‹ Considérations su l'histoireChapitre 39 sur 136 · PÉRIODE VÉDIQUE · texte numérisé non relu

PÉRIODE VÉDIQUE

Génie panthéiste. — Les hymmes. — Sentiment religieux et dialectique. — Les dieux : Agni, Varuna, Urjani, Vishnu, les Maruls. — Indra. — L’âme et le corps. — Les dieux invisibles. — Sacrifice du cheval.

L’Égypte est moraliste, la Perse est dualiste : l'Inde est panthéiste.

L’Inde panthéiste est le cœur de l'Orient. Les trois périodes de son histoire, la période védique, brahmanique, bouddhique, correspondent aux trois phases de sa conscience religieuse, dont le développement est celui d’une idée qui s’accentue dans une progression croissante, j usqu’à ce que, parvenue à son extrême limite et ne pouvant aller plus loin, elle se retourne contre elle-même et s'anéantisse dans sa propre négation. Je ne sache pas qu’aucune évolution delà pensée spéculative se soit accomplie nulle part avec une telle rigueur logique, excepté celle de la métaphysique allemande moderne. Mais le cycle qui va de Hegel à Feuerbach, parcouru en moins de vingt années, n’entraîne que des philosophes et des savants, il n’exerce sur la société* que des influences obliques; ici, nous avons affaire à tout un peuple de métaphysiciens :

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' L'ORIENT. . ' . • 193

il respire dans la métaphysique» il en vit» il en meurt. La marche qu’il suit du pays des sept fleuves à la fertile , vallée de l'Indus, de l’Indus aux rives du Gange, et des

rivés du Gange à son embouchure, offrent sans doute un

grand intérêt; la marche de sa pensée qui des Védas, source de ses premières conceptions religieuses, descend vers le brahmanisme sacerdotal, du brahmanisme sacerdotal glisse dans le bouddhisme pour se noyer finalement

dans la mer du Nirvana, est plus intéressante encore parce qu’elle renferme son histoire essentielle — celle de

son âme et de son esprit.

.. L’époque védique est l’âge de l’hymne et du patriar-

cat; elle nous montre les tribus vivant ^encore dans la simplicité des nftnurs pastorales, sur le versant des montagnes et dans les hautes vallées, sous des chefs domestiques. L’époque brahmanique, qui correspond à l’installation des Aryas au bord du Gange après la défaite des anciens habitants, est celle de l’épopée et du sacerdoce : « devenus rois les chefs guerriers ont fait alliance avec les sacrificateurs devenus prêtres, la théocratie a pris corps > et s’est fixée. L'époque bouddhique est celle de l’ascétisme désespéré qui dissout le monde entier dans la pensée du néant des choses et dans la volonté de s^n affranchir parla destruction du désir qui l’engendre. Les hymnes du Véda portent le cachet d’une très-haute antiquité; cependant les poètes religieux dont ils renferment les élans, et les idées aussi profondes que naïves, nous laissent

entrevoir une période antérieure plus reculée durant

laquelle toutes les peuplades aryennes, obscurs rudiments de notre civilisation, étaient encore mêlées. « Les anciens Aryas devaient occuper une. assez vaste région

dont la Bactriane formait le centre, sans qu’il soit possible d’en déterminer les limites d’une manière précise. C’est là que, divisés sans doute en tribus plus ou moins indépendantes, distinctes déjà jusqu’à un certain pdint par le genre de vie et les modifications de leur langue primitive, mais liées entre elles par le souvenir d’une commune origine, ils préludaient aux migrations qui les ont dispersés au loin.* Il faut*bien admettre dès lorsqu’ils avaient derrière eux un passé déjà considérable, des siècles sans doute de développement graduel, à partir du moment où ils ne formaient encore que le premier noyau de leur race 4. »

Les Védas portent eux-mêmes témoignage de ce passé reculé :

« Les ancêtres, disent-ils, ont façonné les formes des dieux, comme l’ouvrier façonne le fer.

