Considérations su l'histoire
Le haut Orient, la Grèce, Rome, le moyen âge n’ont guère eu que des annales. Ils ne purent jeter derrière eux ce long regard rétrospectif qui donne à l’histoire son caractère philosophique. Les événements ne s’apprécient bien quo dans leurs conséquences, et les hommes qui font l’histoire ne sauraient être leurs propres juges. Engagés dans la ferveur d’une action plus instinctive que réfléchie, enveloppés dans la poussière du combat, ils ont peine à discerner l£3 suites de leurs entreprises, d’ailleurs soumises’à des influences fortuites, et qui se développent presque toujours suivant une logique inaperçue de leurs
auteurs dans une direction que ceux-ci n’avaient point
devinée, à côté ou par delà le but qu'ils s'étaient proposé d’atteindre. Ne croit-ou pas que Jésus et les réformateurs reparaissant au milieu de nous seraient trèssurpris des résultats de leur œuvre, et qu'ils auraient quelque peine à y reconnaître leur dessein?
Notre tâche est précisément de comprendre ce qui échappait aux contemporains, et nous sommes en mesure de le faire non-seulement parce que notre vue embrasse une plus longue série de causes et d'elfets, mais encore parce que le tempérament de notre époque nous incline à envisager les choses sans parti pris qui en altère la vérité. La vérité des choses est dans leur situation relative déterminée par leur enchaînement; cet enchaînement seul leur donne avec leur place leur réelle importance. Faute de perspective, tout ce qui est actuel paraît immense aux contemporains. Le peintre dans son atelier recule afin de mieux voir, il crée la distance qui permet d’embrasser l’ensemble. L’avenir, en faisant du présent le passé, met entre les choses et nous la distance qui nous permet de les juger selon leurs rapports. Il est vrai que la destinée de l’homme étant de rester inachevé, l’histoire où l’humanité se peint n’est jamais complète; cependant il est des portions du tableau qui se détachent et qui s’ordonnent assez pour nous fournir une impression distincte générale. Ce sont les périodes historiques : naissance, élévation et décadence de peuples, substitution d’une société nouvelle à une société ancienne dont l’âme est épuisée.
Notre siècle est un siècle informateur, il aime les enquêtes et procède avec méthode. Non certes qu’il soit indifférent, et qu’un vain dilettantisme ait remplacé
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rardent intérêt qui anime l’homme dans l’éLude de l’homme ; mais épris du vrai jusqu’au scrupule, il craint de se tromper en s’abandonnant au sentiment plus qu’à l’intelligence. Accoutumé à ne marcher qu’avec l’appui des faits, eu pleine lumière de raison, il craint de mettre l’histoire au service des rancunes ou des haines de parti, et s’il ne s’interdit pas la sévérité il ne croit pas non plus qu’elle doive exclure la justice. Il condamne, mais il tient à comprendre; et comprenant davantage il condamne moins. Juge plutôt qu’accusateur, l’historien, tout en réservant dans son verdict les droits de la conscience générale, apprécie le point de fait et procède à la façon du juré qui admet, en regard de la loi égale pour tous, des circonstances relatives susceptibles d’atténuer les responsabilités. Et que serait donc la justice et l’art de l’historien s’il ne procédait ainsi! L’absolu ne peut siéger dans les assises où l’homme se juge lui-même. Cette circonspection qui anime l’historien moderne, il la doit en grande partie à l’histoire même devenue notre expérience, et le trésor — hélas! encore bien réduit — de notre sagesse. L’histoire répond parmi nous à la curiosité que l’homme nourrit à l’égard de soi; elle répond aussi à un besoin pratique, car elle nous enseigne à mieux agir en nous signalant nos erreurs et nos fautes. Mais elle répond surtout à un besoin moral, celui qui distingue et qui honore le plus notre temps : le besoin d’humanité. Celte nature humaine que nous portons en nous, malgré de si redoutables rechutes et des atteintes si terribles, nous avons conscience d’en être devenus à notre tour les dépositaires responsables ; nous en avons hérité afin do la transmettre agrandie, épurée, à nos descen-
dants qui après nous en vivront. C’est ce sentiment qui nous fait étudier les choses avec un zèle tout nouveau, à un point de vue plus élevé et plus large que nos prédécesseurs; c’est lui qui, nous mettant en communication vivante avec le passé et avec l'avenir « fait participer notre Ame à des investigations qui semblent d’abord n’intéresser que notre esprit. L’histoire est bienfaisante. En même temps qu’elle nourrit et discipline la pensée, elle élève la conscience et nous met au cœur une profonde compassion pour les douleurs dont elle nous offre te tableau. Elle nous rend tolérants au spectacle de tant «Terreurs et d’horreurs où se complut la présomption de notre infaillibilité, et son plus grand éloge est dans ce fait que jamais sectaire ne fit œuvre d’historien : preuve irréfragable que Thbtoire enseigne l’humanité aux hommes.
