HOMÈRE : L’ÉPOPÉE
Le polythéisme. — Vérité dans la fiction. — Impersonnalité et puissance d'individualisation. — Classiques et romantiques. — La psychologie humaine dans Homère : hommes et dieux. — Tragédie en germe dans l’épopée. — Le royaume des ombres. — l a vie, la lumière, l’harmonie : les modernes et la Grèce.
L’Iliade est la bible des Grecs. Le polythéisme y célèbre son plus beau triomphe en môme temps que l’art. Si la conscience se montre dualiste parce qu’elle oppose le bien au mal; si la raison se montre unitaire ou monothéiste parce qu’elle cherche la liaison des choses sous leur diversité, l’ârt est polythéiste d’instinct. Que ferait d’un dieu unique l’art qui vit d’imagination et de sensibilité? Il a besoin de créations diverses pour rendre des impressions variées.
La Grèce artiste ne personnifie pas à tort et à travers, elle choisit parmi les attributs de l’homme et les phénomènes de la nature ; ces attributs et ces phénomènes peç-
sonnifiés, elle les ordonne et les subordonne les uns aux autres : son polythéisme satisfait au jugement, à l’imagination, et au goût.
L’anthropomorphisme est la loi non-seulement de toute religion, mais de tout langage : nous n’exprimons rien où. nous ne soyons nous-mêmes exprimés. Nous disons l'ambition, l’envie, l’amour, la haine, la beauté, la sagesse, la justice. De là à leur donner figure de dieux ou de déesses, il n’y a pas loin. A vrai dire, nous ne pouvons nommer les choses sans les personnifier; nous ne parlons qu’en personnifiant l’impersonnel. L’article placé devant n’importe quel substantif est une personnification de la chose que ce substantif désigne. Prêter notre âme aux choses, voilà le secret de la parole, vraie génératrice de l'humanité. Le langage est un anthropomorphisme continu, et qu’est- ce qui n’est pas langage? un sourire, un geste, une attitude; tout ce qui, à n’importe quel degré, au moyen de n’importe quel signe, son, couleur, ligne ou contour, a pour objet d’exprimer quelque chose que nous éprouvons, pensons, imaginons ou voulons, fait partie du langage dont la fonction est de rendre tangibles à la sensation les phénomènes de la vie intérieure et de jeter un pont entre les êtres. Le langage est l’organe des esprits, qui sans lui resteraient enveloppés dans les limbes de l’existence animale.
Le langage religieux des Grecs ne laisse rien en dehors de ses prises qui mérite d’être saisi dans la nature et dans l’homme, il ne saisit rien qui 11e mérite de l’être ; et quelle façon d’artiste, quelle tournure poétique, philosophique et morale, il donne à ses créations ! C’est le commun chef-d’œuvre delà Grèce que sa mythologie, celui
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qui renferme tous les autres ; ear les Grecs, s'ils n'en ont pas exclusivement tiré leur architecture, leur' statuaire, leurs poèmes épiques et leurs tragédies, n’ont rien produit de remarquable non plus qui ne s’y rapporte et qui ne la suppose. Essayez de la retirer, Homère, Phidias, Eschyle et Sophocle cessent d’exister, et la Grèce avec eux.
Est-ce que vraiment ces mythes dont la Grèce a vécu, d’où elle a tiré tant d’œuvres impérissables, ne seraient que des erreurs ? Le faux est incapable d'exercer semblable pouvoir, et des mythes qui seraient vides de vérité n'auraient pu défrayer un peuple qui, après s’être enseveli dans l’histoire, n’en est pas moins resté par son génie un élément indispensable de la civilisation. Le faux est la fantaisie ; la mythologie grecque n’est pas fausse, elle n’est que fictive, mais ses fictions sont si belles et si humaines qu’elles font presque regretter au poète que l’expérience . des siècles les ait dissipées. Même Boileau, le moins poétique des poètes, ne se retourne pas sans un peu de mélancolie vers les lieux où tout prenait :
Un corps, un esprit, un visage.
Schiller évoque éloquemment ces fantômes divins qui peuplaient l’imagination des Grecs et remplissaient autour d’eux la terre et le ciel que leur fuite a laissés déserts; et pourtant Schiller est philosophe autant que poète.
