I. Max.Dûneker, Histoire de l'antiquité
L’ORIENT
« Le mieux est de ne pas naître; et une fois né, le second degré du bonheur est de rentrer au plus tôt dans le .néant. Car à peine la jeunesse a-t-elle amené ses folles erreurs, quelles peines, quelles traverses ne fondent pas sur nous? les meurtres, la discorde, les combats, l’envie; et à la fin arrive la vieillesse chagrine, impuissante, insociable, importune, en qui se réunissent tous les maux. »
«Tout ce qui naît mérite de disparaître, mieux vaudrait donc que rien ne fût, » dit de sou côté Méphistophélèsi
Ce sentiment du néant de la vie, exprimé dans toutesles littératures, mais qui chez les hommes en général n’est que passager, chez Bouddha constitue la dominante de l’âme et l'idée fixe de l’esprit. Le spleen en lui s’est systématisé, il est devenu une doctrine au servie*? de laquelle il a missa pénétrante dialectique; car le génie du libérateur indou est fait de dialectique et de compassion. Ne nous y trompons pas cependant : Bouddha obéit, à l’égal des autres fondateurs de religions, au besoin de félicité qui est la loi de la religion parcequ’elle est celle du cœur humain. S’il aboutit à l’anéantissement, c’est qu’il ne voit que l’anéantissement pour échapper aux misères renaissantes de l'être enfermé dans les cercles de la métempsycose. C’est par horreur de la réalité vouée à l’incurable imperfection qu’il se précipite dans le vide, et son horreur de l’existence n’est encore que le désir de l’idéal surexcité jus qu’au désespoir. Si la soif humaine de félicité et de perfection ne l’avait possédé au plus haut degré, s'il n’avait possédé en meme temps un amour des hommes capable de l’identifier avec toutes leurs souffrances, comment aurait-
m CONSIDÉRATIONS SUR L’IIISTOIRE.
il ressenti ces souffrances si profondément que pour s’y dérober il va jusqu’à proposer aux vivants l’extirpation du désir de vivre comme but de toute morale et de toute . sainteté ?
Si nous voulons comprendre ce phénomène qui nous saisit comme un paradoxe, n’oublions pas que nous sommes eu Orient.
Après une journée écrasante de travail et de chaleur, nous nous sentons à bout de force et n’aspirons plus qu’à nous étendre et à dormir. Une lassitude analogue, mais de l’âme, dut envahir Bouddha lorsqu’après de longues méditations il se fut représenté la misère de tous les hommes toujours renaissante avec eux, et que par l’effort de son imagination il eut accumulé sur son cœur, comme un poids écrasant, la pensée des existences vécues et de cellesqu’ilaitrait àendurer encore sans terme dans l’avenir. Do celte pensée naquit un immense découragement doublé d’une compassion immense : ce fut le bouddhisme. SL le christianisme est un cri d’espoir de la souffrance humaine qui en appelle à la justice, le,bouddhisme est un
soupir infini de la souffrance humaine s’abîmant dans le désespoir sous le fardeau de misères sans cesse renouvelées, pour enfanter un dernier désir, le désir du nonêtre. — Ah qu’il serait doux de s’endormir sans réveil, à jamais! Ce soupir s’exhale du cœur de Bouddha; il a vu la roue de l’univers tourner sans trêve, emportant dans son mouvement les âmes condamnées à l’évolution d’une interminable douleur, et ses lèvres ont laissé tomber ces paroles: Vous qui entrez dans la vie, laissez l’espérance, ou triomphez de la vie.
« La mort, ô mon fils, est un bien pour tous les hom-
L’OKIENT. .
mes ; elle est la nuit de ce jour inquiet qu’on appelle la vie. C’est dans le sommeil de la mort que reposent pour jamais les maladies, les chagrins, les craintes, qui agitent sans cesse les malheureux vivants1. »
L’Ame humaine est laite pour espérer; elle croît sous l£ rayon de l’espérance comme la semence confiée à la terre sous le rayon du soleil : croire et croître sont pour elle même chose. Où le soleil manque, la semence ne lève pas ; où la puissance du soleil est exclusive la se mencecst brûlée : ainsi des âmes qui se consument dans .le l’eu torride d’une contemplation immobile, leur ascétisme les stérilise en les détachant de la terre pour les immobiliser en Dieu. 11 faut au germe la terre et le ciel pour devenir plante, il faut que l'Ame, germe intangible, pour se développer et fleurir s’enracine dans la réalité tout en aspirant à l’idéal. Ces conditions de la perfectibilité intérieure, l’Inde ascétique les a méconnues à ses dépens : elle s’est de ses propres mains déracinée du réel, et le désir qui est la sève de la vie, l’espoir qui en est la fleur, ies œuvres qui en sont le fruit ont cessé de lui appartenir ; elle s’est étiolée et finalement éteinte dans l’abstraction. Redoutable enseignement!
Spinoza nous dit que le désir de tout être est de persévérer dans son être ; Bouddha veut pour anéantir l’être que celui-ci détruise en soi cette volonté qui lui est inhérente. Il appelle NirvAna la victoire de l’être aboutissant à sa propre destruction par la radicale extinction du désir de vivre.
« 11 n’est pas facile de voir aujourd’hui, dit Eugène Bur-
i. Dornardin de Sainl- Pierre. Discours du vuillard à Paul après la morl de Virginie.
L’OKIENT.
respectable personnage devint ahrat, et son esprit fut parfaitement affranchi »
Voici comment le Messie de la délivrance prêche le salut à un chef des marchands qui l’aborde dans une -assemblée formée de plusieurs centaines de religieux. « Ecoute donc, ô Pûrna, et grave bien complètement <lans ton esprit ce que je vais te dire. Il existe, ô Pûrna, des formes faites pour être perçues par la vue, formes qui sont désirées, recherchées, aimées, qui sont ravissantes, qui font naître la passion, qui excitent les désirs. Si un religieux, à la vue de ces formes, en est satisfait, s’il les recherche, s’il ressent de l’inclination pour elles, s’il s’y 'Complaît, alors le résultat de ces divers mouvements est qu'il a du plaisir. Dès que le plaisir existe, aussitôt apparaît avec le plaisir la satisfaction du cœur. Dès qu’avec le plaisir existe la satisfaction du cœur, aussitôt paraît la passion. Quaud avec le plaisir existe la passion, aussitôt paraît avec eux la jouissance. Le religieux, ô Pûrna, qui ressent le plaisir, la passion et la jouissance, est dit trèséloigné du Nirvâna. Il existe, ô Pûrna, des sons faits pour être perçus par l’ouïe, des odeurs faites pour être perçues par l’odorat, des saveurs faites pour être perçues par le goût, des touchers faits pour être perçus par les corps, des lois (ou des conditions) faites pour être perçues par le Manas (le coeur ou organe interne), tous attributs qui sont désirés, recherchés, aimés, qui sont ravissants, qui font naître la passion, qui excitent les désirs. Si un religieux, eu voyant ces attributs, eu est satisfait — il est très-éloigné du Nirvûna. »>