‹ Considérations su l'histoireChapitre 84 sur 136 · Code de Manuu · texte numérisé non relu

Code de Manuu

rable ! Cependant il est vrai de dire que les femmes comme

les enfants préfèrent ce qui brille à ce qui éclaire, qu’elles s’attachent aux personnes plus qu’aux institutions et vivent de partialité. La femme ne peut s’empêcher d’aimer, mais quand elle aime quelque chose, derrière ce quelque chose se trouve généralement quelqu’un ; il y a du parti pris, celui de son cœur, dans ses enthousiasmes. L’autorité personnifiée, la majesté princière l’attirent plus que la majesté de la loi. Elle aime la force ou du moins le pouvoir, chose masculine; l’éclat dans la force l’éblouit et volontiers en toute contrée l’attire, même la précipite sur le passage des princes : un regard princier la fascine, un royal sourire l’enivre; n’est-ce pas la puissance souveraine qui s’incline et se rend à la beauté plus forte?

La femme dans l'Inde vit en pleine théocratie, le prince lui apparaît revêtu • des rayons de la divinité. Quelle joie de trouver sous ce rayonnement divin la chaleur humaine, un cœur sensible aux charmes de l'éternel féminin? Voici le roi Douchmanta qui part pour la chasse. Les femmes pour le voir accourent sur les terrasses : « Ohl s’écrient- elles délirantes, c’est l’intrépide Vasou lui-même :*Indra armé de ses foudres s’avancerait avec moins de splendeur! » Et mille mains charmantes faisaient à l’envi descendre sur lui’une pluie de fleurs, tandis que de vertueux brahmanes, les bras tendus vers le ciel, cherchaient à attirer sur le monarque les faveurs de Brahma*. »

On comprend que des princes placés si fort au-dessus des vulgaires mortels se dispensassent de suivre en toute occurrence les règles de la morale vulgaire. Jupiter et

i. Mahabharala.

Louis XIV passèrent sur mainte formalité, cela ne vaudrait pas la peine d’être dieu pour ne s’en point affranchir. Toutefois, si les monarques indous se dispensent assez volontiers des règles prescrites pour le mariage ordinaire, iis ne perdent jamais dans leurs rencontres cette exquise pudeur dont l’âme des Indous est tout imprégnée, qui s’échappe de celle des princes comme de celle des simples mortels et monte à leurs lèvres pour y éclore en fleurs de langage, en images poétiques à la fois chastes et brûlantes.

Sacountala surprise au fond <\q l’ermitage paternel par le roi Douchmanta le prie d’attendre le retour de l’anachorète afiu qu’il dispose de sa main. Le royal amoureux n’est pas de cet avis : « Qu’est-il donc besoin de son consentement? répond-il avec feu; n’est-ce pas à Tâme seule à se donner elle-même à l’âme aimante qui doit lui servir de refuge dans les plaisirs, comme dans les peines de la vie? D’ailleurs le divin Manou, notre grand législateur, en réglant les différents modes d’union propres aux diverses castes, a spécifié celui-là pour la noble race des kshatryas ; ne crains donc pas, chère Sacountalâ, en m’accordant ici ta main de ton propre mouvement, de commettre un acte répréhensible, et dont la vertu ait jamais à rougir.

« — Eh bien ! répond la vierge, le3 joues colorées de la plus aimable pudeur, s’il est vrai qu’en cédant à ton désir je ne pèche pas contre la sainte loi du devoir, s’il est vrai que je puisse ainsi que tu me le dis (et voudrais- tu me tromper!) disposer moi-même de mon cœur, écoute, ô Roi ! les conditions qu’ose t’imposer une fille timide : Si de l’union que nous allons contracter il doit résulter la

L'ORIENT

naissance d’un fils, engage- moi ta parole royale de lui donner le titre de Youva-ràdja1, et de le faire reconnaître à tes peuples comme ton légitime successeur. »

Chacun est ici dans son rôle, Douchmanta dans son rôle d’homme et de roi, Sacountala dans son rôle de femme. Quant aux paroles que le poëte met dans la bouche du monarque, cest l’éternel discours de l’amonr qui fuit la conscience dans le sophisme. Le sophisme est l’avocat naturel de la passion. Mais que fait la femme en présence du séducteur? elle se plaît aux assurances qu’il lui prodigue, elle désire qu’il la rassure et timidement l’invite à le faire ; elle aussi trouve dans son esprit un avocat complice de son cœur.