Mêlerons-nous nos doléances à celles des modernes rétrospectivement épris de ces rayonnantes images ? Non, car elles vivent encore dans l’art et par lui ; non, car la nature apparaît plus grande et plus belle que ces fictions qui pour ne plus renaître se sont évanouies dans son sein d’où
le contact de l’âme hellénique les avait fait jaillir. L'illusion est la mamelle où les anciens ont bu la foi et la poésie; cette mamelle est tarie, il faut bon gré mal gré se nourrir maintenant du lait âcre mais fortifiant de la réalité. Cette nature dont Lucrèce a dit quelle est à la fois pleine de volupté et d’horreur, nous la voyons face à face, et si le mystère s’interpose encore entre elle et nous, la fiction a disparu ; nous sommes occupés à déchirer de nos propres mains les derniers voiles du surnaturel et nous n'en tisserons pas de nouveaux : l’homme est appelé désormais à vivre en tête-à-tête avec lui-même et avec les choses ; il n’a plus d’autre prise sur elles que par l’intelligence des lois qui constituent leur être et qui se manifestent en sa propre existence.
Le problème de la destinée humaine que résout le devoir, la mythologie grecque ne s’en est guère informée; son esprit est plus artiste que moraliste, et l’artiste a besoin de sérénité. Elle est un produit du sentiment et de l’imagination poétiques bien plus que de la conscience ou du cœur : les pleurs de la terre s’évaporent dans son empyrée comme la rosée de la nuit dans le ciel radieux du matin. C’est ailleurs que nous trouverons les traces durables de la rosée de douleur qui tombe des yeux des mortels, l'écho profond et sourd des gémissements humains montant de l’abîme, les cris et les soupirs des âmes tordues dans l’étau "de la souffrance. Les tragiques nous diront la lutte de l’homme aux prises avec l’inexorable, les poètes moralistes et lyriques les palpitations de l’homme qui s’interroge, penché sur les mystères de sa propre destinée.
• Quelque bien ordonnée qu’elle soit, la mythologie des
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Grecs n’est pas le résultat d'une conception d’ensemble ; l’ensemble -s’est fait par rapprochement, et ce rapprochement de dieux nés à des époques et en des lieux différents n’a trouvé son unité que dans celle du génie grec. Sans doute, un insensible travail de raccordement, d’élimination et de triage a dû s’opérer, les parties ont subi des modifications propres à les réunir et se sont soudées dans l’ensemble. Cependant, il est difficile de relever les points de soudure et d’accommodation dans l’œuvre finale, tant l’harmonie inhérente au génie hellénique a su façonner le tout à son image. Ce génie harmonieux s’entend à concilier et réeônciiier, il se complaît dans les ensembles : l’ordre vivant, qui met la variété dans l’unité, est son essence.
La Grèce possède une mythologie qui lui est entièrement propre. Qu’elle ait reçu ou non quelque chose de l’Inde ou de l’Ègypte, elle l’a si bien transformé qu’on ne le peut reconnaître. Lisez à la suite l’un de l’autre un chant d’Homère et un chant du Ramavana, vous sentirez que vous êtes dans deux mondes différents et que des deux parts il y a création. On ne sent la parenté de race entre le Ramayana et l’Iliade que lorsqu’on les compare, non plus entre eux, mais tous les deux à la Bible ; alors l’Aryen se montre, il se dessine par opposition au Sémite chez Homère et chez Valmiki. Le Sémite les rapproche en s’en éloignant. En mathématique, deux quantités égales à une même troisième sont égales entre elles : en ethnologie, deux quantités inégales à une même troisième ne sauraient être sans analogie aucune. Souvent des étrangers perçoivent entre des individus de même famille des ressemblances qui échappent à ceux-ci- Quoi qu’il en soit
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des analogies discernables entre le génie de la Grèce et celui de l’Inde, les différences l’emportent sensiblement comme nous l’avons indiqué déjà : l’Inde panthéiste est diffuse et difforme; la Grèce artiste donne à la matière toute sa valeur, à la vérité tout son prix, à la vie sa plus haute et sa plus forte expression dans la beauté.
Avec quelle facilité les énfants font passer leur âme dans les choses! L’humanité enfant est de même, elle anime tout de ses propres inspirations, mais elle le fait en enfant. La Grèce n’est pins l’enfance, elle est l’adoles-' cence de l’humanité ; et son adolescence n’exclut pas la maturité; la saveur de ses œuvres vient de cette alliance de la raison et du goût avec la jeunesse du sentiment, que le monde n’a retrouvé, grâce à elle, qu a l’époque de la- Renaissance. Le monde la reverra-t-il jamais? Il semble de plus en plus livré aux forces impersonnelles et mécaniques qui tuent la poésie. Le sablier est plus poétique que la montre, déjà le cadran solaire l’est moins que' le sablier; l’arc est plus poétique que le fusfl ou le canon; la rame et la voile le sont plus que la vapeur.
