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qui est quelque part n’est point nécessairement partout.
Tant que l’homme existera, il aspirera à la raison parce qu’il est doué de raison, à la justice parce qu’il est doué de conscience, à la félicité parce qu'il est doué de cœur. Si vous lui dites qu’il n’a pas de destinée, ou que sa destinée consiste à s’engloutir dans le vide après d’inutiles efforts, vous lui aurez dit de renoncer à soi. Si vous avancez que l’humanité possède une destinée en tant qu’espèce alors que l’individu n’en a pas, il n’imaginera pas comment, si l’humanité n’est composée que d’individus, il se peut qu’elle ne soit pas faite, pour les individus. L’humanité vit en eux et par eux, 'elle est leur ouvrage; c’est précisément le but de l’histoire : constituer l’humanité pour les hommes par le concours des hommes. Et les hommes ne naîtraient, ils ne souffriraient et ne travailleraient que pour se pousser dans le néant les uns après les autres.! L'histoire alors est une mystification, il faut renoncer à s’en occuper : nous ne travaillons plus, nous ne vivons et ne souffrons plus les uns pour les autres, notre destinée commune est de n’en point avoir.
C’est dans la religion que les hommes déposent leur foi en une destinée supérieure.
Le progrès gouverne la religion à l’égal des autres manifestations de l'activité humaine. Après avoir dépassé ce que sous le nom de Dieu nous imaginions comme parfait, nous imaginons un idéal nouveau qu’à son tour nous
franchissons en vertu de l’impulsion que nous devons à notre désir de l'idéal. Et c’est ainsi que l’esprit humain, créateur non de son désir mais de son idée de la perfection, plante sur sa route des jalons qu’il laisse der-
Si CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE.
rière lui dans sa marche en avant. Tant pis pour les peuples qui s’attardent ! le progrès les condamne à suivre ou à périr.
Mais après tant de croyances, de dogmes et de cultes évanouis, la religion elle-même semble aujourd’hui disparaître. Ce n’est pas néanmoins qu’elle nous quitte, c’est bien plutôt qu’elle se répand en toutes choses et rentre dans le cœur de l’homme et dans la nature. Notre temps, devenu incapable de s’emprisonner dans un dogme, et portant en soi l'esprit victorieux de la lettre morte, dit avec Schiller que s’il n’est d’aucune religion exclusive, c’est par religion. Sa religion est le progrès, le progrès dans la religion comme ailleurs, et cette religion ne lui permet pas l’immobilité dans la religion.
L’aptitude plus grande au progrès fait les grandes races, les grands peuples, les grands hommes. Elle est le génie partout, elle est l’esprit. Le progrès gouverne tous les esprits, et c’est par lui qu’ils gouvernent et se gouvernent à leur tour. Notre globe recèle-t-il en soi un esprit, une force d’organisation spéciale, capable de se développer et de faire à l’aide de ses œuvres sa propre éducation? Il se pourrait. Dans l’histoire de la terre et dans celle de l’humanité les formes se montrent grossières au début : l’esprit faiblement luit à travers les épaississements d’un chaos mal débrouillé. Mais peu à peu l’organisation rudimentaire s’enrichit et se complique ; l’esprit qui de plus en plus apparaît semble marcher aux splendeurs de midi après s’être levé dans les brouillards du matin. Les plus anciens vestiges échappés à l’histoire de la terre ressemblent à ces esquisses que trace sur la muraille la main inexpérimentée de l’en-
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font; attendez : la forme se perfectionnera, et dans une forme plus parfaite réside toujours, on l’a dit avec raison, une plus haute valeur idéale. La forme atteste la présence de l’esprit, l’informe son absence. L’accommodation d’organes plus nombreux à des fins plus multiples indique la gradation des êtres. 11 y a loin certainement du mollusque à l’homme, et cependant qui nous dit qu’il n’existe pas des êtres aussi supérieurs à nous que nous le sommes au mollusque? La vie est une échelle dont nous ne connaissons que bien peu de degrés. Quelles bornes lui assignerons-nous dans l’immensité de l’espace et dans l’immensité du temps 1 De meme que les formes passées annonçaient de loin celles qui existent, les formes actuelles ne sont sans doute que les prophéties de celles de l’avenir. Le monde ne s’arrêtera pas à ce qui existe; et n’est-ce pas une prophétie que cet instinct du mieux qui tourmente nos âmes et leur défend la halte dans le fini? Le mouvement universel est en nous, et sa loi invariable ne nous environne pas seulement, elle nous habite.
