‹ Considérations su l'histoireChapitre 9 sur 136 · Ramayana · texte numérisé non relu

Ramayana

INTRODUCTION

1 émulation dans l'humanité remplacerait nos discordes destructives de l’humanité. La justice parfaite étant impossible sur notre planète, la guerre n’y sera jamais entièrement vaincue. Cependant la justice augmentant la guerre diminuera — et la justice augmente. Combien l’État moderne, encore si défectueux, l’est déjà moins que l’État ancien 1 Dans les pays les plus avancés la guerre a quitté la rue pour se transporter dans les assemblées, où s’accomplissent des révolutions parlementaires sous l’ascendant de la discussion libre et par l’autorité de la persuasion. L’Europe n’a pas de meilleure garantie contre la guerre civile et les guerres internationales que le système des assemblées délibérantes. Elles constituent au dehors et au dedans les vraies ligues de la paix contre la violence ambitieuse; universellement et loyalement pratiquées, elles réduiraient le risque de guerre au minimum. L’État existe pour empêcher la lutte armée et favoriser la lutte intellectuelle. Mais où est à l’heure présente le gouvernement qui échappe lui-même tout à fait à l’esprit de parti ? L’État organe du droit existera quand les citoyens d’un même pays auront trouvé un gouvernement qui les protège tous également et dans toutes les manifestations de leur individualité : travail, pensée, conscience; quand les peuples divers reconnaissant leur droit commun à l’existence auront consacré ce droit par leurs institutions et surtout par leurs pratiques. 11 n’est point de pays où, de citoyen à citoyen, le droit ne souffre encore de vives atteintes, qu’est-ce donc, juste ciel, de peuple à peuple !

Protéger l’individu, dégager des entraves artificielles

sou essor naturel, son droit des prises de l'arbitraire, tel i. 4

est la lin de l’État. C’est par l’individu, c’est pour l’individu que l’État et que les peuples eux-mêmes existent : le progrès de l’individu est leur légitimité; car il n’y a de légitime aujourd’hui que ce qui est démontré utile ou nécessaire au développement des hommes.

La justice est seule capable de vaincre la guerre que l’injustice amène. Voilà notre axiome. Mais l’injustice, qu’est-elle au fond? elle est dans l’ûme le désir de mettre son moi à la place du moi d’autrui ; en fait elle représente la substitution de son moi à celui d’autrui. L’injustice est le prime-saut du moi. L’homme y tend de nature, alors qu’il est le plus souvent obligé de se contraindre pour être juste et de s’élever au-dessus de luimême en quelque façon. S’il en était autrement, la justice aurait-elle besoin de la force pour se faire obéir? Le droit n’est que la balance de3 égoïsmes maintenue tant bien que mal au moyen de la force. La loi a droit à la force quand elle est le droit, elle est le droit quand elle laisse à chacun, dans les seules limites des circonstances naturelles et sociales, le libre usage de ses facultés. Pendant longtemps la loi n’a été que l’ambition ou le fanatisme légalisés, c’est-à-dire l’usurpation même la plus flagrante et la plus terrible dit moi humain : aujourd’hui encore elle n’est pas affranchie chez tous les peuples de cette contradiction qui viole sa propre essence, et les plus soumis au droit n’ont pas réussi à dégager sans réserve leur * \

idéal juridique des restes d’arbitraire qui demeurent attachés comme des lambeaux du passé à leurs élans vers l’avenir.

On peut à travers l’histoire suivre les ambitieux et les fanatiques 5 la piste : ils ont laissé derrière eux une

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longue traînée de sang : « Que j'en ai vu de condamnations plus crimineuses que le crime! L » C’est surtout à l’adresse du fanatisme que vont ces paroles, alors qu’assis au tribunal que l’ignorance et la superstition populaire lui élèvent, il fait de la loi l’instrument de l’assassinat.