Ce petit dialogue est le thème unique sur lequel, depuis qu’il y a des hommes et des femmes, et tarft qu'il y en aura, les scènes de séduction broderont leurs variantes.

Celle-ci, je me hâte de le dire, finit bien, et Douchmanta, le séducteur séduit, est fidèle à sa parole comme à son amour. Après avoir mis à l’épreuve Sacountala,

ainsi qué Rama crut devoir le faire à l’égard de la ver-

tueuse Si tà' — afin de dissiper devant ses peuples tout

injurieux soupçon — il fait de la fille de l’anachorète la reine de son royaume, et de son fils, Bharata, publique-, ment reconnu, l’héritier de son trône. Tout est bien qui finit bien, alors surtout que les rois épousent des filles d’anachorètes et resserrent ainsi les liens du sacerdoce et de l’empire.

Le peuple indou est voluptueux en même temps que rêveur et tendre ; la chair le tourmente. Ne serait-ce point

!. Littéralement jeune roi, c’est le titre de l’héritier présomptif de la couronne.

ià, avec le désir du repos propre au pays du soleil et l’esprit métaphysique, la raison de son effort pour dompter les sens? Le contraire naît du contraire, prétend Socrate. Il y a dans l’Inde des femmes ascètes, le saint accomplit des prodiges, il réalise des miracles, il dépasse les dieux eux-mêmes parfois et menace de les détrôner ; c’est un Hercule qui combat les monstres de la chair réputés invincibles : monstre lui-mèmc de sainteté! Mais la volupté est toujours là qui guette l’homme dans le saint et qui attend l’instant de ressaisir le saint en reprenant l’homme, en chatouillant de son aiguillon les sens qui peut-être 11e sont qu’assoupis. Ces combats de la sainteté et de la volupté sont magnifiquement décrits dans les poèmes épiques. C’est d’un de ces conflits qu’est née Sacountala, elle est sortie d’une victoire de la femme. Le saint Visouàmitra menaçant de détrôner Indra par sa piété, celui-ci, inquiet de son empire, lui envoie sa plus belle . nymphe pour le tenter. « O la plus belle des Apsaras,. lui dit-il, j’attends de toi une faveur. Yisouâmitra, parla violence de3 tourments qu’il s’inflige, accroît tellement aux yeux de Brahma la somme de ses mérites, que je tremble que bientôt il ne l’emporte sur les miens et ne me prive de mon autorité. Va donc, et cherche par mille moyens à le troubler dans ses actes religieux. Avec cette fleur de jeunesse et de beauté qui brille dans tous tes charmes, comment pourrais-tu ne pas réussir? Mets tout en usage; et ce son de voix si touchant, et ce regard si doux, et ce sourire si perfide; je te devrai le repos. »

La nymphe de beauté doute de son pouvoir ; comment réussirait-elle où le maître de la foudre risque d’échouer? Elle rappelle à Indra tous les actes étonnants, tous les

LORIENT

prodiges, tous les miracles dusaint : «Qui, moi, s’écrie-tolle, j’oserais aborder, toucher cet être effrayant, au front resplendissant comme le feu du sacrifice, redoutable

comme le temps destructeur, lorsqu’à son seul aspect les plus grands saints, Soma l, l’inflexible Yama2 lui-même sont pénétrés de terreur 1 Cependant tu l’ordonnes, ô chef des Souras3, il faut que j’obéisse. Mais je t’en supplie, pense aux moyens de diminuer les dangers que je cours dans cette entreprise hardie. Ordonne à Marouta, le dieu des vents, de diriger avec grâce les plis do ma robe, de la soulever un peu quand je formerai devant le vertueux Mouni une danse légère ; que Manmatha 4 aux flèches brûlantes s’attache à mes pas, et que le zéphir répande autour de moi les parfums les plus enivrants.

« Un peu rassurée parla promesse d’Indra, qui accède à ses désirs, la nymphe descend sur la terre, s’arrête non loin de la sauvage retraite de Visouâmitra, et sur une pelouse d’oii elle peut être vue du saint ermite elle se met à folâtrer en imprimant à ses pas un mouvement cadencé. Cependant Marouta, au souille parfumé, se joue dans les plis ondoyants de sa robe qui la dispute en blancheur aux froids rayons de l’astre paisible des nuits, et occasionne un voluptueux désordre que Ménacâ, comme si elle cédait à un mouvement de pudeur, augmente encore en feignant de le réparer.

« Malheureusement pour le saint homme, ses regards viennent à tomber sur la nymphe dans ce dangereux mo-

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