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rent l'horreur, non de ceux qui engendrent le mépris.
La rage de l’uniformité, je l’ai dit, fait également le fanatique et le despote ambitieux; il y a toutefois cette différence entre eux que le second trouve dans son appétit insatiable du pouvoir le despotisme qu’il impose aux hommes, tandis que le premier porte ce despotisme dans sa tête qui le condamne à ne voir qu’une conviction, la sienne, comme résumé de toute vérité, et le pousse de bonne foi à y convertir le genre humain. Si le fanatique doutait de lui, il cesserait d’être. Tout fanatique, né pape, vit dans la certitude de son infaillibilité ; un pape non fanatique est une inconséquence. Entrevue à. travers sa propre uniformité, l’humaine diversité apparaît au fanatique comme le désordre môme et le malheur des hommes. Rieq ne fait mieux comprendre la nature du génie que celle du fanatisme, rien ne montre mieux la nature du fanatisme que celle du génie. Le génie, à l’égal de la nature dont la force synthétique semble avoir passé en lui, est créateur de l’unité vivante qui ne détruit pas mais qui relie la diversité sous la loi do l’ensemble ; sa large intelligence embrasse la variété et ne l’étouffe pas, elle ne perd pas de vue en aspirant à généraliser la légitime et féconde multiplicité des faits, des existences, des opinions. Sa foi est en la raison, il sait attendre, il appelle la discussion. Chez le fanatique affamé d’absolu tout s'en* gloutit dans une abstraction, règle, mesure, type de toutes choses. Sa foi n est pas dans la raison, elle est eu lui-même ; impatient de toute contradiction, il ne sait que terrifier et contraindre. L’esprit n’a point de pire ennemi. Le fanatique ignore l’hUtoire. — Pourquoi Thistoiie ne peut-elle l’ignorer ?
Certains rêveurs d’absolu, inoffensifs, ne sont que des chimériques; le fanatique, homme d’action, n’est pas d'humeur à se bercer dans sa chimère comme dans un hamac, entre terre et ciel. Utopiste, il méprise les utopistes et s'estime avant tout héros pratique, il est destiné à changer la face du monde. Au service de son abstraction il met une volonté de fer; il est trempé, il est d’acier. Ce n’est pas un contemplatif; s’il vit retiré, solitaire à ses débuts, c’est qu’il se recueille : tout à l’heure, il va s’élancer et mettre le feu aux têtes. Isolé dans sa pensée qui le fait se distinguer des masses et les dominer, le fanatique au fond est le plus aristocrate des hommes ; — il ne connaît que lui-même. Qu’il soit d’espèce politique, ou d’espèce religieuse, le dogmatisme est le fond de son intelligence. L’idée se cristallise dans sa tête anguleuse. Les dogmatiques sont très-nombreux dans le monde, car c’est la tendance commune de maximer ses idées. Aussi nul homme possédé d’une conviction forte, s’il n’a pas l’esprit large, ou s’il n’est pas d’humeur douce et conciliant de cœur, ne résiste à l’intolérance. Un esprit dogmatique peut d’un autre coté s’allier à un caractère faible, et c’est ainsi que beaucoup d’entre nous échappent à l’exclusion systématique des opinions contraires. Ils n'en sont que plus çxposés aux heures critiques à être emportés avec le
grand nombre dans un courant d’intolérance, ils aug-
mentent le Ilot au lieu de faire digue. Etre à la fois convaincu et tolérant n’est pas chose commune, le monde depuis qu’il existe s’en est trop aperçu.
Quelle force peut-on espérer cependant, et quel salut d’une tolérance née du manque de conviction?