« ...Nos ancêtres, enfants de Manu, sont aussi venus s’asseoir autour d’un semblable foyer. . * -

« Ils ont révélé la lumière du jour, et, par leurs prières, organisé le sacrifice.

a Ils ont inventé les premières formules d’adoration. Ils ‘ ont imaginé les vingt et une mesures qui plaisent à la vache mère du sacrifice. C’est en entendant ces accents que s’est levé le troupeau ; c’est alors que l’aurore s’est montrée avec la glorieuse splendeur du voyageur.

« Les sombres ténèbres sont anéanties; le ciel se couvre

de clartés; les feux de la divine aurore sont venus. Le soleil s’est revêtu de larges rayons, et voit, au milieu des mortels, tout ce qui est droit, tout ce qui est tortueux.

!. Adolphe Piclet, les Ârt/as primitifs.

L'ORIENT

« Qu’à l’instant, dans toutes les demeures, les Dévas se réveillent pour chanter, et qu'ils affermissent le trône où

brille la précieuse lumière... (Vamadêva.) »

« Le symbole et rien de plus, telle est la religion de la . période védique. Les symboles de ces temps anciens ont rarement une valeur morale; ils représentent, sous une forme humaine idéalisée, les forces qui engendrent les

phénomènes naturels, soit ceux de la nature inanimée, comme le feu, la chaleur, la lumière, les mouvements de l'air et des astres, soit ceux de la vie dans les plantes et dans les animaux. Ils sont simples, par cela meme qu’ils se rapportent le plus souvent à un ordre de faits sensibles bien circonscrits; ils sont clairs, parce que, n’étant pas fondés sur les conceptions mystiques d’une théologie profonde, mais sur l’observation vulgaire des phénomènes, ils se tiennent toujours le plus près possible des apparences et portent ainsi avec eux leur explication. Il ne semble pas que, par uue arrière-pensée quelconque, les premiers prêtres védiques aient rien voulu dérober aux assistants de l’intelligence et de l’interprétation des symboles : ces assistants étaient souvent leurs fils, leurs femmes, leurs plus proches parents, quelquefois des hommes riches au nom desquels ils offraient le sacrifice ; l’hymue devait, dans les conditions d’un culte si simple, être simple luimême, aider i’intelligeuce par sa clarté et non la dominer par une obscurité mystérieuse que le peu d’autorité du prêtre ne comportait pas1. »

Le génie de l’Indou est déjà dans les Védas, mais comme l’ébauche d’un tableau que le travail de ce

1. Émile Burnouf, Estai sur le Véda. Nous empruntons à cet Essai la plupart de noe citations.

génie sur lui-mêmé, le temps et les circonstances, en tireront graduellement. La délicatesse vibrante et pudique . de l’Ame, l’exquise tendresse du cœur, l’amour de la nature que l’Indou, panthéiste d’instinct, sent palpiter en lui se trahissent à chaque pas avec éloquence :

« Vous connaissez, dit l’hymne à Viewakarpias, celui qui a fait tous ces choses ;Vest le même qui est au dedans de vous. Mais à nos yeux tout est couvert comme d’un voile de neige : nos jugements sont obscurs. »

« Son essence active existe dans tous les êtres animés. Tous les dévas4, d’un commun accord, se rallient ensemble à ce dieu puissant. »

« Quand je pense que cet être lumineux est dans mon cœur, les oreilles me tintent, mon esprit se trouble, mon âme s’égare eu son incertitude. Que dois- je dire? Que dois-je penser2 ? » .

Invoquant Agni, le feu céleste, l’hymne de Vamadêva s’exprime ainsi : « Le monde entier existe par toi ; le flot suave de tes splendeurs coule au vase des libations, dans le cœur de l’homme, dans toute la vie, dans les eaux comme dans le fover. » *

Nous sentons ici la vibration de l’Ame religieuse que n’a pas encore emprisonnée le dogmatisme. Elle est lyrique. C’est la religion avant la théologie. Les Védas ne connaissent pas de système; iis sont œuvre d’inspiration, et répandent au hasard la semence des symboles ultérieurs. Le poëte religiéux, iuconscient de son propre génie, y exprime librement la chose ou le dieu dont il est plein, qui

4. L'on constate ici l’origine des • bons esprits » du Zend-Avesta, en même temps que la souche commune des Perses et des Indous.

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