‹ Considérations su l'histoireChapitre 88 sur 136 · De tuperslilione · texte numérisé non relu

De tuperslilione

ture l’est à leur égard, ont poussé au noir Jéhovah et l’ont conçu, sur le modèle biblique, avec plus de haine que d’amour comme un roi jaloux qui dans ses décrets prédestine les neuf dixièmes du genre humain à des supplices éternels. Cette notion calviniste, le réformateur que son génie tragique y inclinait en a puisé dans l’Ancien Testament non pas la théorie, qui ne s’y trouve point, mais l’esprit. L’Évangile est un livre d’amour et de confiance, l’Ancien Testament un livre de terreur et de tremblement. Le calvinisme s’inspirant de cet esprit a marié saint Paul avec Moïse. Le Jéhovah de Calvin et Moloch se valent; ils ne régnent que par l’épouvante et par l’iniquité, ce sont des monstres, et s’ils existaient, c’est dans leur propre enfer qu’il les faudrait reléguer. Il n’y a de divin dans les dieux que la justice, et le plus divin de tous les dieux, de même que le plus humain de tous les hommes, sera toujours le plus juste.

On attribue aux Phéniciens la découverte de l’écriture, du verre, de la pourpre. Ils ont fait mieux que cela’: ils ont en pleine antiquité créé les classes moyennes, ils ont donné naissance à une bourgeoisie. C’est le plus moderne des peuples de l’antiquité. Avant les Anglais ils ont fait la conquête maritime du monde et fondé partout de vivantes et prospères colonies; avant les Italiens delà Renaissance ils ont eu des cités marchandes avec une aristocratie de marchands pour les diriger : Tyr, Si don Carthage, ont devancé Gênes, Milan et Venise. La vie se résume chez eux en quelques cités, mais chaque cité fait souche et par greffes et boutures implante ailleurs son esprit. La vitalité phénicienne est étonnante. C’est l’inverse de ce qui se passe en Asie où de gigantesques em-

L’ORIENT

pires ne constituent que des agglomérations. Les cités maritimes et commerçantes des Phéniciens agissent à la façon des verres qui concentrent en leur foyer restreint les rayons du soleil et multiplient ainsi par elles-mêmes la chaleur et la lumière. En Asie, la vie reste diffuse, là lumière et la chaleur éparses : r activité éparpillée nulle part ne se condense. Les peuples d’Asie qui occupent une immense surface n’en font rien et les empires ne savgnt que se heurter, s’écrouler et se remplacer. Ici, sur une lande de terre étroite, infertile, quelques homme s établissent en peu de villes au bord de la mer, et de ces points de départ s’élancent en toutes les directions pour devenir le lien, l’échange, l’àme commerciale du monde alors connu dont ils étendent les limites. Ils augmentent leur vie de toute celle qu’ils répandent au loin ; ils reçoivent et donnent, l’isolement dont les autres vivent les détruirait. Au lieu de tuer par le despotisme, ils fécondent" par le commerce et créent toute une famille de villes en Asie-Mineure, sur la mer Égée, dans le golfe Persique, en Afrique, en Espagne, en Sicile : Cadix, Séville, Malaga naissent d’eux. Où sont les colonies des Romains, où les villes qu’ils ont fondées ? je ne vois que des villes qu’ils ont asservies ou ruinées : cela s’est appelé d’abord la conquête, ensuite l’administration romaine. La vitalité phénicienne persiste dans sa descendance. Ces infatigables fourmis partout déposent des germes qui éclosent. Eh bien; leur secret de vie et de fécondité, le voici : chaque ville née d'une autre se gouverne elle-même. Ouvriers de l’échange, pendant qu’on se tue ailleurs pour la domination et la gloire, les Phéniciens font œuvre de vie, et s’ils se battent c’est pour se défendre,

m CONSIDÉRATIONS. SUR L’HISTOIRE.

non pour dominer les autres mais pour rester libres eux-mêmes; la folie de l’épée ne les possède point, ces conquérants marchands n'ont pas le temps de se battre, ils n’emploient que des mercenaires. Le plus grand crime de Rome, parmi tant de crimes, c'est d’avoir détruit Carthage. Mais Carthage était une rivale deux fois redoutable : Carthage offusquait Rome et la condamnait. Tandis que celle-ci envoyait des armées pour subjuguer les peuples et atteler des rois à son char de triomphe, celle-là envoyait des vaisseaux jusque vers les îles britanniques, aux îles Sorlingue, des caravanes jusqu'à Babylone.