Le progrès des sociétés modernes se rattache en grande partie à celui des puissances mécaniques. Ce progrès serait donc, à n’envisager que ses effets actuels les plus manifestes, la destruction graduelle de la poésie. Mais la poésie est trop inhérente à l’homme pour qu’elle disparaisse de son être : ses éclipses ne sont pas sa mort, elle sommeille et se transforme, elle ne meurt pas ! Le jour où le monde repu de matière se reposera, ne fût-ce qu’une heure, envue d’une nouvelle conception à la fois plus profonde et plus haute de la nature et de l’humanité, conception qui s élaboré en pleine crise politique et religieuse, la société rajeunie se
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couronnera comme toujours dans l’art et poussera sa fleur en des chefs-d’œuvre dont le germe repose encore enseveli au fond du présent. A cette heure, tout l’homme est employé à chercher; la réflexion, la critique, l’étude ardente des problèmes l’absorbe. Pour faire œuvre de poète en des circonstances pareilles, il faut savoir retrouver en soi l’homme primitif, car on ne redevient originàl qu’en redevenant naïf, et se dégager par l’énergie d’un sentiment personnel irrésistible de tout l’acquis d'une longue civilisation. Mais cette poésie reposant sur un sentiment personnel ne deviendra pas une poésie nationale ; il lui sera moins difficile de devenir une poésie humaine si le poète porte en soi l’humanité, et que dans son inspiration particulière il réussisse à exprimer d’une façon individuelle quelque chose qui ne le soit pas.
La Grèce ignora l’humanité considérée comme unjensemble de peuples dépendant les uns des autres : elle fait partie du monde antique. Mais si elle ne s’est pas sentie située dans l’humanité, elle a senti l’humanité en elle, et de toutes les nations anciennes elle a le plus largement sous le Grec porté sa part de nature humaine, approfondi et cultivé l’homme. Cette justice, l’histoire la lui a spontanément rendue lorsqu’au sortir du moyen âge, et naissant à la vie moderne dans la conscience même de l’humanité, elle s’est, en un premier élan vers l’avenir, retournée vers la Grèce.
La souche hellénique est dans l’Iliade. Homère s'efface et disparait derrière ses personnages, il se confond avec son oeuvre. Quoique présent en elle jusque dans ses derniers replis, il s’y trouve comme une âme plutôt que comme un individu. Qu’il peigne l’horreur des combats,
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les déchirements de la douleur, les naufrages et les désastres des hommes, les rivalités, le sourire ou la colère • des dieux, il rend tout cela avec une «égale limpidité : et le miroir de son âme où tout se réfléchit ne se trouble jamais; la4 vapeur d’aucune larme, le souffle d’aucune tempête ni d’aucune passion, le courroux d'aucun dieu ni d'aucun homme, n’en ternit un seul instant l’admirable pureté. Dans Virgile il y a déjà de la littérature. 11 n’en existe pas l’ombre dans Homère, et c’est en quoi il reste inimitable. L’impersonnalité sans doute est le caractère meme de l'épopée, mais d’où vient que l’épopée est morte et qu’il ne s’en est plus fait depuis l’Iliade, malgré Milton et l’Arioste, malgré Dante lui-même et les Niebelungen, qui soit pure de son auteur? C’est que précisément l’inspiration individuelle l’a emporté sur i’inspitation nationale. Il n’en reste pas moins que les plus grandes œuvres en tout genre et en tout pays sont et seront celles où l’auteur a parlé pour le plus grand nombre d’hommes; la force du génie est l’impersonnalité dans la personnalité, la puissance de dire mieux que personne ce que tout le monde ressent ou devient capable de ressentir avec son aide.
L’art classique est l’imagination disciplinée par la raison et le sentiment nourri de vérité; il éclipse l’auteur derrière son œuvre, tandis que l’art qu’on a qualifié de romantique se sert plutôt de l’œuvre pour faire briller l’auteur. Le classique et le romantique sont des tendances particulières et non des formes de l’art ; tendances qui se retrouvent partout, mais que certaines époques et certaines sociétés favorisent par excellence. Quand une société se décompose, l’individu prend des proportions
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outrées et s’enfle d’orgueil; le moi s’étale et se contemple. Quoi déplus romantique en apparence que certaines descriptions de l’Odyssée, quoi déplus classique que Macbeth ? Lasimplicité est le caractère des œuvres homériques, môme dans le grandiose elle règne. L’enflure en certaines œuvres appelées romantiques se montre jusque dans la familiarité. Il n’y a jamais dans Homère de chute du sublime au grotesque, partout l’expression s’adapte à la chose exprimée ; elle ne se baisse ni se hausse, on ne la rencontre ni au-dessous ni au-dessus, ni à côté, ni en deçà, ni au delà de ce qu’elle veut rendre. C’est le secret de sa magistrale simplicité. Chez les coryphées du romantisme, qu’ils soient d’hier ou d’aujourd’hui, d’Orient ou d’Oecident, l’expression dépasse toujours ; c’est le secret de leur emphase : exprimer au delà de ce qu’on ressent, au delà de ce qu’on pense, c’est faire de la rhétorique. Homère nulle part ne déclame. Chez lui la réalité limite l’art, l’art élève la réalité. Tout est à sa place et s’enchaîne en se développant; l'œuvre n’est pas fabriquée, ni même construite, elle est organique et vivante, die procède d’un centre toujours actif qui la relie en ses parties les plus lointaines, en ses moindres détails, sans que le lien dont elle i'embrasse entrave nulle part la liberté de son mouvement et compromette l’aisance de son allure.