La mémoire est la présence du passé dans l’esprit. Si tout à coup elle s’éteignait au sein des générations présentes, nous redeviendrions des barbares et l’histoire serait à recommencer. L’histoire est l’école de la solidarité. Les morts vivent en nous, et nous sommes des héritiers avant d’être des ancêtres ; nous souffrons de ce que des hommes qui nous précédèrent ont fait de mauvais, nous jouissons de ce qu’ils ont fait de bon. TAchons de nous faire bénir par nos descendants. C’est à la filiation de l’espèce que s’applique surtout la sévère parole biblique que les fautes des pères seront punies dans leurs enfants jusqu’à la septième génération ; elles le sont bien au delà, car elles ne peuvent plus s’effacer complètement une fois entrées dans le fleuve de la descendance. Notre consolation est que les œuvres bienfaisantes portent en elles une force d’expansion qui tend à en multiplier les effets à
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mesure qu’elles s’étendeut dans l’avenir, tandis que les effets des mauvaises tendent plutôt à se restreindre avec le temps qui les fait mieux connaître et mieux combattre.
L’histoire est un effet dont la cause est l’homme. Mais si l’homme explique l’histoire, celle-ci no l’explique pas; elle vient de lui, elle ne nous dit pas d’où il vient. Quand a-t-il apparu, en quelle contrée, dans quelles conditions : nous l’ignorons. Mais que n’ignorons-nous pas? Toutes nos explications se heurtent h l’inexplicable, et si longue que soit la chaîne de nos déductions, si haut qu’elle remonte, . elle finit toujours par se perdre dans le mystère. Gela est irrémédiable, puisque ce 11e sont pas les limites des choses que nous rencontrons, mais les nôtres, au bout de toutes nos déductions.
Nous ne savons rien de l’origine de notre espèce, si ce n’est qu’elle a surgi après de nombreuses transformations du globe devenu le théâtre de son activité, à la suile d’une succession d’êtres et de milieux qui ont amené les conditions propres à son avènement. Et de quelque côté que nous nous tournions, vers le miracle ou vers la nature, le problème toujours se représente. Si c’est tout formé, à l'état adulte, que l’homme est entré en scène, nous sommes en face d’un coup de théâtre qui bouleverse toutes les notions de développement et de continuité que nous impose l’expérience; si c’est par voie de développement que les premiers rudiments de l’homme ont apparu , comment a-t-il pu vivre et grandir sans l'aide d’une espèce préexistante autre que la sienne? Que je consente à voir dans le singe notre ancêtre, le singe le moins éloigné de l’homme 11’en restera pas moins à une distance infinie : l’histoire les sépare. N’est-ce rien? C'est
tout l'homme au contraire. Il me faut une cause de l’histoire que le singe le plus perfectionné est impuissant à me fournir; s’il me la fournissait il aurait lui-même engendré une histoire et produit une civilisation : or jusqu’à ce jour nous ne connaissons point de civilisation simienne. L'homme n’est pas dans ce qui le confond avec l’animal, n’importe lequel, mais dans ce qui l’en distingue. Accordez cette chose à l'animal, ce n’est plus l'animal, c’est l’homme; supprimez-la dans l’homme, ce n’est plus l’homme, c’est l’animal. Le singe n’explique pas l’homme, il n’explique pas même le singe, car d’où vient le singe lui-même? Qu’on sépare les espèces à leur naissance, ou qû'on les enchaîne en les déduisant les unes des autres par génération et croisement, leur origine demeure un problème.