Que l’on imagine des âmes, que l’on se représente des mondes à l’infini; que dans un beau zèle de polythéisme astronomique on suppose ceux-ci possédés chacun d’un génie distinct de création, l’on ne sera pas moins contraint de les soumettre tous à une force capable de les retenir dans l’orbite générale. Il faudra, quoi qu’on fasse, les ramener à l’unité. Dans les âmes, dans les esprits aussi nombreux qu’on les imagine, aussi indépendants qu’on les suppose, il y a l’esprit — c’est-à-dire une capacité d’ordre et de développement. Cette capacité, malgré leur diversité, les rapproche; les mondes sont unis
par la gravitation, les esprits doivent l'être dans tous les mondes par la raison. La raison une nous fait concitoyens des êtres raisonnables dans l'univers entier. Sans doute, quand on parle de l'universelle raison, on ne fait encore que nommer un problème, puisque la raison même nous ne la comprenons pas, bien que ce soit à sa lumière que nous discernions les choses et que nous les voyions se coordonner dans l’étendue et se développer dans la durée. La raison universelle qui se confond avec l’absolu est l’abîme de notre pensée. Quand nous essayons de fixer l’absolu, nous ne saisissons plus rien et tombons éperdus dans le vide.
Mais si nous ne pouvons comprendre l’infini dégagé du fini, nous pouvons le comprendre dans sa relation avec notre être particulier. Cette relation, qui est notre religion puisqu’elle nous rattache à Dieu, se révèle dans les lois qui nous unissent à l’ensemble, et plus particulièrement dans celles qui font de tous les hommes une même famille. Les lois physiques sont inhérentes au monde physique, les lois morales au monde moral, et Dieu est l’unité nécessaire de ces lois qui manifestent son ubiquité dans l'ordre physique et dans l’ordre moral. Les lois de l’ordre physique rattachent l’homme par son corps au monde physique, les lois de l’ordre moral le rattachent par son âme au monde moral. Ces lois, physiques ou morales, l’homme dépend d’elles, elles ne dépendent pas de lui : il n’en est pas la cause ni la substance. Il ne respire pas, il ne digère pas en vertu d’un acte de sa volonté ou de son intelligence ; son sang ne circule pas parce qu’il l’estime indispensable à son existence, lui-même existe au contraire parce que son sang
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circule. Il n’a pas formé ses nerls, ses muscles, ses organes quels qu’ils soient, par un acte de son intelligence ou de sa volonté; il n’a pas pensé son cerveau à l’aide duquel il pense,' il n’a pas fait les lois du raisonnement en vertu desquelles il raisonne, et s’il raisonne de la raison, c’est avec la raison qui n’cst pas de lui, bien qu’il soit par elle et qu’elle soit en lui : « Ce qui paraît le plus à nous, dit Fénelon , et être le fond de nous-même, je veux dire notre raison, est ce qui nous est le moins propre, et qu’on doit croire le plus emprunté. Nous recevons sans cesse, à tout moment, une raison supérieure à nous, comme nous respirons sans cesse l’air, qui est un corps étranger, ou comme nous voyons sans cesse tous les objets voisins de nous, à la lumière du soleil, dont les rayons sont des corps étrangers à nos yeux. » En combien de choses notre propre raison nous dépasse ! Combien de choses à chaque instant nous accomplissons en vertu d’une raison dont nous ne pouvons nous rendre raison I Cette raison générale qui est dans notre chair, <qui est dans notre pensée, qui est dans notre raison même et dans notre ;lme, alors qu’elle n’est ni notre ûtne ni notre raison ; — cette raison qui est la loi physique et la loi morale dont nous dépendons et qui nous fait solidaires, nous pouvons la méconnaître mais non la changer. Nos erreurs et notre liberté n’ont prise sur elle que pour la confirmer. Nous sommes libres d’agir contre la loi, et de tenter d’exister en opposition avec elle; nous ne sommes pas libres de la renverser, plus forte que nous elle finit toujours par nous vaincre. Elle nous a pour sujets quand elle ne nous a pas pour auxiliaires : la seule manière de nous en affranchir c’est de la connaître et de la suivre.