Le faux classique, contre lequel on a bien fait de protester, n’olîre qu’une ordonnance extérieure, artificielle et voulue ; le classique vrai est l’ordre même. Il ne s’éloigne pas de la nature, il s’en rapproche au contraire en soumettant à la loi du développement et de l’unité, ainsi que fait la nature, les parties appelées à former l'ensemble. Une œuvre d’art ne peut être que classique au
fond, parce que l’art suppose la mesure et l’ordre -«■ mais la mesure dans la vie et l’ordre dans la vérité. La régularité symétrique n’est que la caricature de l’ordre : l’or, dre vivant est intérieur. Telle œuvre qui singe l’ordre n’est classique en aucune façon, telle autre sous un désordre de surface et les brousssailles de ses métaphores, .reste au fond classique par la liaison de ses épisodes, la vérité de ses situations, de ses sentiments, de ses personnages. C’est dans ce sens que les œuvres d’Homère, l’Iliade et l'Odyssée, sont des types de da littérature classique : leur règle intérieure doit rester et restera celle de toutes les œuvres organiques. Rien ne s’écarte davantage de la nature que la fantaisie et l’excentricité. Le • classique n’est pas le conventionnel avec lequel on le confond souvent, où l’on affecte de le confondre. Les romantiques et les classiques n’ont vu que des dehors, ils èe sont battus masqués autour des mots. Leur querelle n’eût pu naître si d’emblée ils avaient reconnu qu’il n’existe que deux littératures : la bonne et la mauvaise, 'celle qui ^affranchissant des règles, de l’art détruit
l’art, et celle qui s’y conforme en admettant l'essor de
toutes les individualités, de tous les genres, de toutes les formes , à la seule condition qu’elles ne renverseront pas ce qui les soutient, l’art même, c’est-à-dire
la vérité dans la beauté. Dans l’art le désordre n’est
pas plus qu’en politique l’élément de la .liberté, de la vie et du progrès : il est leur ruine. Une volonté sans
loi, une imagination sans frein, une production sans vé-
rite, sans goût et sans mesure, ne seront jamais de la liberté elles en seront le contraire, car le contraire de la •liberté c’est moins le manque, de liberté que l’usage
LA GRÈCE
qu'on fait de la liberté contre la liberté. On peut acquérir la liberté qui vous manque, on ne peut retenir la liberté que l'on détruit soi-même par la licence.
Homère est le modèle du génie se disciplinant luimême ; à ce titre il demeure un exemple, et nul ne l'a surpassé, nul n’a su l’atteindre. S’il paraît moins haut de cime que ses successeurs, c’est que son étendue égale sa hauteur et que ses proportions donnent le change sur ses dimensions. Il ne s’élève pas comme un pic isolé soulevé par un cataclysme, il ressemble à un système complet de montagnes ; que dis-je, à un pays entier — à un monde. L’ampleur variée de l’Iliade laisse partout ce sentiment qu’il renferme plus qu’un homme, et que le poète a travaillé sur les données et avec le concours anonyme d’un peuple ; la façon et l’assemblage lui appartiennent, car l’unité intrinsèque de la composition et du tour dénote l’unité d’auteur; mais ce poète prodigieux a servi d’interprète à des milliers de poètes qui puisèrent eux-mêmes dans le fonds populaire, et les choses qu’il chante, ou plutôt qu’il raconte, il ne les a pas imaginées sans leur concours anonyme. L’Odyssée, moins impersonnelle que l’Iliade, l’est encore beaucoup. Et ce poète si peu individuel, comme il individualise toutes choses, comme il détache ses personnages 1 C’est qu’il ne les supplante pas. Il les voit agir, il les entend parler ; en leur donnant la parole, il ne parle point à leur place, il ne les fait point agir à son gré comme il agirait lui-même. Homère, pour tout dire, assiste à sa propre œuvre, le spectacle qu’il nous donne il se l’est donné d’abord, et croyez qu’il en a joui plus que nul autre : le génie se récompense soi-même.