Il est néanmoins certain que l’homme a des antécédents, et qu’il résume ces antécédents tout en les dépassant; qu’il se relie à ce qui l’a précédé en même temps qu’il s’en détache. Les lois du monde élémentaire, du monde végétal, du monde animal, convergent en lui. Il est sujet de la gravitation qui affermit ses pieds sur le sol, et qui a formé le sol lui-même, la terre et tout le firmament; il dépend de l’air, de la lumière, de la chaleur, de l’électricité qui sont les agents physiques de. toute vie; son système locomoteur représente une application des lois dynamiques universelles ; les affinités chimiques agissent, les éléments et les substances se combinent incessamment dans son organisme comme en un laboratoire spécial ; il relève du monde végétal par la nutrition et la génération qui constituent celui-ci sous toutes ses formes ; il appartient au règne animal où la
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nutrition et la générdlion deviennent des instincts en se répercutant dans un centre vivant; il lui appartient par les sens qui apportent à ce centre les impressions de sou milieu, et y déterminent par réaction des impulsions volontaires dont ce milieu est l’objet. Cependant, ce n’est ni dans la gravitation, ni dans les forces et les lois physiques, ni dans les aiïinités chimiques, ni dans les fonctions végétatives, ni dans les instincts, les sensations et les mouvements de la vie animale que so trouve la cause de l’histoire, par conséquent l’homme qui est celte cause.
Si l’homme n’avait eu des instincts particuliers il n’aurait pas cherché ce dont il n’aurait pas éprouvé le besoin : des aliments, une femelle, l’air, l’eau, la lumière, le sol lui auraient suffi. À côté du castor, de la fourmi ou de l’abeille, il aurait augmenté le nombre des espèces industrieuses, il n’aurait pas donné naissance à l’industrie. On l’aurait vu peut-être s’assembler en troupes à l’égal des chevaux, des buffles ou des éléphants; se transporter en de lointains climats sous la conduite de chefs de file, comme font les oiseaux émigrants : il n’eut ni formé des sociétés proprement dites, ni institué des colonies, rejetons de sociétés mères. L’animal possède de la mémoire et de l’intelligence, il lui manque la curiosité qui est le principe, et la faculté d'abstraire qui est le moyen de la science. L’animal dans une certaine mesure est capable d’imaginer ; il n’est pas possédé de ce besoin qui porte l’homme à se servir de son imagination pour reproduire ce qui l’émeut, et donner dans l’art un corps à ses sentiments, à ses désirs, à ses pensées.
L’animal enfin est en harmonie avec son milieu,
l’homme moral crée le sien, qui est la société et le langage.
Le progrès qui a permis à l’homme de naître et qui le rattache à ses antécédents est devenu sa loi. Sensible à son âme, il l'excite à se dépasser sans cesse lui-même. Cette loi du progrès, la nature la subit et ne la connaît pas; l’homme qui la subit est susceptible de la comprendre et de la vouloir. Perfectionnement des milieux et des espèces naturelles, c’est l’histoire de la nature; perfectionnement des milieux sociaux et des espèces sociales, c’est l’histoire de l’humanité. L’histoire de la terre conduit «à l’iiomme par le progrès, et le progrès rattache encore à la terre l’histoire de l’homme : ainsi l'histoire dè la nature se réfléchit dans la nature de ' l’histoire. L’antique idée de la création soudaine tirée du néant a fait place à l’idée de la création continue et perfectible, eu même temps que l’idée du miracle cédait le pas à la loi, et la notion du Dieu-machiniste, extérieur à l’univers, à la conception d’une unité présente au milieu des éléments ou des forces 1 diverses qu’elle met sous son empire. L’unité est la loi de l’ensemble; si chaque élément, si chaque force avait un mouvement indépendant du tout, ce n’est pas l’univers, c’est un chaos mouvant qui serait l’effet du mouvement. Les existences individuelles se meuvent dans l’universel et s’y relient; isolées elles se perdraient dans le vide. N’est-ce pas sur ce fait que repose l’existence des systèmes planétaires, sociétés d’astres où se combinent la force centrifuge et la force centripète, et celle des sociétés humaines
