‹ Considérations sociales sur l'architectoniqueChapitre 6 sur 8 · II · texte numérisé non relu

II

Il est, il est sur terre une infernale cuve,

On la nomme Paris : c’est une large étuve ,

Une fosse de pierre aux immenses contours ,

Qu’une eau jaune et terreuse enferme à triples tours; C’est un volcan fumeux et toujours en haleine ,

Qui remue à longs flots de la matière humaine ;

Un précipice ouvert à la corruption ,

Où la fange descend de toute nation ;

Et qui de temps en temps plein d’une vase immonde , Soulevant ses bouillons , déborde sur le monde.

Le Temps qui balaya Rome et ses immondices , Retrouve encor, après deux mille ans de chemin ,

Un abîme aussi noir que le cuvier romaiu.

Auguste Barbier.

Madrid.1 princesse des Espagues !

Alfred db Musset.

L’architecture écrit l’histoire.

Aussi , voulez-vous connaître et apprécier la Civilisation dans laquelle nous vivons? Montez sur le clocher du village, ou sur les hautes tours de Notre-Dame :

D’abord, c’est un spectacle de désordre qui va frapper vos yeux :

Ce sont des murs qui se dépassent , s’entrechoquent, se mêlent, se heurtent sous mille formes bizarres; des toitures de toutes inclinaisons qui s’élèvent et s’abaissent; des pignons nus, froids, percés de quelques rares ouvertures grillées; des clôtures qui s’enchevêtrent; des cons-

tractions de tout âge et de toute façon, qui se masquent et se privent les unes les autres d’air , de vue et de lumière.

Les grandes villes, et Paris surtout, sont de tristes spectacles à voir ainsi , pour quiconque a l’idée de l’ordre et de l’harmonie, pour quiconque pense à l’anarchie sociale que représente en relief, avec une crudité si fidèle, cet amas informe, ce fouillis de maisons recouvertes de leurs combles anguleux, échancrés, brisés, mêlés, confondus, armées de leurs garnitures métalliques, de leurs girouettes de fer, de leurs innombrables cheminées, qui dessinent encore mieux l’incohérence et le Morcellement qui régnent là.

Aussi, grâce à cette absence d’ensemble, d’harmonie, de toute prévoyance architecturale et de combinaison des choses, voyez comme l’homme est logé dans la capitale du monde civilisé !

Il y a dans ce Paris un million d’hommes, de femmes, et de malheureux enfans qui sont entassés dans un cercle étroit où les maisons se pressent les unes contre les autres, exhaussant et superposant leurs six étages écrasés; puis, six cent mille de ces habitans vivent sans air ni lumière , sur des cours sombres , profondes et

visqueuses, dans des caves humides, dans des greniers ouverts à la pluie, aux vents, aux rats , aux insectes: et depuis le bas jusqu’en haut, de la cave aux plombs, tout est délabrement, méphitisme, immondicité et misère.

Ce grand fait immonde est une nécessité, puisqu’il est une réalité et que ce qui est est fatal. Mais reconnaissez donc que c’est une nécessité de votre société qui l’a réalisé , ce fait ; une expression des combinaisons humaines qui l’ont produit , et non une nécessité absolue et d’ordre naturel.

Et puisque l’effet est immonde , funeste , délétère, mortel à l’homme, reconnaissez donc que la grande et primordiale cause qui l’a engendré, que la cause dont il tire sa raison d’être, que le principe social enfin est mauvais et subversif. Vous qui répondez à toute critique , à toute dénonciation qu’on vous fait du mal , par ce grand mot Nécessité , vous qui affirmez que le mal est de condition naturelle , fatal , imposé à l’homme par l’essence même des choses, dites, mais dites donc si, ici comme ailleurs, le mal a sa source dans une fausse combinaison sociale , ou dans cette Nécessité d’ordre supérieur dont vous parlez, dans cette Nécessité qui est votre réponse

unique , impie , idiote , bestiale. — Cet empoisonnement des atmosphères où grouillent les agglomérations humaines, est-ce un fait de la nature, ou un fait de l’homme? Est-ce de main divine ou de main humaine ?

Dites , est-ce un air qui recèle la maladie et les germes de mort, cet air que vous respirez quand vous parcourez les prés , les bois , les clairières des forêts, les rives des fleuves, et les plages des mers? quand vous marchez dans les grandes herbes vertes lorsqu’elles étincellent au matin sous les perles et les diamans de la rosée, lorsqu’elles dressent les milles têtes de fleurs qui leur font une belle et si riche parure , qu’elles exhalent sous le soleil mille suaves haleines et vous disent avec mille voix parfumées, — que Dieu a placé l’homme sur une terre favorable, que la nature lui est propice et bonne?...

Et s’il y a dans la création des races malfaisantes, des espèces immondes, est-ce que puissance n’est pas à l’homme de les vaincre et les détruire? et s’il y a des marais fétides , des déserts stériles et des zones brûlées , n’est-ce pas parce que l’homme , ne remplissant pas sa tâche et gouvernant mal son domaine , se laisse envahir là où il devrait faire et commander? Et ces grandes

plaies de la nature ne sont-elles pas une attestation du désordre , une punition méritée par l’homme, une révélation de sa déviation sociale, un poteau placé au bord de la mauvaise route indicateur du précipice, une voix puissante, la voix de la douleur, la seule voix par laquelle la nature peut parler à l’homme en déviation , et qui lui crie incessamment aux oreilles : « Tu t’égares, le chemin est mauvais; tu n’es pas dans ta loi , tu n’es pas dans ta destinée ; — » n’est-ce pas un signe , enfin ?

Oh! qu’elle est bonne et secourable cette nature ! et combien il faut que la pensée humaine ait perverti la pensée humaine, pour qu’on ne comprenne pas cette grande voix, toute de sollicitude et de maternité!... Quoi donc? vous ne comprenez pas , quand au soir vous revenez de ces campagnes si belles, à la végétation si luxueuse, au ciel si chaud et si coloré , aux eaux si pures , aux lointains si vaporeux, aux parfums si doux? quand vous en revenez le soir, de la santé au corps, et de la vie à lame, et que vous rentrez dans vos villes fétides, et que vous respirez leur air qui pue, leurs miasmes qui tuent, quoi donc? vous ne comprenez pas?...

Et quand vous voyez mourir vos petits enfans

et vos jeunes filles de dix-sept ans, vous dites: le Mal est une Nécessité, la terre est au Mal, l’ homme est au Mal, c’est Dieu qui le veut. — C’est Dieu qui le veut!!... Oh taisez-vous! taisez-vous, car vous blasphémez Dieu!...