370 • CONSIDÉRATIONS SüR L’HISTOIRE.
Certains esprits doués de plus de talent que de génie excellent à mettre en valeur le détail et laissent en souffrance l’ensemble. Ici, le talent égale le génie, et la puissance d’analyse et de détail ne le cède point à la force
synthétique.
L’action ne se noie pas dans l’abondance des épisodes. Chaque personnage reste lui du commencement à la fin, et ne se dément en aucune occasion. Les traits de sa physionomie sont dessinés nettement sans effort ni retouche ; il se peint lui-même aux yeux de l’esprit par ses actes et ses discours. Chacun, très- vivant et très-particulier, est susceptible de se généraliser. Achille est la colère, Nestor la sagesse, Agamemnon l’orgueil royal, Hector le courage noble, Ulysse la finesse intelligente. Hommes et femmes sont des types et n’ont rien d’abstrait. De même les dieux; ce sont bien des personnes divines. L’individualisation est le génie d’Homère ; ses héros, hommes ou dieux, sont éternels, leurs attributs les rattachent à l’espèce et les passions qui les font vivre ne disparaîtront qu’avec l’homme.
Il y a dans l’Iliade et dans l’Odyssée des formules consacrées, des épithètes, des vers qui font retour périodiquement : ce sont les clichés d’Homère, Ces répétitions, sortes de refrains rhythmiques de la pensée, ajoutent encore à la familiarité sublime du récit, elles lui donnent de la régularité et se font écho, de distance en distance, à travers la série des événements ; ce ne sont pas de vaines rubriques ni des chevilles, elles résonnent dans le poème avec la gravité du chœur dans la tragédie.
La moralité se fait sentir dans toute grande œuvre, le prêcheur de morale, le prédicant, dans toutes les œuvres
LA GRÈGE
médiocres et de fabrique. On ne citerait aucun chef* d’œuvre qui aspire à moraliser, il n’en existe pas non plus qui soit immoral au fond parce qu’il n’y a point 4e chef-d’œuvre sans humanité. La vérité n’est jamais corruptrice, c’est le faux présenté sous les dehors du vrai qui corrompt les hommes en faussant les esprits. Présenter son image à l’homme, celle de son cœur et de ses passions, ce sera toujours, sans prétendre à moraliser, faire œuvre de moralité. Homère, comme Shakspeare, comme tout vrai poète, est en môme temps un moraliste et un philosophe. Mais ce qui frappe en lui, c’est qu’il traite les dieux comme les hommes, avec la libre familiarité du poète. Ne semble-t-il pas que dans la mythologie homérique la vie des dieux consiste à se donner en spectacle les vicissitudes humaines qu’ils ont décrétées : que feraient-ils en leur olympe s’ils n’en descendaient pour intervenir dans la mêlée et prendre parti pour les uns contre les autres ! Il faut même aux immortels un intérêt dans la vie. Aussi la scène est double dans l’Iliade, elle se joue dans l’olympe et sur la terre, quand la terre et l’olympe ne se mêlent pas. Cette constante sollicitude, cette immixtion constante des dieux dans les affaires humaines est le propre de la mythologie grecque. Non* seulement les dieux y ont visage humain, mais ils ont des cœurs à pulsation humaine, leurs rivalités, leurs préférences, leurs colères sont les nôtres. Voilà du moins un franc anthropomorphisme, qui n’a rien à dissimuler et ne se cache pas de lui-même. Le sang des dieux se mêle d’ailleurs à celui des hommes, il coule dans leurs veines, où il est entré par les portes de la volupté ; ce ne sont pas seulement des demi-dieux qui servent d’échelons entre
l’olympe et la terre, il y a des héros de sang mêlé : tel le bouillant Achille protégé par Junon, qui est femme et ue peut pardonner à Pâris le jugement du mont Ida. De quoi s’agit-il dans l’Iliade? Il s’agit de savoir qui l’emportera dans le camp des dieux des partisans d'Ilion ou de ceux des Grecs : Troyens et Grecs ne se battent point pour eux seuls, ils se battent aussi et surtout pour le triomphe de leur parti dans l’olympe.