1 A nos yeux tout élément est une force, toute force un élément.
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où chacun obéit à la double loi de l’égoïsme qui l’éloigne et de Injustice qui le rapproche du centre idéal autour duquel gravitent les Ames? Que deviendrait l’astre détaché de l’ensemble et l’Ame détachée de l’espèce? Ils se mouvraient dans le néant. Le motu proprio est nécessaire, mais il n’est conforme à l’ordre que lorsqu’il, ne le contredit pas ; s’il le contredit, il faut que l’ordre général l’abolisse ou qu’il soit aboli. Qu’il s’agisse d’organiser le firmament en systèmes de soleils et de planètes, d’organiser le monde végétal, d’organiser le monde animal : organiser signifie toujours la meme chose, subordonner le multiple à l’unité.
Unité et mouvement : voilà l’univers.
Les phénomènes dépendent de la qualité, du nombre et de la situation respective des éléments qui les constituent. La relation des parties constitutives d’un com posé, alors même qu’elles restent identiques en nombre et en qualités, modifie ses propriétés. L’acide chlorhydrique est un poison, de même que le sodium : combinés, ils donnent naissance à la plus innocente et la plus utile des substances de cuisine : le sel. L’eau, formée d’hydrogène et d’oxvgène, a des propriétés que ne possèdent ni l’oxygène ni l’hydrogène. Les proportions suivant lesquelles se groupent des éléments identiques amènent aussi des résultats très-différents et qui peuvent varier à l’infini. Mais qu’il s’agisse d’une association quelconque de parties, nous sommes en présence d’un phénomène de mouvement. Les éléments ne peuvent changer leurs situations respectives dans l’espace sans qu’un mouvement s’opère, et réciproquement, chaque fois qu’un mouvement s’opère il y a changement dans la situa-
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Lion respective des éléments. Gela est vrai du corps universel comme de chaque corps en particulier. Tous les phénomènes sont des phénomènes de mouvement, ils impliquent un rapprochement ou un éloignement d’éléments invisibles : car les derniers éléments des choses, les parties indécomposables des composés, personne ne les a vus ni ne les verra ; nous ne percevons que les rapports (jn’ils ont entre eux et avec nous. La matière est le mot à l’aide duquel nous désignons l’ensemble des rapports ainsi perçus ; elle ne qualifie que les impressions produites sur nous à l’aide des sens par ces rapports. La matière est l'objet de la sensation, elle n'en est pas la substance. La substance de la sensation réside à la fois dans les éléments qui ne tombent pas sous nos sens , dans les rapports qui les unissent entre eux et avec le je ne sais quoi qui en nous perçoit ces rapports et que nous appelons notre âme. Mais l’âme ne se voit, ne se palpe, ne s’entend, ne se liane pas plus que les éléments qui entrent dans la constitution du phénomène; et puisque la matière est le mot qui désigne l’objet de la sensation, il faut conclure que ni les éléments des choses dont nous ignorons l’essence bien que nous percevions leurs rapports, ni l’âme qui au moyeu des sens perçoit ces rapports au dedans de nous, ne sauraient être qualifiés de matériels en aucune façon. Les matérialistes se paient d’un mot, et se croyant réalistes 11e sont en réalité que les apôtres de la plus superficielle des abstractions.
C’est le mouvement qui préside à l’agrégation des existences inorganiques, à la combinaison et décombinaison des existences organiques : son vrai nom est méta-