et boiteux qui mangent beaucoup de place et beaucoup de matériaux , des corridors , des couloirs, des paliers; puis, des précautions dispendieuses de toute nature, que, depuis la basse classe jusqu’à la haute, depuis le parapluie jusqu’à la voiture, chacun des deux mille habitans de la bourgade est obligé de prendre contre le froid, la pluie, les intempéries; puis les maladies qui coûtent, usent la santé, arrêtent le travail; puis enfin le bien-être en place du mal-être ; — pesez toutes ces choses, et vous verrez que la rue-galerie, vitrée, rafraîchie ou chauffée, avec ses grands escaliers régulièrement disposés , ses atriums et ses porches fermés du rez-de-chaussée, où l’on descend de voiture à l’abri quand on vient du dehors ; vous verrez, dis-je, que la ruegàlerie avec tout son luxe , est une construction aussi économique, qu’hygiénique et comfortable.

Calculez ensuite ce que , dans chaque ménage , l’on dépense de travail et de temps pour le service de la cuisine, de la cave, du grenier, pour l’apport de l’eau, que les valets ou les

femmes vont péniblement puiser, plusieurs fois par jour, à la pompe ou à la fontaine, pour l’entretien et le service de propreté , pour toutes les opérations domestiques exécutées par de simples mécanismes dans la construction phalanstérienne.

Le service de la première distribution de l’eau dans les ménages des grandes villes, de Paris, par exemple , emploie à lui seul des milliers de bras et constitue toute une industrie. Faites le compte de l’effet utile obtenu par le retour à la production active de toutes ces forces épargnées par des machines; ajoutez à ces bénéfices qui deviennent prodigieux quand vous les appliquez sur de grandes échelles, les dispositions de garantie contre les incendies, dont les sinistres s’élèvent chaque année, en France, à des sommes énormes; enfin, pensez à la supériorité de puissance et d'effet de toute opération faite avec ensemble, régularité, et bien dirigée, sur les opérations morcelées, anarchiques, exécutées aujourd’hui dans les conditions les plus défavorables sous tous les rapports; et quand vous aurez examiné , considéré , calculé toutes ces choses , alors, décidez

Si l’Architectonique unitaire, qui permet seule de substituer l’ordre au désordre, l’aménage-

ment à la déperdition, n’est pas, — arithmétiquement et prosaïquement parlant , — mille fois préférable à l’Architectonique confuse et morcelée.

Tout ceci, je le répéterais mille fois, n’est ni du fantastique, ni de la folie ; tout ceci est vulgaire, positif, palpable, et tellement clair, qu’il n’y a même pas de philosophe qui ne soit capable de le comprendre.

On aurait beau se dire dépourvu de tout sens poétique, de tout sentiment des corrélations et des rapports vrais ; on aurait beau être absolument sourd, par organisation, à la voix de la convenance des choses , il faudrait encore se rendre. C’est l’arithmétique qui parle, qui conclut. Il n’y a pas à ergoter contre elle.

Dira-t-on maintenant qu’il est impossible de disposer des bois et des pierres en édifice sociétaire ? les pierres et les bois se refuseraient-ils à être façonnés en édifice sociétaire? — Si les bois et les pierres ne refusent pas de se prêter à semblables constructions, ne soyez donc pas plus >/Zintelligens que ces matériaux, en jetant brutalement au travers des raisonnemens et des calculs qu’on vous fait, ce mot inepte d’impossibilité —

Donc , il demeure bien et dûment démontré :

Que l’architectonique morcelée est ruineuse et malfaisante , tandis que l’architectonique sociétaire remplit toutes les conditions d’ économie , de salubrité, d’ agrément , satisfait à toutes les convenances , et ouvre à l’art que l’autre tue, un avenir inespéré et inoui.

Et ceci apprendra à ceux qui croient que l’architecture est morte , et à M. Hugo qui l’a écrit , que cette opinion-là n’est qu’une débilité de leur esprit. M. Hugo, M. Hugo! qui a construit je ne sais quelle ridicule théorie , qui a sué sang et eau durant trois ou quatre chapitres , pour établir en phrases pompeuses que l’humanité a fait jadis de l’architecture dans le but unique et simpliste de faire de la poésie, et qui, partant de là, a posé cette solennelle puérilité, que la découverte de l’imprimerie avait tué l’architecture , parce que désormais l’humanité pouvait faire de la poésie plus facilement en alignant des caractères de régule, qu’en alignant des moellons de marbre et de granit...!!! M. Hugo le poète, qui, parce qu’il fait de la poésie, lui, avec une plume, s’est allé mettre en tête que l’humanité ne pouvait plus faire de la poésie qu’avec des plumes! M. Hugo, qui prétend parquer l’humanité dans

les dimensions de sa sphère, à lui; qui donne pour champ à l’humanité et pour limite à l’avenir l’étendue de son cerveau; M. Hugo, enfin, qui voulant à toute force faire de la profondeur au lieu de rester dans son rôle , a pris à cœur de maculer son bel œuvre de la Notre-Dame , en y introduisant cette sublime niaiserie, résumée par ces mots : ceci, — le livre, — tuera cela, — le monument.

En vérité, on n’a jamais donné dans des aberrations plus vaniteuses et plus insensées. Il siérait que M. Hugo retranchât de son ouvrage cette malencontreuse addition qu’il a mise à ses dernières éditions ; car si son ouvrage est destiné à vivre dans l’avenir , des chapitres pareils ne feraient pas honneur à son intelligence. Il siérait aussi qu’il apprît et qu’il retînt que — pour grand poète que l’on soit, — on n’a pas le droit d’entrer tout botté et tout crotté, comme Louis XIY au Parlement, dans le domaine de la science sociale, et que quand on veut faire de la science sociale , il faut d’abord aller à lecole pour l’étudier. — • En temps et lieux on pourra enseigner à M. Hugo que la science sociale contient d’autres doctrines que celles du Constitutionnel , où il en est encore à l’heure présente, avec son abolition de la peine de mort , sa réforme

des prisons , et sa morale de résignation à l’usage des masses humaines, qua l’instar de M. de La Mennais, le soi-disant Croyant, il condamne à jamais à la misère , de son autorité privée , comme il condamne l’humanité à ne plus faire que de petites maisons. — En fait d’ institutions d’avenir, comme en fait d’ architecture d’avenir, M. Hugo a encore beaucoup à apprendre; et s’il ne veut pas apprendre , au moins ne devrait-il pas consacrer son beau et grand talent à accréditer des erreurs, des puérilités, des niaiseries, qu’il est bien force de détruire quand il rend le mauvais service de les corroborer ou de les éditer luimême.

Donc, artistes, croyez plutôt au génie de l’humanité qu’à la voix des faux prophètes.. . L’Architecture, qu’ils vous disent morte et enterrée, a encore à grandir de bien des coudées, vraiment, pour atteindre à sa taille! — l’avenir est large, l’homme est puissant. Les apôtres de l’étroit et de la faiblesse, du pauvre et du mesquin, ne puisent pas leur inspiration en sources vives, et ce n’est pas eux qu’il faut écouter.

Page 1