Rien qui ait plus animé les hommes contre euxmêmes que la politique et la religion. Et cependant l’objet de la politique est la justice, celui de la religion est la perfection. Mais quelle différence les passions et l’erreur accouplées pour créer des monstres mettent entre les théories et les actes ! La science a eu des martyrs, elle n’a pas eu de bourreaux, ni l'art non plus. Où la science et les arts l’ont emporté, en Grèce et pendant la Renaissance, le fanatisme a moins. sévi ; ses explosions les plus formidables ont au contraire partout accompagné les crises religieuses ou politiques : sans parler de l’antiquité, l'avénement du christianisme, celui de la réforme et de la révolution ont vu s’accomplir les plus horribles effusions de sang humain. L'art, les lettres, la science sont l'apanage d’une élite, tandis que la politique et la religion ont le don de remuer les masses. Or, il n'y a pas de fanatisme sans une foule capable d’ctrc Fanatisée; la foule est l'auxiliaire indispensable du fanatique comme de l’ambitieux. Il faut que l’étincelle pour produire un incendie tombe sur un amas inflammable, que le germe de mort trouve un milieu de contagion pour se répandre en épidémie. La foule s’offre toujours au fanatique parce qu’elle n’est guère que passion, et que sa masse homogène, moléculaire en quelque sorte,

!. Montaigne.

la dispose à ne sentir et à 11e vouloir qu'en commun; parce qu’en un mot elle est la foule. La découverte d’une loi scientifique, la production d’un chef-d’œuvre, le percement d’un tunnel ou l’invention d’un mécanisme sont des victoires de l'esprit qui font avancer l’humanité plus que tout le reste, mais ces conquêtes silencieuses ne passionnent pas le grand nombre et ne mettent pas en mouvement les multitudes; même averties, celles-ci ont de la peine à en discerner les conséquences.

C’est le fait de la culture intellectuelle de détacher les individus de la masse en les rendant capables d’une existence personnelle, c’est souvent le fait de la passion de les y replonger : un homme que la passion emporte n’est plus qu’un flot dans un torrent, une molécule dans une fournaise, un atome dans une explosion. Aussi, plus l’homme s'élève au contact des choses de l’esprit, plus il redoute les foules régies par la fatalité des passions inconscientes. Qui ne sait aimer ni haïr fortement, qu’il ne se mêle pas aux foules — les foules ne savent que cela. Ce n’est pas qu’elles soient inaccessibles à la justice et à l’humanité, elles se sont quelquefois montrées généreuses, la vertu d’une parole humaine a pu les saisir et les ébranler ; mais l’histoire enseigne que ces accès de générosité sont rares, et fréquents au contraire les exemples où les masses égarées sur les pas des fanatiques ont commis des actes qui sont l’épouvante de l’imagination.

Quand le philosophe voit les condensations humaines s’amonceler à l'horizon de l’histoire sillonné par quelque parole nouvelle, il sait que des orages se préparent d’où la foudre va sortir. Plus les molécules humaines se dis-

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tendent et s'espacent, moins elles sont sujettes à éclater en explosions. Aussi les grandes villes sont-elles les fournaises de la passion, en môme temps que les foyers de production des idées. Il n’y a d’autre remède au danger de ces accumulations que le flegme naturel d’un peuple, sa propre expérience, surtout. l’amélioration de ses‘ notions et de ses lois. Que les peuples à tempérament révolutionnaire se surveillent donc de près; leurs capitales risquent de devenir des cratères, et le6 pays calcinés par des éruptions, ébranlés par des commotions périodiques, entassant gouvernements sur gouvernements, sont condamnés à périr s’ils n’avisent à remplacer, avant qu’il soit trop tard, la passion par l’intelligence et le feu des volcans par la lumière du jour.

On ne s’épargne des révolutions qu’en ne cessant d’accomplir des réformes. Malheureusement, les réformes sont plus difficiles à faire que des révolutions, parce qu’elles rie se font que par les individus au fond d’eux-mêmes. Si la puissance réformatrice gît dans quelques-uns, et dans combien peul la puissance d’inertie comme la puissance de bouleversement réside dans les foules, et l’on n’a pas lieu de s’étonner dès lors que les peuples les plus routiniers soient en même temps les plus révolutionnaires : ce sont en effet ceux qui font aux foules la plus large part dans leur destinée. Le progrès politique, on ne le répétera pas assez, consiste à diminuer la foule en élevant, du sein de sa masse élémentaire et chaotique, le plus d’âmes possibles au rang d’individus. Mais les ambitieux et les fanatiques n’auraient garde de suivre cette politique-là; former des individus, diminuer la foule qui leur sert d'auxiliaire, tel n’est point leur

souci. Ils ne veulent pas apprendre aux hommes à se passer d'eux.