Scepticisme énervant, fanatisme destructeur, ce sont
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deux maladies auxquelles notre espèce est soumise. Elle n'en guérira pas complètement, mais elle peut les combattre avec succès par l’étude des lois de la nature et celles de l’histoire, qui sont nos propres lois, et qui se résument dans le progrès. Quand cette évidence aura passé dans la généralité des esprits que tout change, se meut, se perfectionne, nous ne prétendrons plus enfermer dans une tête, dans un peuple, dans un pays ou dans une époque, rhumanité mouvante, multiple et perfectible. Pénétrés de ce fait que la loi des choses est leur perfectionnement, nous verrons alors dans le progrès la vérité même, c’est-à-dire la foncière et permanente nature des choses. Aucun fanatique ne comprendra jamais que le vrai réside dans le rapport des faits. Il coupe à travers tout vers son but imaginaire. N’essayez pas de lui taire concevoir que n’occupant point le centre des choses, et ne résumant point en nous leur conscience universelle, nous ne savons d’elles et de nous-mêmes que notre situation à leur égard et leur situation quant à nous ; que nous sommes, vivons, pensons, agissons nécessairement dans le relatif. Ce relatif toutefois, faisant partie • de l’univers, est un aspect de l’absolu qui embrasse toutes les relations possibles entre toutes les choses, tous les mondes et tous les êtres. Affirmer le relatif comme constitutif de notre manière d’être, de sentir et de penser, c’est donc répondre du même coup au scepticisme qui prétend nous interdire de rien savoir qui soit absolument vrai, et au fanatisme qui croit connaître l’absolu même dont il se prétend le détenteur unique et le dispensateur privilégié.
Le seul moyen d’échapper sûrement au fanatisme, c’est
d’échapper au dogmatisme qui en est le principe, et l’on n’échappe àu dogmatisme que par la connaissance des laits et le respect des consciences. On ne peut, on ne doit exiger de personne qu’il confesse pour vrai ce qu’il juge faux, mais on peut et l’on doit exiger de chacun que tout en combattant les opinions qu’il estime fausses il respecte, il honore la sincérité dans celui qui les professe sincèrement. Dire à autrui qu'il se trompe, sans reconnaître qu’on est sujet soi-même à se tromper, c’est se mettre sur la pente de la tyrannie intellectuelle. Admettre qu’on est susceptible d’erreur, c’est être tolérant et en appeler à la seule discussion. Les esprits justes sont tolérants sans effort parce qu’en eux se contre^pèseùt les laits et les idées. Ceux qui sont à la fois amples et justes, s’ils ont l’imagination qui féconde et la pénétration qui deviné, représentent le génie dans l’humanité. Les Aristote, les Montaigne, les Leibnitz, les Goethe et les Voltaire purifient par de larges effusions de bon sens la veine du genre humain qu’infecte le poison des sectaires ; ils sont l’antidote du fanatisme. Mettez Jésus dont le cœur déborde d’humanité à côté de Calvin q*ii sacri*fierait le monde à un syllogisme qu'il croit chrétien; mettez Mirabeau à côté d’un prêcheur politique à tête étriquée comme Robespierre, vous sentirez la différence de l’homme au sectaire: ici, la paroi; là, l’horizon. Le fanatique et l’homme de génie, c’est leur force, font également converger leurs facultés sur un point capital ; mais ce point est un chaînon du vrai, ou n’est qu’un anneau dans l’interminable Série des erreurs humaines. Une grande idée mère fait le génie fécond, une grande idée fausse rend le fanatisme stéritei
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L’ambition, au moins par intervalles, permet aux passions, même aux passions tendres, de subsister à côté d’elle, bien qu’elle me les laisse jamais la dominer ; quand
elle parle, il faut qu’elles so taisent, quand elles tra-