Est-ce Dieu qui a fait Paris, — ou les hommes ?. . .

Regardez. Répondez. Yoilà Paris :

Toutes ces fenêtres, toutes ces portes, toutes ces ouvertures, sont autant de bouches qui demandent de l’air à respirer : — et au-dessus de tout cela vous pouvez voir, quand le vent ne joue pas, une atmosphère de plomb, lourde, grise et bleuâtre, composée de toutes les exhalaisons immondes de la grande sentine. — Cette atmosphère-là, c’est la couronne que porte au front la grande capitale ; — c’est dans cette atmosphère que Paris respire; c’est là-dessous qu’il étouffe... — Paris, c’est un immense atelier de putréfaction, où la misère, la peste et les maladies travaillent de concert, où ne pénètrent guère l’air ni le soleil. Paris, c’est un mauvais lieu où les plantes s’étiolent et périssent, où sur sept petits enfans il en meurt six dans l’année.

Les médecins qui ont porté des secours à

domicile, au temps du choléra, et qui ont pénétré dans les tanières des classes pauvres, ont fait alors des récits à faire frémir ; mais les riches ont déjà oublié tout cela....

Et moi, riches, je veux vous le rappeler!

Riches, qui menez joyeuse vie, qui jouissez , qui prenez vos plaisirs et conduisez vos danses au sein de cette perfide atmosphère qui vous décime et qui prend à leurs mères vos jeunes filles adorées et vos beaux enfans, sans que vous en sachiez comprendre la cause ; riches, qui oubliez la solidarité de tous les membres de la famille humaine; riches! je veux vous la rappeler.... Écoutez. Voici ce que disait alors l’un d’entre eux, l’un de ces médecins qui ont peu dormi quand le fléau tordait les entrailles de Paris , — un (0 qui est allé partout où il y avait des hommes saisis par la peste , et se débattant corps à corps

avec elle . partout où il y avait des pauvres,

surtout.... Écoutez:

« Le choiera ne viendra pas à Paris , disait-on , ou du moins sa pre'sence sera ’a peine sensible ; il n’aura pas de prise sur ce centre de la Civilisation, ce foyer de lumière. On parlait bien

(1) M. Baudet-Dulary , député de Seine-et-Oise, et médecin qui n’a quitté Paris que quand le choléra n’y était plus, pour aller à Etampes quand le choléra s’y abattait-

de la misère des pauvres , mais c’e'tait un sujet de pitié et non pas de crainte pour les riches ; on ne croyait pas à la solidarité du riche et du pauvre ; on ne connaissait pas cette affreuse , cette contagieuse pauvreté : le choléra l’a montrée dans toute sa nudité. Les médecins eux-mêmes qui voient tous les jours des malheureux ont été stupéfaits. Habitués a respirer l’air des hôpitaux et des amphithéâtres, plus d’une fois ils ont été suffoqués en abordant l’atmosphère ou vivent et s’élèvent des êtres humains qui travaillent pour nous. Dans leurs sales taudis la porte seule laisse entrer un peu d’air déjà empesté par les plombs et les latrines ; la lucarne calfeutrée ne s’ouvre pas de tout l’hiver. Dites qu’il faut de l’air , ils répondront qu’ils ont froid , ils n’ont ni bois ni vêtemens ; dites-leur de se bien nourrir, ils n’ont pas toujours du pain. Leur chambre dépouillée n’a souvent pour tous meubles qu’un grabat ou sont entassés père , mère et enfans , malades , non malades, mourans et morts quelquefois. Il se peut qu’il y ait, comme on dit sèchement , de leur faute -, plusieurs auraient dû être prévoyans , économes , dans les temps prospères ; le désordre , l’intempérance , entrent pour beaucoup dans leur malheur. Mais vous qui avez l’ample nécessaire , vous qui ne vous refusez aucun plaisir , quelle vertu exigez-vous donc du peuple ? Depuis bientôt cinquante ans on ne lui parle que de ses droits ; le pauvre est citoyen comme le riche , tous sont égaux devant la loi , on a proclamé le peuple souverain, et vous voudriez que, toujours content de ses privations , il vit d’un œil philosophique tous les plaisirs des riches , qu’il n’aimât pas aussi les plaisirs à sa portée, qu’il ne s’oubliât jamais, qu’il eût toujours prudence, raison , tempérance ? Il fallait être conséquent. Si on ne voulait, si on ne pouvait pas améliorer son sort, il fallait le laisser dans son ignorance et son apathie, avec les consolations religieuses qui lui manquent maintenant : les droits politiques sont de vains mots pour le peuple ouvrier. Et les femmes, qui, même dans le bon temps, gagnent si peu , comment voulez- vous quelles aient des épargnes ? J’ai vu des femmes expirant , sur une paillasse , sans draps , sans couverture, entourées d’enfans faméliques; oui, j’ai vu des en-

fans sucer avidement les mamelles vides et fle'tries de mères moribondes ; déjà glace'es , elles s’efforcaient de les réchauffer , seules , sans aide , sans secours pour elles -mêmes. ...

» Les soins incomplets, à contre-sens, dictés par de stupides préjugés, tels que les pauvres les donnent et les reçoivent , mais qui du moins sont un ralliement sympathique , une consolation , tous ne les ont pas eus : dans ce chaos de la population , l’isolement est tel , que quelques-uns sont morts sans qu’on ait su leur maladie , révélée enfin par la puanteur des cadavres pourris (i).

» Puisse mon récit exciter votre pitié; il n’est point exagéré. Ah ! si vous aviez vu !