Avec la loi l'homme triomphe, jamais contre elle : les succès éphémères qu’il s'attribue ne sont que des défaites • à terme. La loi peut attendre. Elle est la communauté du genre humain, les fautes commises par des Ifommes seront expiées par des hommes. La loi traite les membres de l’humanité comme s’ils étaient tous des frères et tous responsables les uns pour les autres.
L'homme ne peut quitter Dieu. Il l’emporte, présent dans la loi, où qu'il aille, et dans ses plus terribles égarements Dieu le suit : il reste in manu. Les destinées individuelles, celles des nations et de l’espèce entière portent le meme enseignement : tout mépris volontaire ou non de la loi amène comme conséquence inévitable un désordre, parce que la loi est l’ordre; un recul, parce que la loi est le progrès. Qu’il s’agisse de la douleur physique ou de la souffrance morale, toujours, à tous leurs degrés, elles témoignent d’une violation de la loi. S’il n’y avait point de loi, il n’y aurait point de désordre, et ^il n’v avait point d’âmes pour ressentir le désordre il n’y aurait point de douléur. 11 existe du désordre dans le monde inanimé , il n’y existe pas de souffrance. En des âmes régies par le progrès, la douleur est inévitable, puisque l’imperfection ressentie et la perfection impossible constituent leur nature. Et si de telles âmes, engagées dans le conflit des forces et des éléments qui les environnent depuis la naissance jusqu’à la mort, ne cessent d’étre menacées et ne se trouvent que par faveur spéciale et fugitivement en accord avec le dehors et avec elles-mêmes, quel ne sera pas leur sort, et quelle peine n’auront-elles point à se défendre contre le désordre qui naîtra de leurs erreurs ou de leurs fautes, contre
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celui que des accidents et des fatalités de tout genre leur apporteront sans qu'elles y soient pour rien I Telle est bien la condition de notre espèce, et c’est dans ce désarroi, dans ces fluctuations incessantes entre la jouissance et la souffrance, entre la santé et la maladie, entre l’être et le non-être, qu’elle aspire à devenir la perfection même et quelle convoite l’absolu !
Où en sommes-nous cependant? Après plus de vingt
siècles de labeur, notre société sent encore le chaos, et tant s’en faut que l’esprit ait triomphé même des besoins les plus élémentaires de l’existence physique corporelle. Le corps tient encore le titan de l’histoire asservi, à la glèbe de l’estomac. En dépit de tant de découvertes , des millions d’hommes ne vivent que pour s’empêcher à peine de mourir. Malgré tant de prédications éloquentes, et d’expiations plus éloquentes encore, la justice humaine est si imparfaite, surtout dans nos coeurs, que
la politique n’est arrivée, après une longue oppression de ^ ■
la majorité par la minorité , qu’à se rejeter sous prétexte de démocratie dans l’oppression des minorités par les majorités. Quoiqu’il en soit, le peu que nous sommes nous le devons à l’esprit; ce que nous deviendrons, nous le lui devrons : il reste le maître de l’histoire.
La civilisation est une conquête de l’esprit sur l’homme et sur la nature. L’esprit humain en pleine possession de la terre et de l’homme, les gouvernant pour sa propre fin, ce serait la civilisation même. Mais les dieux nous vendent toutes choses au prix du travail 4. C’est Jupiter, dit Eschyle, qui a porté cette loi : la science au prix de