Tyr, Sidon, Byblos, sont gouvernées par des souverains indépendants. Après Didon, Carthage devient républicaine ; son gouvernement se compose d’un sénat, du peuple, de deux magistrats ou suffètes élus pour un an et chargés du pouvoir exécutif. Le sénat renferme l’élite des citoyens, les notables par la naissance, la fortune, le talent. Les affaires portées devant lui, en cas de partage sont soumises à l’Assemblée du peuple qui décide. Afin d’empêcher certaines familles de se perpétuer dans le commandement, les généraux sont tenus de rendre des comptes et de comparaître devant une magistrature suprême composée de 104 sénateurs. Les auteurs de cette constitution ne furent pas des théoriciens épris d’idéalités, ce furent des gens pratiques qui eurent un gouvernement pour s’en servir, et qui surent pondérer les unes par les autres l’oligarchie, la bourgeoisie et la démocratie, ainsi que le voulait le sage Aristote. En ce point encore, je trouve qu’il y a de la ressemblance entre eux et les Anglais. . 1 . .

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Mais plus j’y réfléchis, et plus je m'étonne que ces hommes-là qui ont fait la conquête commerciale du monde, produit Annibal et tenu en échec les armées romaines,* aient tremblé devant Moloch. Ils valaient décidément mieux que leurs dieux, ce qui est arrivé et ce qui arrive encore dans l’histoire. Combien d’hommes agissent autrement qu’ils ne croient ! Le musulman fataliste et le calviniste pensent, parlent, se conduisent comme s’ils croyaient au libre arbitre ; le bouddhiste qui ne doit souhaiter que l’anéantissement fait appel au médecin ; le brahmane qui rêve son absorption dans l’àme universelle se défend contre les assaillants ; le chrétien qui doit renoncer à la terre et ne point estimer ses biens passagers s'y installe comme s’il y devait vivre toujours et ne songe qu’à poursuivre les biens qu’elle lui offre.

La religion a jusqu’à présent exercé beaucoup plus d’empire sur l’imagination des hommes que sur leurs actions, parce qu’elle fut en majeure partie une œuvre de leur imagination. A part les explosions du fanatisme, le courant des actions humaines lui a toujours plus ou moins échappé, il a suivi sa pente. Si l'on veut que la religion agisse sur l’humanité d’une manière plus efficace et plus étendue, il n'y a qu’un moyen : mettre l’humanité dans la religion. En mettant l’humanité au cœur de la religion, on mettra la religion au cœur de l’humanité. Quand la croyance religieuse sera telle qu’un homme ne pourra .penser et agir contre cette • croyance sans agir et penser contre l'humanité, nous serons assurés d’avoir trouvé la vraie religion de l’humanité. Les Carthaginois n’y étaient pas arrivés. Nous nous sommes rapprochés du but; combien d’idées cependant

nous en séparent ou nous en détournent encore, et sous prétexte de christianisme que de choses auxquelles le génie même du christianisme, la justice et l'amour, demeure étranger !

Les Syriens et les Phéniciens , intermédiaires entre l’Asie et la Judée, nous mettent sur le chemin de Jérusalem. Mais le peuple israélite a sa place aux confins du monde antique et sur le seuil du monde moderne. Le christianisme qui l'a détruit en est sorti. 11 n’y a donc pas lieu de nous en occuper à cette place, et c’est en traitant du monde moderne à ses débuts que nous aurons à en apprécier le génie. L’Asie se ferme derrière nous, la Grèce et Rome nous sollicitent. L’étude de leur esprit cherché dans ce qu’il eut de plus général terminera la première partie de notre travail.

LA GRÈGE

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