» Mais ces misères , elles vous atteignent : les miasmes exhalés des habitations du pauvre se répandent dans toute la ville , et vous les respirez incessamment mêlés à ceux des ruisseaux et des cloaques de toutes sortes. Paris, même dans ses quartiers les plus brillans, est bien sale et bien infect ; si l’administration a fait élargir quelques rues , déblayer quelques places , les spéculateurs , par compensation , ont détruit les jardins qui épuraient un peu l’air, ont entassé étages sur étages et rétréci vos appartemens ; les chances de la bourse et du commerce , les catastrophes de l’industrie ont troublé votre sommeil ; les révolutions , les émeutes ont porté l’effroi dans vos cœurs , et les maladies ont eu un libre accès. Bien qu’il vous ait moins accablé que les pauvres, le choléra ne vous a point épargnés , et lorsqu’il a frappé , le médecin n’a pas toujours été la pour vous secourir à temps : j’ai vu votre impatience , votre anxiété ; j’ai vu au milieu d’une fausse abondance les soins domestiques bien mal donnés, par défaut d’habitude , d’intelligence, de patience, quelquefois de volonté. Quand l’épidémie foudroyait ses victimes, il était facile, sans se compromettre , de hâter une mort désirée , et d’horribles soupçons

(i) Deux faits semblables ont eu lieu dans le faubourg Saint- Antoine pendant le peu de jours que j’ai passe's à l’ambulance de la Bastille.

ont été permis . Riches qui aimez la vie, j’ai vu mourir

quelques-uns d’entre vous faute de secours , de soins , qui dans le système harmonien de Fourier ne manqueront pas aux plus pauvres. »

Yoilà le choléra , voilà la solidarité du mal dans Paris, voilà Paris sous son atmosphère de peste , Paris sous son manteau de mort.

Londres aussi a été comme Paris ; et St.-Pétersbourg; et toutes les grandes capitales; et toutes les habitations putrides des hommes, villes et villages, mais surtout les grandes villes.... Et Madrid est maintenant comme a été Paris, comme a été St.-Pétersbourg, comme ont été les grandes villes. C’est le tour de Madrid, maintenant, Madrid , princesse des Espagnes !

Est-ce Dieu qui a fait le choléra , engendré dans ces marais fangeux, par lesquels l’homme, en gérant inepte, en roi fainéant, laisse envahir, comme par un grand chancre , les plus belles régions de son domaine; ce choléra, parti de l’Inde pour faire le tour du monde et écrire sur le globe , en lettres de mille lieues , tracées à travers les populations humaines avec des cadavres , le mot SOLIDARITÉ : solidarité des nations, solidarité des continens, solidarité des races humaines... solidarité !

Est-ce Dieu qui a fait le choléra, ou les hommes?

Est-ce Dieu qui a fait Paris, Londres, St.- Pétersbourg , Madrid?.... Est-ce Dieu, ou les hommes ?

Non : la misère permanente, et la peste périodique, et l’empoisonnement des atmosphères, c’est l’ouvrage des hommes : car Dieu n’a pas fait ces choses. Dieu a fait le nuage d’or au ciel , le serpolet des pelouses et l’oiseau dans les bois; la fleur des champs, et le lis des vallées.

nouvelle peau. Dès l’entrée on respire la préfecture, on se trouve nez à nez avec la civilisation symbolisée par une prison et une caserne neuve.

Emile Soüvestre.

Yous avez vu les capitales, vous avez vu Paris, Paris surtout, car c’est la capitale des capitales, le cœur de la Civilisation, son centre d’activité , de puissance et de gloire.

Voilà comme la Civilisation loge l’homme dans sa capitale , dans son centre d’activité , de puissance et de gloire. Allez dans les campagnes, et

là aussi vous verrez ce qu’a su faire la Civilisation. Et je n’appelle pas campagne ces maisons fraîches et coquettes qui sont jetées autour de Paris , comme des touffes de fleurs sur un tas de boue : il faut voir la Champagne et la Picardie, la Bresse et le Nivernais, la Sologne, le Limousin, la Bretagne, etc. : et les voir de près. Là il y a des chambres qui sont la cuisine, la salle à manger, la chambre à coucher, pour tout le monde, père, mère et petits... Elles sont encore cave et grenier ; écurie et basse-cour quelquefois. Le jour y arrive par des ouvertures basses et étroites ; l’air passe sous les portes et les châssis déboités; il siffle à travers des vitraux noircis et cassés, quand il y a eu des vitraux, encore... car il y a des provinces entières dans lesquelles l’usage du verre est à-peu-près inconnu. C’est une lampe grasse et fumeuse qui éclaire, dans l’occasion;

— d’habitude, c’est le feu. Puis le plancher .

ah bien oui, le plancher! le plancher? — c’est de la terre inégale et humide. Il y a çà et là des mares... Tous marchez dedans... Les enfans en bas-âge s’y traînent. J’ai vu, moi qui vous parle, des canards y chercher pâture !...

Oh ! comme aussi la maladie travaille bien dans tous ces lieux! Comme elle y tue les hommes, ou les estropie , ou les couvre de honteuses in-

firmités! Comme les rhumatismes, la gale, les scrofules, et que sais-je encore, s’y étendent et s’y complaisent! Comme le mal y sème le mal en bonne terre ! Comme la peste et le choléra, quand ils viennent , y fauchent à loisir !

Voilà pour l’intérieur ; l’extérieur , vous le connaissez :

C’est, plein la rue, de la boue, du fumier, de l’eau noire et croupissante. Quand vous êtes sur une route, et que vous la voyez devenir sale, vous sentez que vous approchez d’un village: et quand vous êtes au milieu de ces groupes de masures , au milieu des habitations , c’est-là que vous trouvez la voie affreuse et dégoûtante.

Puis, pour toutes ces vilaines chaumières qui ont charmé nos poètes et nos moralistes , vous voyez quelquefois une maison , une seule , s’élever élégante et fraîche. C’est la maison de campagne de quelque marchand enrichi , ou de quelque ci-devant seigneur qui regrette le château de ses ancêtres, la couronne de comte que son fier donjon portait en tête, et les doubles fossés dont lesmanans corvéables venaient battre l’eau la nuit, dans ce bon temps, pour que le coassement des grenouilles ne troublât pas le

sommeil de la noble châtelaine. — Une maison pour cent misérables cabanes !

Voilà la ville , voilà le village.

Oh ! comme notre société d’incohérence se peint bien là dans ses œuvres !

Dans nos villes, des masures délabrées, noires, hideuses, méphitiques, se serrent, se groupent, s’accroupissent autour des palais, au pied des cathédrales. Elles se traînent autour des monumens que la Civilisation a semés çà et là, comme on voit dans un jardin mal tenu , des limaçons à la bave impure, ramper sur la tige d’un lilas en fleurs. — L’accouplement du luxe et de la misère, c’est le complément du tableau.

La Civilisation a de rares palais, et des myriades de taudis, comme elle a des haillons pour les masses, et des habits d’or et de soie pour ses favoris peu nombreux. A côté de la livrée brodée d’un agioteur, elle étale la bure de ses prolétaires et les plaies de ses pauvres. Si elle élève et entretient à grands frais un somptueux opéra où elle caresse par de délicieuses harmonies les oreilles de ses oisifs dilettanti, elle fait entendre au milieu de ses rues et de ses places publiques, les

chants de misère de ses aveugles, les lamentables complaintes de ses mendians. Puis, ici et là, elle ne sait créer qu’égoïsme et immoralité , car la misère et l’opulence ont toutes deux leur immoralité et leur égoïsme.