Le rôle des foules a été désastreux pour la civilisation* , et c’est la plupart du temps en dehors d’elles ou contre elles que l’esprit a maintenu ses droits, accru ou sauvé son *honneur. Que les fanatiques et les ambitieux en

aient la charge 1 elle leur revient. Ecoutons Voltaire décrire l’influence du fanatique sur les masses : « Cet empire que l’enthousiasme d’un seul exerce sur la multitude qui le voit ou l’entend, la chaleur que les esprits rassemblés se communiquent , tous ces mouvements tumultueux, augmentés par le trouble de chaque particulier, rendent en peu de temps le vertige général,.. L’esprit humain une fois sorti des routes lumineuses de la nature n’y .rentre plus; il erre autour de la vérité, sans rencontrer autre chose que des lueurs, qui, se mêlant aux fausses clartés dont la superstition l’em vironno, achèvent de l’enfoncer dans les ténèbres. — Quelqu’un répand dans le monde qu’il y a un géant haut de soixante et dix pieds; bientôt après tous les docteurs examinent de quelle couleur doivent être ses cheveux, de quelle grandeur est son pouce, quelles dimensions ont ses ongles ; on crie, on cabale, on se bat; ceux qui soutiennent que le petit doigt du géant n’a que quinze lignes de diamètre font brûler ceux qui affirment quoie petit doigt a un pied d’épaisseur. Mais, messieurs, votre géant existe-t-il? dit modestement un passant. Quel doute horrible I s’écrient tous ces disputants; quel blasphème I quelle absurdité! Alors ils font tous une petite trêve pour lapider le passant, et après l’avoir assassiné en cérémonie, de la manière la plus édifiante, ils se battent

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entre eux comme de coutume, au sujet du petit doigt et des ongles. » x

Le portrait n’est pas flatté, il est exact. Quel pouvoir l’imagination n’a-t-elle pas exercé dans le monde ! Nous lui devons des créations admirables — mais combien d’erreurs aussi, et d’actions qye des milliers de siècles de sagesse n’effaceront pas. Que de temps il aura fallu pour que l’homme de visionnaire soit devenu voyant ! Et nous ne sommes pas au bout. L’imagination dans la poésie se connaît elle-même et sait qu’elle crée des fictions qui sont pour l'âme, un instantravie par delà nos misères, une compensation, un oubli de la triste réalité. Mais l’illusion ne se tient pas pour imaginaire, elle intervient dans lç monde et prétend le régir au nom de la vérité. Qest ainsi qu’elle s’empare des peuples pour leur ruine. Dans la folie, la vision, l’hallucination et le rêve, on l'imagination esta nu, elle n’apparalt comme telle qu’à celui quelle n’a pas saisi : aux yeux de celui qu’elle possède elle est la réalité même, l’unique réalité.

11 importe cependant de reconnaître que, même au milieu des croyances les plus extravagantes dont l’esprit des hommes fut jamais hanté en tous les lieux du globe, l’imagination n’a point régné toute seule; l’erreur la plus grossière soigneusement analysée laisse toujours échapper encore un fragment de vérité. D’autre part, il est également .certain que la puissance d’une idée, même juste, dépend de son empire sur notre imagination et qu’il s’y mêle toujours quelque fiction dont elle a besoin pour nous mieux captiver. Ce n’est pas autant la somme de vérité qu’elle renferme qui lui donne son ascendant sur nous, que notre conviction qu’elle est

ÎUi CONSIDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE.

vraie, .et cette conviction vient souvent de nos passions plus que de notre raison. L’infirmité égoïste de notre nature n’admet pas la raison sans un alliage qui l’altère, nos passions en rouissant à l'erreur lui font toujours payer plus ou moins l’accès de nos âmes et l’entrée de notre esprit. L’homme trouvant son intérêt dans la vérité l’aurait bien vite comprise et retenue ; mais il préfère l’illusion qui llatte ses penchants despotiques, ou ses chimériques espoirs, à la vérité qui lui en demande le sacrifice. L’homme ne veut pas seulement être trompé, il veut se tromper soi-même. S’ils sont prodigieux les mouvements accomplis dans l’histoire en vertu de l’illusion, les illusions n’y sont pas de même valeur. Une illusion peut engendrer de nobles réalités. Ainsi le patriotisme romain, qui ne fut que la tyrannie d’un peuple, a produit des actions admirables et donné aux dépens des autres peuples l’essor à de grandes vertus parmi les Romains. Ainsi le Calvinisme, qui repose sur la croyance à l’iniquité divine, a créé des saints et délivré des nations de l’absolutisme religieux et politique. C’est que l’individu peut, à l’occasion d’une croyance que l’humanité repoussera plus tard, déployer des qualités que l’humanité admire, et bien que cela paraisse contradictoire, dans son erreur même se montrer au-dessus de sou erreur.