D’Iliade semble au premier abord n’être qu’une épopée de la force, une épopée musculaire. Lorsqu’on y ontre pour la première fois au fort de la mêlée, on n’y entend que coups donnés et reçus, que tumulte de chars, discours arrogants et superbes, injures, apostrophes guerrières qui s’entre-croisent et volent au milieu des flèches etjdes javelots. Cela fait un brouhaha de tous les diables. Quels magnifiques hâbleurs que ces héros! Toutcombat est précédé d’un dialogue, ils sont aussi discoureurs que batailleurs. Bien parler et bien combattre est leur idéal ; ils aiment la pompe et l’éclat des armes, les belles paroles autant que les beaux coups de lance ou d'épée : semblables en ceci aux Gaulois dont un ancien disait que leur souci était de manier finement la parole et bravement l’épée. Ces grands coups et ces grands discours, en leur genre admirable, ne sont pas .cependant toute l’Iliade, ni la partie la plus intéressante de l’Iliade. L'intérêt de l’Iliade est ce que j'appellerais sa psychologie. Quand les armes font silence, lésâmes parlent et nous entrons dans les régions intimes, dans les retraites profondes des cœurs. C’est par là que le poème et ses héros se rattachent à nous et qu’ils nous émeuvent : qu’importent à notre siècle les exploits de ces sublimes batailleurs et qui l’emportera
LA GRÈCE
après dix années de lutte infatigable : les adieux d’Andromaque, la douleur du vieux Priam venant réclamer le corps de son fils sous la tente du vainqueur, pénètrent en nous bien plus avant que l’épée du vaillant Hector ou la lance du bouillant Achille, et c’est quand celuici pleure Patrocle, non pas quand il lui sacrifie des hécatombes humaines, qu’il nous dérobe un peu de sympathie. Le cœur humain est d’une ressemblance frappante dans les vers d’Homère. Voilà ce qui ne vieillira pas : le cœur de l’homme est notre éternel contemporain. Je ne crois pas qu’il y existe une corde qu’Homère n’ait au moins effleurée, mais le poète grec ne met pas la pédale; les nations et les sociétés, d’humeur diverse, ont appuyé davantage sur certaines notes au risque de les briser, elles ont changé l’accord dominant, la clef, les dièses et les bémols : elles n’ont pas ajouté une note au clavier humain que ne nous propose déjà la psychologie de l’Iliade, et l’on peut être assuré que celles qui n’ont pas au moins un fugitif retentissement dans l’œuvre homérique sont des notes de hasard et fausses où résonnent des sentiments artificiels. Notre siècle discordant aime tant les dissonances que fuyait le génie harmonieux des Grecs !
L’art est l’interprète du sentiment, et dans la gamme des sentiments, suivant la note qui domine, on a l’épopée, l’ode, la comédie, la tragédie, le drame, l’idylle, l’élégie, la poésie anacréon tique et légère. Suivant la note qui prévaut dans le poète même et donne son diapason ordinaire à l’âme, on trouve un poète épique, lyrique, comique, tragique, dramatique, idyllique, élégiaque, anacréontique. La Grèce a eu des poètes de tout genre, elle a , parcouru toute la gamme du sentiment. Chez Homère,
ea sa qualité de poète épique, ia note héroïque tient le dessus ; toutefois dans le large cadre de ses épopées Homère n’exclut rien et ses poèmes cachent une véritable encyclopédie du cœur humain. Mais si tous les sentiments humains s’y rencontrent, aucun n’y règne à l’exclusion des autres, aucun n’est poussé à bout ; chacun s’arrête discrètement au point qui, dépassé, mettrait en péril la balance de l’âme. Ce jeu des idées et des sentiments qui se balancent en se limitant est la loi de l’Iliade; aussi l’Iliade est-elle une œuvre saine et qui respire la santé; elle donne envie de vivre. Ce n’est point cependant qu’Homère ne soit tragique à l’occasion et pathétique, comme il sait être idyllique et même élégiaque lorsque la situation le commande. Voici des paroles qui font penser aux premières teintes d’automne :
<t O généreux fils de Tydée, s’écrie le fils d’Hyppoloque interpellé sur sa condition par celui qui va combattre avec lui, à quoi bon m’interroger longtemps sur le lot que m’a valu ma naissance? Il en est de la condition des hommes ainsi que des feuilles aux arbres ; tantôt le vent les fait tomber sur le sol, tantôt elles bourgeonnent et renaissent dans la forêt qui reverdit à l’approche du printemps : de même les générations des hommes naissent et disparaissent dans un perpétuel changement. »