Oh non, non ! dans nos villages, dans nos villes, dans nos grandes capitales, l’homme n’est pas logé : — car j’appelle homme aussi bien le chiffonnier qui butine la nuit, sa lanterne à la main, et cherche sa vie dans un tas d’ordures qu’il remue avec son crochet; aussi bien lui et ses nombreux frères en misère, que les hommes de la bourse et des châteaux. — Et j’appelle logement de l’homme une habitation saine, commode, propre et élégante.

Et pourquoi l’homme n’est-il pas logé ? — C’est toujours la même réponse à cette demande et aux autres : pourquoi a-t-il faim? pourquoi a-t-il froid? pourquoi est-il dépourvu d’éducation, et en toutes choses misérable et dénué? — Toujours il faut répondre : Il y a des pierres dans les carrières , du bois dans les forêts , du fer au sein de la terre ; le sol ne refuse pas de produire quand on y sème ; les arts, les sciences , l’intelligence et la force sont là: ce n’est pas la puissance qui manque; il y a du travail à faire,

et il y a des hommes qui manquent de travail ; il faut augmenter l’effet utile du travail par la coordination des travaux; il faut augmenter la quantité de travail en créant l’attraction industrielle; il faut organiser, il faut organiser! il faut réaliser l’Association, il faut passer de l’incohérence à l’Harmonie ! — Voilà à quoi il faut songer; et l’on ne s’occupe qu’à des luttes administratives, à des guerres de partis, à des querelles de déplacement.... Qu’ont de commun toutes ces mauvaises chimères, avec la découverte et l’essai de l’organisation sociétaire de la Commune?

Vous avez vu que la demeure de l’homme se transforme avec la nature des sociétés : il y aurait sur ce sujet de curieuses études à faire , surtout si l’on faisait porter les investigations sur l’art en général; car l’art, ainsi que nous avons commencé déjà à l’établir, a reflété avec une merveilleuse exactitude les caractères particuliers , les mouvemens successifs, les phénomènes variés et multiples qui se sont manifestés aux diverses phases de la vie des peuples. Toutes les conceptions qui ont apparu au sein de l’humanité , toutes les idées qui sont venues au jour, toutes les croyances qui ont passé sur cette terre, ont eu puissance, comme la lyre symbolique d’Orphée, de remuer les rochers et les forêts; elles ont

revêtu des formes monumentales, elles se sont incrustées au fronton des temples , aux marbres des sanctuaires et des théâtres; elles se sont coulées en fer, en bronze, en métaux précieux; elles ont animé des bas-reliefs et des statues ; elles ont harmonié des couleurs sur les toiles des tableaux ou sur les parois des édifices ; elles ont changé et ployé de mille manières la forme de l’habitation de l’homme ; elles sont allées s’empreindre dans ses armes, ses ustensiles, et jusque dans ses draperies etsesvêteinens: car toutes les nations et toutesles époques ont leurs combinaisons plastiques particulières, distinctes les unes des autres, dépendantes de leurs mœurs, de leurs habitudes, de leur vie intellectuelle , et corrélatives à leur socialité propre.

Cette corrélation est si intime qu’il est hors de doute que l’on ne puisse reconstituer l’histoire d’une époque dont toutes les traditions seraient éteintes, dont tous les textes auraient péri , si l’on avait d’assez nombreux vestiges des monumens de cette époque, de son architecture publique et privée, de sa peinture, en un mot des formes généi’ales sous lesquels l’art s’y manifestait. On ferait pour un peuple, avec de pareilles données, ce que Cuvier a su faire, au moyen des débris de leurs squelettes, pour ces

espèces animales disparues dès long-temps de la surface du globe , et dont il a décrit pourtant avec exactitude les instincts , les mœurs et les habitudes: càr tout est lié dans le monde social comme dans la nature ; et si partout la matière se prête à la puissance de l’esprit, si partout la forme réfléchit la pensée, toujours aussi la pensée tend à passer en acte, à se matérialiser, à se produire extérieurement sous des formes. Faite à ce point de vue de congélation , une histoire intégrale de l’art serait un admirable monument archéologique où habiterait tout le passé, et qui ferait revivre à nos yeux les générations éteintes, les siècles qui se sont écoulés; ce serait un immense panorama du développement de l’humanité sur le globe et de ses révolutions successives.

On pousserait l’appréciation des rapports corrélatifs jusqu a des détails singulièrement minutieux, jusqu’à des approximations par centièmes et par millièmes, si l’on veut me passer l’expression. Ne trouve-t-on pas son sens corrélatif, à la salle à manger, à la cuisine, au salon, à la chambre à coucher du Civilisé, comme à la hutte du Sauvage, comme à la tente de l’Arabe, comme à la cabane de nos paysans, comme au taudis de nos prolétaires qui sont encore des Barbares dans notre Civilisation greffée sur Barbarie?

La caserne et la prison , le café et le théâtre , la taverne et le cabaret n’ont-ils pas chacun leur expression particulière? Chaque construction même n’a-t-elle pas un âge , ne porte-t-elle pas sur le front son extrait de naissance? — Les variations de l’architecture militaire , à commencer par la palissade de troncs d’arbres, jusqu’au front bastionné de Yauban et de Cormontaigne, doublé de demi-lune et de contre-gardes, aux fossés profonds, aux remparts à ras de terre , vous disent fidèlement tous les perfectionnemens et toutes les mutations apportés dans l’art de la guerre par les inventions successives.

Enfin, dans notre siècle d’industrialisme et de mercantilisme , n’avons-nous pas à foison des constructions à caractère industriel et mercantile? L’aspect carré , lourd , nu et régulier de ces manufactures où notre peuple va condenser ses sueurs et ses peines, transformé en machines humaines, n’est-il pas clairement révélateur? Nos rues à base de glorieuses boutiques, les unes misérables , les autres étincelantes et dorées , sont-elles menteuses et ne font-elles pas, chapitre par chapitre, toute la théorie du commerce anarchique et mensonger? Et les maisons à loger construites par les spéculateurs dans les grandes villes, n’indiquent-elles pas sous leurs étages

écrasés et leurs fenêtres étroites et rapprochées, que l’homme qui a seulement ses bras pour vivre est là mis à ration d’air et de lumière par le capitaliste qui a bâti le grand casier dans lequel sont serrés cinquante pauvres ménages étriqués, où l’on escompte la santé des hommes, leur vie et leurs poumons.