L’imagination est la force créatrice, la passion la force motrice du genre humain. Elles aiment à se rencontrer, elles ne créent rien de durable sans la raison qui représente la finalité et sait approprier les œuvres aux besoins, les moyens au but. Ces besoins sont-ils de l’homme, ce but est-il humain, l’œuvre subsiste; qu’une

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ûroyance môle eu soi la fiction et la raison, elle ne survit que dans ce qu'elle avait de rationnel : la critique survient qui dissout l’alliage et dégage la vérité. Celle-ci est indécomposable, elle n’a rien à redouter, et ceux qui craignent pour leur conviction le contrôle du libre examen, loin de se montrer sûrs de leur foi témoignent au contraire d’un doute secret : ils n’ont pas une entière confiance en sa vérité. Quiconque est assuré de posséder un vrai diamant craindra-t-il de l’exposer au feu? Il l’y jettera au contraire afin de lui donner par l’épreuve surmontée un titre irrécusable d’authenticité.

« Recherchons, dit Rousseau, la première source des désordres de la société, nous trouverons que tous les maux des hommes leur viennent de l’erreur .bien plus que de l’ignorance, et que ce que nous ne savons point, nous nuit beaucoup moins que ce que nous croyons savoir... Si l’on n’eût prétendu savoir que la terre ne tournait pas, on n’eût point puni Galilée pour avoir dit qu’elle tournait. » La vérité, marquée au coin de Tim perso n-

nalité, n’est à personne; nous la découvrons et ne l’in-, venions pas : l’hemme n’invente — en dehors de l’art — que l’erreur. Et c’est pour cela qu’il y tient si fort, elle lui est plus intime. Elle s’incorpore à son sentiment; contrariée, discutée, elle s’irrite et tend au fanatisme. Dans la raison, parce qu’elle est impersonnelle, il y a toujours de la tolérance; elle unit en les rapprochant les hommes que l’erreur divise en les opposant. Cependant, l’intolérance qui couve dans l’erreur n’est pas encore le fanatisme, elle n’en est que le germe. 11 y a beaucoup d’intolérants, et si l’on ne compte pas les fanatisés on compte tes fanatiques. Les grands fanatiques sont

ÎW CONSI DlS RATIONS SUR I/IIISTOÏRK.

connus dans l’histoire, et bien qu’ils ne se confondent pas avec les grands hommes, ils sont aussi rares que ceux-ci. Que faut-il donc ajouter à l’intolérance pour en faire le fanatisme? il faut joindre à l’esprit de système un tempérament ardent, susceptible de tout braver pour çe qu’il estime la vérité. Le fanatique, après tout, n'est pas le premier venu, et par exemple un fanatique du calibre de Calvin est bien près de ressembler à un grand homme; il le serait s’il n’était point fanatique, car ses facultés ne sont nullement ordinaires, mais le fanatique en lui déprime l'homme et l’amoindrit.

Si l’erreur est l’élément intellectuel du fanatisme, toute erreur n’est pas susceptible de l’engendrer : il est nécessaire que ce soit une erreur qui porte sur une idéo générale de l’ordre politique, moral, ou religieux ; telles sont les idées de patrie, de justice, de liberté, de Dieu, de vertu, d’immortalité. Ces notions rassemblant les hommes autour d’elles, sont seules propres à les soulever en des mouvements collectifs d’amour ou de haine, d’enthousiasme ou de fureur. A ce titre elles servent de drapeau au fanatique et à l’ambitieux, aussi bien qu’aux véritables initiateurs du progrès. L’ambitieux les exploite, le génie les sert, — le fanatique les fausse, et leur dérobe le légitime enthousiasme qu’elles excitent pour eu transporter la flamme en d’étroites formules qu’il décore de leur nom. Mais sous leur couvert il parait grand et fait illusion aux multitudes comme .à lui-même, car le fanatique croit à sî\ mission Imperturbablement. Il traverse l’histoire en halluciné à la suite de son idée fixe.

Cette idée, avant de tyranniser les autres, le tyrannise. Aussi les crimes du fanatique sont-ils de ceux qui inspi- *

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