I. Eugène Burnoaf, Introduction au bouddhisme
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loute doctrine de salut est une religion, toute religion une doctrine de salut. Et comment veut-on qu'il en autrement; comment veut-on que l’homme se désintéresse de lui-même et cesse de se demander si, par dition présente dévolue à la mort, il possède une destinée où s’il s’arrêtera court et se perdra à jamais dans le vide Il peut sans doute s'abstenir de former des conjectures cet égard, il peut se dire que toutes les conjectures qu formera sont invérifiables, mais il est incapable de pas se poser la question; encore le grand nombre y pondra-t-il toujours par des hypothèses qu’il tiendra pou des certitudes : le doute est pour la masse un fardeau trop lourd et qui augmente trop celui de la terre, la foi est au contraire un appui et un soulagement. C’est donc toujours vers la foi que tendra le cœur humain; que ceux que cela contrarie en prennent leur parti, l’homme ne cessera pas d’être religieux : son être 1* condamne.
Toutefois , l'intensité du sentiment religieux beaucoup suivant les races, les peuples, les temps et les individus. Ceux qui ont cherché avec anxiété sont des religieuses au premier chef, et parmi ces Ames les gieuses furent celles de Jésus et de Bouddha. L’anxiété de leurs recherches, leur enthousiasme quand iis crurent avoir trouvé, ne vinrent pas de l’ égoïsme ou de l’orgueil, mais de l’amour; ils cherchèrent pour tous parce qu’ils soutinrent pour tous. En n’importe quel lieu du monde, le problème de la vie so pose, et quiconque l'approfondit, qu'il soit poète, penseur, ou moraliste, rencontre des accents religieux : il y en a sur la lyre de Pindare, dans
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les dialogues de Platon et dans les entretiens de Socrate ; le Promet liée d'Eschyle d’un bout à l’autre est religieux: c’est pour avoir trop aimé les hommes qu’il est cloué sur l’aride rocher du Caucase. Le livre de Job qui agile si dramatiquement le problème de l’humaine destinée dans ses rapports avec la justice divine, les paroles désolées du Psalmisle, les lamentations débordantes des prophètes, que sont-ils sinon l’éloquence de l’âme humaine aux prises avec son propre mystère et faisant elloi-t pour le franchir dans l’élan de la foi ? Faust, ce Prométhée gothique, Manfred, René, Obermann, — Pascal surtout, ce crucifié de la douleur philosophique — Schopenhauer et Leopardi, le nord et le midi, l’occident et l’orient, sont pleins de cette tristesse et de ces intimes combats qui sont notre malheur et notre grandeur à la fois! « C’est pourquoi j’estime plus les morts qui sont déjà morts, que les vivants qui sont encore en vie, » dit FEcclésiaste après avoir contemplé les maux et les iniquités qui existent sous le soleil. Cri ou soupir, nous suivons d’âge en âge l’écho de la douleur humaine aspirant à la justice divine, et c’est là que se trouve, mémo en dehors des religions, l’histoire de la religion. Les Grecs se sont montrés plus religieux dans quelques-uns de leurs philosophes et de leurs poètes que dans leur mythologie, œuvre de sérénité où Fou est convenu de voir exclusivement leurs croyances : les plaintes sur le sort de l’homme qu’exhale la Grèce sous l’étreinte de la destinée, tant de profondes paroles tirées des entrailles de la douleur, c’est dans la voix du chœur antique, où l’homme parle à l'homme, que nous les trouverons et non dans lesjeux des Olympiens que ne troublent point nos misères. N’est-ce pas la substance même do la
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tragédie que celle lutte de la destinée humaine avec la loi des choses? La vie en ses profondeurs esL toujours tragique, l’histoire entière représente la tragédie de l'humanité se déroulant à travers mille vicissitudes sur des scènes diverses où l'homme ne poursuit qu’une chose, toujours la même : le mot do sa destinée.
Entre l’homme et Dieu, le dialogue ne cesse pas. Promet liée interpelle Jupiter, Job interroge Jéhovah : c’est à Dieu de répondre et de se justifier ; l’homme accuse. Combien de consciences dont le monde ignore la détresse ont été, sont et seront encore le- théâtre invisible de cet entretien où l'homme prend à partie la justice divine qui ne répond pas : car l'homme ne s'v est nulle part trompé. Dieu est la justice ou Dieu n’est pas. Existe-t-il une justice, et qu'est-ce que la justice? Les Ames 11e manquent point qui, par l'indifférence, la frivolité et la dissipation, se dérobent à l'interrogation placée devant toute existence; il eu est en revanche, ce sont les plus humaines, qui ne peuvent en se fuyant elles-mêmes fuir le mystère dedouieur qui les étreint. Celles-là n’oiit que deux issues : le désespoir ou la foi, quand elles n’hésitent pas entre deux jusqu’à la mort.
Jésus allirme, Bouddha nie, et tous les deux avec une égaie ferveur, une égale compatissunce envers les malheureux, un égal mépris de la vie terrestre et des désirs qui nous y enchaînent. Ils prêchent l'un et l’autre le salut par le détachement, la compassion mutuelle et la mutuelle charité, la victoire sur l’égoïsme et les appétits terrestres; et cependant quelle dilférence dans le but, quel contraste dans les conclusions! Là, les délices célestes au royaume Je Dieu, père des créatures, amour,
justice, perfection ; ici, il la place du ciel le nirvana, à la place de Dieu le vide universel. Tous les deux, Jésus et Bouddha, ont cherché le moyen de vaincre la misère .physique et morale, la maladie et la mort; iis n’ont pas trouvé le meme remède : la méditation des choses conduit Bouddha au désespoir systématique, elle mène Jésus à l’espoir systématique. Ils s’en vont l’un et l’autre prêchant le salut aux infortunés mortels; celui-là par l’extinction de l’espoir qui procure l'anéantissement, celui-ci par la flamme du désir et de l’espoir attisée jusqu’à dévorer la terreau profit du ciel. Tous les deux alhnnent qu’ils sont le chemin de la vérité. Hélas! la lutte n’est pas finie entre ces deux personnifications de i’àme religieuse, entre Bouddha et Jésus, et qui oserait •Affirmer qu’elle finira jamais tant que subsistera le problème où la conscience de l’homme se débat? Il v aura •toujours des Prométhée pour interpeller Jupiter, des Job pour interroger Jéhovah ; il y aura toujours des Jésus '•qui affirmeront la justice et le bonheur futur au mépris de la réalité visible et présente, des Bouddhas qui .les nieront sous l’obsession des misères que leur ûme semble faite pour pressentir et leur regard pour compter. 4jui lie réussit pas à demeurer indifférent, qui n’a pas la force de porter le doute, ne trouvera point d'autre solution que la foi ou le désespoir, l’affirmation quand même ou la négation froide et résolue ; il se rapprochera de Jésus ou de Bouddha.
Bouddha, qui prêche le suicide psychologique, a l’enthousiasme du néant. Il consentirait néanmoins à lenaltro éternellement pour de nouvelles souffrances s’il pouvait .Ainsi racheter de la souffrance les créatures en les rache-