Que si l’on voulait pousser ces considérations plus loin et descendre même dans la vie individuelle, on remarquerait que l’atelier d’un artiste, le cabinet d’un écrivain, d’un homme de loi, d’un homme de bourse, etc., ont leurs ordonnances particulières et spéciales qui caractérisent ces diverses professions: enfin, tous les jours il nous arrive de tirer de l’aspect d’un appartement, des conclusions approximatives sur le caractère personnel de celui qui l’habite , ou d’en faire la description détaillée et minutieuse pour donner à d’autres la connaissance que nous avons de ce caractère.

Mais , sans nous attacher plus long-temps au développement de cette idée , que toute forme de la matière correspond à une pensée, soit dans les œuvres de l’homme soit dans les œuvres de Dieu , nous arrêtons ici en thèse générale et comme chose prouvée , savoir :

Que l’homme, en passant de la vie sauvage et nomade à la vie de la période barbare qui le fixe au sol , quitte la hutte et la tente pour entrer dans la cabane dominée par la massive demeure du despote militaire, qui, elle-même, est commandée par la grande construction religieuse et théocratique ;

Que la Civilisation venant ensuite, cherche à régulariser à l’extérieur et aligne lentement et péniblement les agglomérations de maisons en mode confus ou barbare, qui est encore le mode de presque tous nos villages et de la majeure partie des quartiers de nos grandes cités.

Le Garantisine qui viendrait ensuite, ne s’en tiendrait pas comme la Civilisation à ce système de garanties architecturales en mode simple et purement extérieur. Il élèverait les garanties au mode composé , spéculant sur la commodité, la salubrité et l’agrément intérieur et extérieur des habitations humaines.

Je ne parlerai pas ici de l’architectonique garantiste non plus que de celle de la septième période. — Les lecteurs qui seraient curieux d’en connaître les élémens principaux, trouveront un plan détaillé d’une ville garantiste à

\’ Extroduction du premier volume du Traité de /’ Association. C’est une curieuse étude.

Il y aurait sur ces sujets de bien intéressans et longs travaux à faire. Pour moi je n’ai eu d’autre but ici que de prouver en principe , et de faire comprendre qu’il n’y a pas à reculer devant cette conclusion logique :

Que l’évolution sociale qui conduira l’humanité en périodes harmoniques , nous apportera des PALAIS là où la Civilisation n’a su bâtir que ses MAISONS de boue et de crachat.

La Civilisation se peint dans ses fourmilières, où s’élèvent çà et là quelques monumens pêlemêle avec des taudis ; elle se peint dans ses villes et ses villages, où l’on trouve tous les genres, toutes les espèces, toutes les variétés de laideur et de saleté. — Vienne l’Association! vienne l’Harmonie ! et l’Harmonie se mirera dans ses resplendissans Phalanstères !

Ne voyez-vous pas que, déjà, toutes les fois qu’il y a eu dans le monde une concentration de volontés, qu’elle ait été obtenue par amour, par

crainte ou par terreur, cette concentration de volontés s’est toujours traduite par un monument proportionnel à sa puissance? la féodalité donnait le château-fort ; la royauté , la pyramide d’Egypte et le palais; la religion, le temple antique et la cathédrale. Aujourd’hui qu’il n’y a plus de pouvoir, de volontés unies et concentrées , il ne se fait plus que des maisons ; oh ! pardon , j’oubliais , on bâtit aujourd’hui des prisons très-solides, très-épaisses, très-vastes, trèsbien verrouillées et cadenassées : le plus bel édifice de Londres moderne est une prison !!

Quoi qu’il en soit , on ne peut s’empêcher de reconnaître que l’œuvre individuelle est nécessairement petite, mesquine, étroite, et que l’union et la concentration des volontés peuvent seules donner de grands résultats. Cette vérité est écrite partout. Vous la retrouvez dans l’hôtelde-ville qui se distingue entre les maisons, parce que c’est le principe de la Commune qui l’a élevé; dans le théâtre, qui correspond à un amour du peuple pour un plaisir commun, ainsi que l’église est l’expression d’une pensée religieuse commune: la Communauté monastique a hérissé de couvens les terres chrétiennes; l’université a bâti des collèges; le gouvernement, des palais de justice, des ministères, des préfectures, des ar-

senaux, des prisons; il a élevé autour de mille places'de guerre d’épaisses et hautes ceintures de pierre , bastionnées et redoublées.

Vous voyez bien que la Civilisation, toute pauvre de moyens qu’elle est, élargit pourtant et régularise son architecture toutes les fois qu’elle produit une organisation quelconque.

Quand les molécules sont éparses dans un milieu troublé, elles se déposent çà et là et se précipitent en poussière. Quand elles peuvent s’approcher et se joindre dans un milieu favorable à l’affinité, elles se juxta-posent et se combinent naturellement en cristaux.- — Ainsi, quand les individualités éparses aujourd’hui se réuniront sous le principe heureux et puissant de l’Association , et se grouperont librement par leurs pôles sympathiques, quand le village deviendra Phalange, les maisons et les cabanes deviendront Phalanstères !

Ce Jtyalansth'f.

JüLES LeCHEVALIER.

Rappelons-nous que, sous l’influence du principe d’Association, les propriétés individuelles et morcelées du canton se sont converties en actions hypothéquées sur l’ensemble de ses richesses; les haies, murs de clôture, bornes, démarcations,

qui découpent, hachent, gâchent et bariolent laidement le terrain , ont disparu ; les cultures sont distribuées avec une élégante et sage variété dans le grand domaine unitaire.

Le Phalanstère s’élève au centre des cultures

La Phalange n’a que faire de quatre cents cuisines, quatre cents étables, quatre cents caves, quatre cents greniers ; elle n’a que faire de cette multiplicité de magasins, de boutiques et de mesquines constructions incohérentes que la complication actuelle prodigue et entretient à grands frais, et que chaque famille répète suivant ses moyens. — Quelques grands et beaux ateliers , quelques vastes locaux lui suffisent pour préparer les alimens plus ou moins recherchés des différentes classes de fortune , pour confectionner les travaux du grand ménage, et emmagasiner les récoltes et les produits du canton.