Quelle vue profonde de la misère des hommes dans le discours qu’ Achille adresse à Priam, venu seul sous sa tente pour lui mendier le corps de son fils :
« Ah ! malheureux, que tu as déjà éprouvé dans ton âme des misères sans nombre l Comment as-tu trouvé courage de traverser seul le camp des Grecs, et de
LA GRÈCE
paraître en présence de celui qui a déjà immolé tant de tes vaillants fils? tu dois avoir un cœur d’airain. Mais n’importe, prends place maintenant sur ce siège et laisse-nous ensevelir résolûment nos souffrances dans les profondeurs de notre âme, si pénible que cela puisse nous être ; car la plainte ne fut jamais d’aucune utilité à l’homme. Les dieux ont tissé d’avance leur sort aux malheureux mortels, ils ont décidé qu’ils mèneraient une vie de tribulations; tandis qu’ils sont, eux, élevés au-dessus de la douleur. Nous savons que sur le seuil de Jupiter deux vases sont constamment remplis des dons que les immortels nous veulent départir, l’un renferme des dons néfastes, l’autre des dons bienfaisants : que Jupiter qui se réjouit du tonnerre môle ses dons en les empruntant aux deux, celui qui les reçoit se voit alors environné tantôt de malheurs et tantôt de bénédictions ; celui par contre qu’il alimente du vase des infortunes, il ne veut que le repousser outrageusement : une faim impitoyable pourchasse le malheureux sur la surface de la terre et dans sa course errante il est méprisé des dieux aussi bien que des hommes! »
Cette scène, et l’amitié d’Achille pour le doux Patrocle, relèvent seules le caractère de ce sanguin au front étroit, auquel Hector mourant jette ces paroles : « tu portes dans la poitrine un cœur de fer. » Un instant Achille s’émeut en face de Priam, lorsque celui-ci par sa présence autant que par ses discours évoque dans l’esprit du meurtrier de ses nombreux fils l’image de son propre père.
« Crains les dieux, Achille, aie pitié de moi et pense à ton propre père : plus digne de commisération que lui, il me • faut endurer ce que jamais un mortel habitant de la terre
n’a souffert : j'élève vers le destructeur de mes fils mes mains suppliantes !
« Ainsi parla Priam, et le souvenir de son père éveilla dans Achille une plainte mélancolique: il prit la main du vieillard et le repoussa doucement loin de lui. Le souvenir arracha des larmes à tous les deux. »
Voilà comment Homère fait pleurer des hommes qui sont des héros. Mais Achille est le favori des dieux, le sang divin que charrie sa veine lui a donné quelque chose de leur insensibilité et ce n’est pas sans motif qu’Apollon, le moins inhumain des immortels, fait la leçon à ces Iniques, et s’écrie :
« Vous êtes terribles, ô dieux, et cruels ! Hector ne vous a-t-il donc jamais sacrifié des cuisses de taureaux et de chèvres sans taches? Vous ne pouvez même vous résoudre en cet instant à sauver au moins son cadavre, pour que son épouse le voie, sa mère, son fils, sou père Priam et le peuple, et que l'on puisse aussitôt le brûler sur le bûcher et l’honorer d’une sépulture ! vous vous plaisez plutôt, dieux, à combler de vos faveurs le désastreux Achille, lui qui n’a dans la poitrine ni un cœur raisonnable ni un sens docile, mais qui pareil à un lion pris de rage, emporté par sa vigueur indomptable et l'énergie de sa passion, se jette à l’improviste sur le troupeau des mortels afin d’assouvir sa faim : Achille a de même perdu la pitié, et la pudeur lui manque qui sert aussi bien à la ruine qu’à la fortune des hommes. Plus d'un a éprouvé la perte d’un ami encore plus cher, d’un frère et d’un fils; et cependant il met un terme à ses pleurs et à ses
lamentations, car un cœur patient fut donné à l’espèce
humaine par les Parques. Mais celui-ci accroche le divin
LA GRÈCE
Hector, après lui avoir ôté la vie, à sou char et le traîne autour de la colline mortuaire de son compagnon mort; une action, en vérité, qui pour lui n’est pas précisément belle ni digne ! »
Mais Achille n’est-il pas le fils d’une déesse, alors qu’Hector n’a bu la vie qu’au sein d’une femme mortelle? Cela résout la question et Junon l’emporte, il faut qu’Achille triomphe et que Troie soit détruite.