Les relations sociétaires imposent donc à l’architecture des conditions opposées à celles que demande la vie civilisée : ce n’est plus à bâtir la cabane du prolétaire, la maison du bourgeois, l’hôtel du joueur de la bourse ; c’est le palais où I’homme doit loger. Il faut le construire avec art, ensemble et prévoyance; il faut qu’il renferme

des appartemens somptueux et des chambres modestes, pour que chacun puisse s’y caser suivant ses goûts et ses moyens; — puis il y faut distribuer des ateliers pour tous les travaux, des salles pour toutes les fonctions d’industrie ou de plaisir.

Un croquis était nécessaire pour faire comprendre les dispositions générales d’un Phalanstère. J’ai d’abord dessiné un plan; mais, comme chacun ne lit pas aisément un plan, j’ai pensé à faciliter l’intelligence d’un édifice sociétaire, en mettant ce plan en perspective.

La forme générale que l’on voit ici est exactement celle qui dérive du plan de Fourier. Cette forme remplit parfaitement toutes les convenances sociétaires, tous les avantages de commodité, salubrité et sûreté. Il est inutile de dire que cette forme n’a rien d’absolu ; que les configurations du terrain , et mille exigences particulières pourront la modifier; que les façades, le style et les détails offriront dans tous les Phalanstères des variétés infinies ; en un mot, il ne faut voir ici qu’une forme assurant le service général , et remplissant les grandes convenances, un type de Phalanstère, comme la croix est un type de cathédrale, comme le front bastionné est un type

de fortification ; type flexible et souple aux accidens du terrain , aux convenances des lieux et des climats, et qui n’arrêtera pas lourdement le vol des artistes de l’avenir.

Étudions sur les dessins les principales convenances imposées aux constructions sociétaires, et dont Fourier a su remplir toutes les conditions dans cet admirable plan , qui dépasse de cent coudées toutes les conceptions architecturales qui l’ont précédé. — Tous avez pu reconnaître que Fourier est un analyste profond et implacable , un logicien des plus rudes, un arithméticien des plus sévères ; vous allez juger s’il est un mauvais architecte. Et puis ce ne sera pas tout : plus tard vous verrez bien.

Nous avons devant nous, en regardant le Phalanstère, le corps central au milieu duquel s’élève la Tour d’ordre ; les deux ailes qui tombent perpendiculairement sur le centre, et forment la grande cour d’honneur, où s’exécutent les parades et manœuvres industrielles : puis les deux ailerons reviennent en bord de fer-à-cheval , et dessinent la grande route qui borde la cour d’honneur et s’étend le long du front de bandière du Phalanstère , entre cet édifice et les bâtimens ruraux postés en avant.

Les corps de bâtimens sont redoublés ; le Phalanstère se replie sur lui-mêine, pour éviter une trop grande étendue de front , un éloignement trop considérable des ailes et du centre, pour favoriser, enfin, l’activité des relations en les concentrant.

Les ateliers bruyans, les écoles criardes sont rejetées dans une cour d’extrémité, au bout d’un des ailerons; le bruit s’absorbe dans cette cour de tapage, et l’on évite ainsi ces insupportables fracas de toute nature répandus au hasard dans tous les quartiers des villes civilisées, où l’enclume du forgeron et le marteau du ferblantier conspirent contre les oreilles publiques , avec le flageolet, la clarinette , le cor des enfans et des écoliers.

A l’aileron de l’autre extrémité se trouve le caravanserai ou hôtellerie affectée aux étrangers. Cette disposition a pour but d’éviter les encombremens dans le centre d’activité.

Les grandes salles de relations générales pour la régence, la bourse, les réceptions, les banquets, les bals, les concerts, etc., sont situées au centre du palais, aux environs de la Tour d’ordre ; puis les ateliers, les appartenons de dimen-

sions et de prix variés, sont répartis dans tout le développement des bâtimens. — Les ateliers sont généralement au rez-de-chaussée, comme il convient évidemment. Plusieurs pourtant, comme seraient ceux de broderie, de mode et d’autres du même genre, sont susceptibles d’être montés au premier étage.

Il est sensible que le centre du palais en sera la partie la plus commode et la plus somptueuse : aussi les appartemens les plus chers, les plus richement ornés et largement disposés, borderont le grand jardin d’hiver, fermé derrière la Tour d’ordre, par les replis carrés du corps redoublant. Les appartemens les plus modestes seront placés dans les ailes et ailerons.

Toutefois, l’Harmonie qui, sans viser à une égalité contraire à tout ordre naturel et social , opère toujours la fusion des classes et le mélange des inégalités; l’Harmonie, dis-je, sait établir dans cette distribution générale un engrenage qui empêche et prévient la déconsidération d’un quartier : elle introduit dans le centre et aux alentours, des logemens de prix modique, et en reporte de plus chers sur les extrémités. — D’ail-? leurs, les variations caractérielles disperseront encore les différentes classes de fortune dans les

corps de bâtimens du Phalanstère, et l’on n’y trouvera pas un faubourg St. -Marceau à côté d’un faubourg St. -Germain.

Les espaces entre les bâtimens sont des cours plantées d’arbres , rafraîchies par des bassins, et affectées à différens services ; elles peuvent être ornées de plates-bandes et de parterres intérieurs.

Dans le grand carré central se trouve le jardin d’hiver, planté en partie d’arbres verts et résineux, afin qu’en toute saison il puisse récréer les yeux : tout à l’entour sont disposées les serres les plus précieuses, dont on peut combiner l’arrangement avec celui des galeries et des salles de bains. — C’est le jardin le plus riche, le plus luxueux de tous les jardins de la Phalange; il forme une promenade élégante, abritée et chaude, où les vieillards et les convalescens se plaisent à respirer l’air et le soleil.

Je n’aurais pas pu figurer dans la perspective les arbres des cours et des jardins , sans nuire à l’intelligence de la disposition architecturale du Phalanstère.

Toutes les pièces de la construction harmonienne, appartemens et ateliers, et tous les corps

de bâtimens, sont reliés entre eux par une ruegalerie , qui les embrasse, circule autour de l'édifice et l’enveloppe tout entier. Cette circumgalerie est double : au rez-de-chaussée, elle est formée par des arcades, qui s’étendent parallèlement au bâtiment, comme au Palais-Royal; puis, sur ces arcades, au-dessus du plafond de la galerie inférieure s’élèverait celle du premier étage : elle pourrait monter jusqu’au sommet de l’édifice, et prendre jour par de hautes et longues fenêtres, auquel cas, les appartemens des étages supérieurs s’ouvriraient sur elle ; ou bien elle pourrait s’arrêter et former terrasse pour le second ou le troisième étage.

Il est inutile de dire que ces galeries sont bien vitrées , ventilées et rafraîchies en été , chauffées en hiver, toujours bien pourvues d’air et agréablement tempérées.

Cette pièce est certainement la plus importante et la plus caractéristique de l’architecture sociétaire. Dans un Phalanstère de haute Harmonie, elle est aussi large et aussi somptueuse que la galerie du Louvre ; elle sert pour les grands repas et les réunions extraordinaires; elle est parée de fleurs comme une serre, et décorée par un riche étalage de certains produits d’industrie.

et des produits artistiques de la Phalange et des Phalanges voisines. — Les galeries et les salons des Phalanstères sont pour les artistes d’Harmonie des expositions permanentes.

Il faut se figurer cette élégante galerie courant tout autour des corps de bâtimens, des jardins intérieurs et des cours du Phalanstère; tantôt en dehors, tantôt en dedans du palais ; tantôt s’élargissant pour former une large rotonde , un atrium inondé de jour; projetant dans les cours ses couloirs sur colonnes, ou de légers ponts suspendus , pour réunir deux faces parallèles de l’édifice ; s’embranchant aux grands escaliers blancs , et ouvrant partout des communications faciles, larges et somptueuses.

Cette galerie, qui se ploie aux flancs de l’édifice sociétaire et lui fait comme une longue ceinture; qui relie toutes les parties à un tout ; qui établit le contact du centre et des extrémités , c’est le canal par où circule la vie dans le grand corps phalanstérien ; c’est l’artère qui du cœur porte le sang dans toutes les veines ; c’est ainsi le symbole et l’expression architecturale du haut ralliement social et de l’harmonie passionnelle de la Phalange , dans cette grande construction unitaire dont chaque pièce a un sens spécial,

dont chaque détail exprime une pensée particulière , répond à une convenance et se coordonne à l’ensemble ; et dont l’ensemble reproduit, complète , visible et corporisée , la loi suprême de l’Association, la pensée intégrale d’harmonie.

Quand on aurait habité un Phalanstère , où une population de deux mille personnes peut se livrer à toutes ses relations civiles ou industrielles, aller à ses fonctions, voir son monde, circuler des ateliers aux appartemens, des appartemens aux salles de bal et de spectacle, vaquer à ses affaires et à ses plaisirs , à l’abri de toute intempérie, de toute injure de l’air, de toute variation atmosphérique ; quand on aurait vécu deux jours dans un pareil milieu , qui pourrait supporter les villes et les villages civilisés, avec leurs boues, leurs immondices? Qui pourrait se résoudre à se rembarquer encore dans leurs rues sales, ardentes et méphitiques en été, ouvertes en hiver à la neige, au froid, à tous les vents? Qui pourrait se résigner à reprendre le manteau , les socques, le parapluie, les doubles souliers, attirail bizarre dont l’individu est obligé de s’embarrasser, de se charger, de se couvrir, parce que la population n’a pas su créer le logement qui la garantirait si bien en masse? — Quelle économie de dépenses, d’ennuis et d’incommodités,

de rhumes, de maladies de toute espèce, obtenue par une simple disposition d’architecture sociétaire ! Que de jeunes filles qui sont mortes trois jours après le bal , où elles s’étaient montrées éclatantes de vie et de jeunesse , et qui répondraient encore aux baisers de leurs mères, si cette garantie de santé existait dans nos villes !

Au point central du palais s’élève et domine la Tour-d’ordre : c’est là que sont placés l’observatoire, le carillon, le télégraphe, l’horloge, les pigeons de correspondance, la vigie de nuit ; c’est là que flotte au vent le drapeau de la Phalange. — La Tour-d’ordre est le centre de direction et de mouvement des opération^ industrielles du canton ; elle commande les manœuvres avec ses pavillons, ses signaux, ses lunettes et ses porte-voix , comme un général d’armée placé sur un haut mamelon.

Il est facile de voir que la distribution phalanstérienne que nous avons sous les yeux se prête à toutes les convenances, se plie à toutes les exigences des relations sociétaires , et réalise merveilleusement les plus belles économies.

Chacun trouve à se loger suivant sa fortune et ses goûts dans les différens quartiers du Pha-

lanstère : on s’abonne avec la Phalange pour logement comme pour nourriture, soit que l’on prenne un appartement garni , soit que l’on se mette dans ses meubles. Plus de ces embarras , de ces nombreux ennuis de ménage attachés à l’insipide système domestique de la famille. On petit, à la rigueur, n’avoir en propriété que ses habits et ses chaussures, et se fournir de linge et de tout le reste par abonnement. Il est certain même que cette coutume, singulièrement économique et commode , se généralisera beaucoup quand on verra la propreté raffinée des lingeries sociétaires. — Aujourd’hui on n’est pas si chatouilleux: on couche souvent dans des draps d’auberge et’d’hôtels-garnis, dont la propreté est bien fort douteuse ; et nos petites-maîtresses parisiennes donnent leur linge à des blanchisseuses qui leur font subir, dans leurs cuviers, Dieu sait quels contacts !

L’Harmonien n’a pas à songer à tous ces minutieux arrangemensde chaque jour, qui harcèlent le Civilisé et lui font une vie si matérielle, si prosaïque , si fastidieuse et si bourgeoise : — et c’est ainsi que Fourier , précisément parce qu’il a spéculé sur les dispositions matérielles et domestiques , a trouvé moyen d’affranchir l’homme du joug de plomb que les dispositions abrutissantes

de la Civilisation lui imposent à chaque heure de son existence; c’est ainsi qu’il a trouvé moyen de poétiser la vie. Essayez donc d’en faire autant avec des abstractions quintessenciées et de la morale. Pauvres stupides philosophes ! vous verrez que ces Béotiens vont crier à Y utopie , eux qui, laissant l’homme livré au despotisme absolu et tout-puissant des impérieuses nécessités premières, des besoins matériels de chaque jour , n’en ont pas moins la prétention de spiritualiser sa vie. Cette absurdité , qui a trois mille ans de longueur, est tellement énorme, que l’avenir n’y voudra pas croire.

Le Séristère des cuisines, (0 muni de ses grands fours, de ses ustensiles, de ses mécaniques abrégeant l’ouvrage, de ses fontaines à ramifications hydrophores et armé de ses batteries , se développe à-la-fois sur des cours intérieures de service, et du côté de la campagne. Ses magasins d’arrivages, de dépôt et de conserve, et les salles de l'office sont à proximité.