Dans Homère encore les hommes valent mieux que les dieux qu’ils ont créés; ils ont la pitié, ils se plaignent mutuellement et souvent s’entr’aident. Serait-ce une illu- .sion, mais il me semble qu’Homère déjà dépasse les olympiens qu’il met en scène, car il les juge ; un sentiment religieux pris à la source et tout à fait naïf ne se permettrait pas de considérer de si près leurs querelles de ménage qu’il décrit si bien — celles entre Jupiter et Junon surtout sur lesquelles il laisse planer comme un sourire plus olympien, par moment, que les olympiens euxmêmes. Homère est un contemplateur, mais s’il contemple naïvement les hommes et les dieux, les choses et les événements dont il se donne à soi-même le spectacle — vrai régal de poète — il n’est pas un naïf. Il ne T'est pas plus qu’Hérodote. Homère d’ailleurs n’est pas si loin qu’il en a l’air de cet Eschyle qui fera comparaître Jupiter en personne et lui annoncera, avocat et prophète de la justice, qu’un jour la justice le précipitera, et que lui qui a détrôné Saturne sera détrôné à son tour. Homère n’a pas de ces indignations et n’oserait les avoir, car il porte en soi l’âme populaire dont il est l’interprète; il croit aux dieux et les respecte, mais il les peint s’il ne les juge; il ne les aborde pas avec le tremblement qui
naît de la crainte, mais avec l’inspiration de l’artiste qui se complaît dans le jeu de son imagination et dont la main divine manie librement les éléments d’une tradition ancienne au-dessus de laquelle il s’élève sans trop la surpasser. D’Hésiode à Homère, de la théogonie à la mythologie, un grand pas s’accomplit et c’est l’art qui le fait; d’Homère aux tragiques, des tragiques aux philosophes, de nouvelles distances seront franchies : Hésiode, Homère, Eschyle, Sophocle, Platon, sont les anneaux d’or de la Grèce artiste et pensante.
Le destin apparaît déjà dans Homère, la tragédie germe. Hector sait qu’il doit mourir, sa prédiction à Andromaque . et le pressentiment de celle-ci pèsent comme une fatalité sur leurs adieux et les rendent plus poignants. Achille sait qu’il sera enseveli sous les murs d’Ilion. Patrocle, qui a succombé à son destin, prédit le sien au héros. Mais le nuage du destin n’est-il pas étendu sur l’Iliade entière? Nous savons que Troie doit tomber, les dieux l’ont résolu. Les dieux toutefois font encore le destin ; quand Eschyle aura parlé, le destin dominera même les dieux, il sera le dieu véritable de la muse grecque. L’élément tragique, la fatalité, déjà sensible dans l’Iliade, n’est pas encore la loi même et le génie de la composition ; quand cela sera, l’épopée sera devenue tragédie, nous aurons passé d’Homère à Sophocle. Il n’y a dans Homère nulle fièvre du but, la fin tragique d’Ilion ne l’obsède pas. Ce ne sont pas catastrophes sur catastrophes se hâtant par une marche de plus en plus rapide, de plus en plus entraînante, vers le désastre final où tout doit s’abîmer. Le récit suit un paisible et continu développement : il se déroule comme un large fleuve, il ne se précipite pas comme un tor-
LA GRÈCE
rent. Quelques longueurs, un peu trop d’insistance et de coinplaisance dans le détail montrent assez que le poète n’est pas pressé d’arriver ; il allonge le chemin, et s’y attarde le plus longtemps possible comme s’il craignait au contraire d’atteindre le terme entrevu, inévitable, vers lequel le poète tragique s’avance à grands pas et qu'il nous montre sans cesse sous l’éclair de son orageux génie.
Ils aiment les combats, les héros de l’Iliade, mais ils n’aiment pas moins la vie : nul ne se soucie de descendre aux sombres bords. Ils se réjouissent de la lumière. Cet amour de la lumière et de la vie remplit la Grèce. Lorsque Ulysse dans l’Odyssée s’aventure au royaume des ombres pour y chercher sa mère, il rencontre le fantôme d’Achille et cherche à le consoler. Mais lui : « Ne me parle pas de consolation, noble Ulysse! car j'aimerais mieux labourer les champs comme simple journalier, en homme de peine, sans patrimoine ni bien-être, que de gouverner la troupe entière des morts. » — « Je n’ajouterai qu’un mot, dit Iphigénie dans ses supplications à son père, mais plus fort que tout le reste : rien n’est plus doux pour les mortels que de voir la lumière 4. »
Il n’y a pour les Grecs de vivants que ceux qui s’ébattent sur terre et jouissent de la lumière céleste: dansl'hadès souterrain il- n’y a que des ombres. Le génie hellénique n’imagine pas la vie à la manière des chrétiens qui placent au contraire par delà la terre, dont ils font une vallée de larmes et de ténèbres, la vie intense et bienheureuse ; aux regards du chrétien la vie terrestre est l’ombre, le ciel est la lumière : d’une part le goût, d’autre