Les tables et les buffets sont chargés dans ces salles basses; et de là , pris et élevés, aux heures

(i) Séristère esl le nom ge'ne'rique des ateliers plialanstericns ; on saura bientôt la raison de cette dénomination.

des repas, par des machines qui les apportent tout servis dans les salles de banquets régnant à l’étage supérieur, et dont les planchers sont pourvus d’un équipage de trappes destiné à donner aux grandes opérations du service unitaire la rapidité prestigieuse des changement à vue d’un opéra féerique. — Ces mécanismes ingénieux, que la Civilisation emploie çà et là pour faire quelques jouissances à ses oisifs, l’Harmonie trouve son intérêt à les prodiguer pour faire des jouissances sans nombre à tout son peuple.

La chaleur perdue du Séristère des cuisines est employée à chauffer les serres, les bains, etc. Un seul calorifère central suffit ensuite pour distribuer la chaleur dans toutes les parties de l’édifice, galeries, ateliers, salles et appartemens. Cette chaleur unitairement ménagée est conduite dans ces différentes pièces par un système de tuyaux de communication armés de robinets au moyen desquels on varie et gradue à volonté la température , en tout lieu du palais sociétaire. Un système de tuyaux intérieurs et concentriques à ceux du calorifère portent en même temps de l’eau chaude dans les Séristères où elle est nécessaire et dans tous les appartemens. Il existe un service analogue pour la distribution de l’eau froide. On conçoit facilement combien ces dis-

positions d’ensemble sont favorables à la propreté générale, combien elles font circuler de comfort, et contribuent à dépouiller le service domestique de ce qu’il a de sale, de répugnant, et souvent de hideux dans les ménages de Civilisation.

La même pensée unitaire préside au dispositif de tous les services. Ainsi c’est par un mode analogue que des bassins supérieurs placés dans les combles, recevant les eaux du ciel , ou s’alimentant par des corps de pompe, fournissent des ramifications de boyaux divergentes, d’où l’eau projetée avec la force de compression due à sa hauteur, entretient pendant les chaleurs de l’été , dans les atriums, les salles et les grands escaliers, des fontaines jaillissantes, des cascatelles aux bassins blancs , et de hardis jets-d’eau dans les jardins et les cours. Les boyaux mobiles sont employés au service journalier de l’arrosage des abords du Phalanstère; ils servent aussi à laver les toitures et les façades, et surtout à ôter toute chance à l’incendie. 0)

(1) Il faut ajouter encore que pour parer à ces chances infiniment réduites d’incendie, les differens corps du Phalanstère seront séparés par des coupures, et reliés seulement en ces points de section par la rue galerie qui n’est interrompue nulle part. Je n’ai pas rendu ces coupures dans mes dessins, qui , je le répète , n’ont d’autre but que de faciliter la conception de l’idée générale et typique de l’habitation sociétaire.

Grâce à ces dispositions, si bien prises d’ailleurs pour marier la salubrité à l’agrément, dix enfans sur les combles d’un Phalanstère arrêteraient un incendie plus facilement que ne peuvent faire toutes les compagnies de pompiers du monde , dans les maisons et sur les toits souvent inabordables des constructions morcelées, boiteuses et inextricables de nos villes.

L’éclairage général, intérieur et extérieur, est aussi réglé dans la Phalange , sur la même idée unitaire. Personne n’ignore que la plupart des établissemens publics ainsi que des quartiers entiers sont déjà, dans les grandes villes, éclairés par ce procédé. — Les réfracteurs lenticulaires et les réflecteurs paraboliques seront d’un heureux emploi dans cet aménagement unitaire de la lumière, qui multipliera sa puissance en combinant convenablement les ressources de la catoptrique et de la dioptrique.

Une grande partie des choses que je dis ici sont déjà réalisées dans les palais et dans quelques maisons riches de France et surtout d’Angleterre : mais, en Civilisation , pareils avantages ne sont réservés qu’au très-petit nombre des riches : le pauvre meurt de faim, de froid et de misère à côté de leurs hôtels, où ils meurent, eux-

mêmes, gorgés de luxe, de dégoûts et d’ennuis : car si la Civilisation met à la disposition du riche tous les raffinemens du comfort et du luxe , elle les empoisonne, — ce qui est justice.... Dieu n’a pas voulu que quelques fainéans égoïstes pussent être réellement heureux au milieu des souffrances et des grincemens de dents des masses qui travaillent pour eux. Le bonheur est une conquête qui ne peut être faite qu’au profit de toute l’espèce. Aussi est-ce une pitié que de voir ces riches se mutiner contre le sort comme des enfans quinteux, parce qu’ils ne trouvent pas le bonheur, quoique placés pourtant, disent-ils, au milieu de tout ce qui peut le donner.

Oh! non, non, riches du monde! vous netes pas placés au milieu de ce qui peut donner le bonheur; car vous vivez au milieu de vos frères qui souffrent! votre égoïsme fait un mauvais calcul quand il vous ferme les oreilles à la grande voix des douleurs populaires qui gronde autour de vos palais; car tous les humains sont liés, il faut vous le crier sans cesse , par solidarité en malheur comme en bonheur. Croyez-vous donc que Dieu soit un père qui ait des préférences aristocratiques? prenez-vous les autres pour des cadets ou des bâtards? tant qu’il y aura misère sur eux, voyez-vous, il y aura sur vous l’impla-

cable obsession de l’ennui , le vide de lame , le spleen. Tant que le corps du pauvre sera mordu par le besoin , le cœur du riche sera creusé par le ver qui le ronge aujourd’hui. — Si l’on meurt

de faim en bas, en haut on se suicide . Qui

trouve à redire à cela?

Revenons à notre architecture harmoniene qui universalise le comfort et le bien-être , qui loge l’homme et non pas seulement quelques, hommes comme l’architecture civilisée; et résumons la description précédente en disant que , dans la construction sociétaire tout est prévu et pourvu, organisé et combiné , et que l’homme y gouverne en maître l’eau, l’air, la chaleur et la lumière';

C’est au lecteur à faire surgir en relief dans son imagination, l’idée générale du Phalanstère, à se transporter dans ce séjour, à le voir, à tirer de cette donnée féconde que j’indique à la hâte, tout ce qu’elle renferme d’artistique et de comfortable , de comprendre comment toutes ces dispositions concourent à l’utile et à l’agréable , au bon et au beau , au luxe et à l’économie.

Artistes ! ici il y a de l’architecture et de la poésie.

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