versent ses voies il faut qu’elles disparaissent. Mais enfin, si sacrifiées qu’elles soient, elles gardent encore auprès de l’ambitieux certains droits de nature; il reste un homme. Le mystique , lui , transporte en Dieu son amour , et quand le mysticisme s’appelle sainte Thérèse, insinuant la volupté dans l’extase , il mêle en ses prières qui montent vers le doux Jésus comme un parfum du sérail à l’encens des cathédrales. De ces bagatelles du monde, de ces élans où la volupté transfigurée monte vers Dieu, nul vestige dans le fanatique. Sa passion exclut les passions, l’amour de sou idée éloigne de lui l’amour. C’est un austère, un pur. Il pousse droit devant lui, ses œillères l'empêchent de voir h droito nia gauche, et son impulsion lui défend les temps d’arrêt. S’il le pouvait, il suivrait la ligne du boulet de canon. Même dans la politique, il est tout l’opposé d’un politique; il prend en pitié leb hommes d’État qui transigent, s’accommodent aux circonstances et voudraient partir de ce qui est pour l’améliorer, ne croyant pas que l’on puisse par décret supprimer l’histoire, les conditions de temps, de lieu, de caractère, encore moins la nature de l’homme subsistant en tout temps et en tout lieu. Si les faits le contredisent, tant pis pour les faits 1 il les condamne à ne plus être. Sent-on quels ravages peut exercer un pareil héros lâché dans l’histoire, et combien il va commettre de dégâts, la foule aidant, avant de tomber abattu, mais non convaincu, au pied du mur invisible que lui oppose
la logique des choses et de l'humanité, bien autrement intraitable que la sienne 1
L’ambition- dessèche les peuples ou les corrompt; les vices, l’intrigue, l’envie, la sensualité, la cruauté, la vengeance, la perversité rongent à l’envi le cœur de notre pauvre espèce; l'ignorance et les erreurs minent son intelligence, tandis que la misère blême s’attache à ses lianes et se nourrit de sa chair : cependant, la première place dans nos calamités reste au fanatique. A lui la palme, à lui qui s’entend à enflammer les foules pour l’œuvre d’une Jacquerie, d’une Saint-Barthélemy ou d’un massacre de Septembre; à lui qui, mieux avisé, eu légiste, sous Je masque de la loi, s’installe au tribunal de l’Inquisition ou bien au Comité de salut public, atin d'imposer le salut aux hommes dans le ciel et sur la terre par la main du bourreau. Torquemada, Calvin, Robespierre, entourés de vos émules et de vos disciples, inquisiteurs catholiques, inquisiteurs protestants, inquisiteurs démagogues, contemplez- vous dans vos œuvres! Où en serait le christianisme s’il avait célébré dans l’inquisition son triomphe définitif; où la réforme, si elle s’était laissé garrotter dans les liens du calvinisme qui détruit la justice en Dieu et la responsabilité dans l’homme ; où les droits du citoyen s’ils étaient restés sous la sauvegarde de la guillotine? Heureusement, la cause de l'esprit humain, plus haute que les hommes, se dérobe en les dépassant aux sectaires qui la perdraient.
Le fanatisme se rencontre dans l’histoire tantôt ù l’état de révolution, tau tôt à l’état de gouvernement. Aussi longtemps que dans une croyance il demeure le maître incontesté des esprits, ceux-ci l’ignorent en eux-mêmes,
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il reste latent. L, 'intolérance partout répandue 11e se ressent plus comine telle ; elle s'apaise n’étant pas contredite, et si l’on voit alors des actes de rigueur atteindre les rares intelligences qui s’élèvent contre l'idée dominante, ces actes isolés dont la conscience générale est complice ne sont que des attestations presque superflues que le pouvoir se donne à lui-même de son existence. Le christianisme à son origine transforme le monde en un champ de bataille ; mais dès qu’il entre avec Constantin dans le corps de l’empire romain expirant, son triomphe est assuré : d’hérétique et de persécuté qu’il était, il se fait à son tour persécuteur de l'Hérésie, et se calmant comme force révolutionnaire à mesure qu’il triomphe davantage, il devient organisation et dogme ; la lave bouillou liante entre dans les moules de la hiérarchie et se fixe dans l’airain de la domination. L’hérésie est désormais l’orthodoxie, elle est devenue l’Église.
La nature de toute domination est de s’immobiliser, la nature de l’esprit est de se mouvoir et de changer. Le jour arrive dès lors nécessairement, après une période d’inertie, où le progrès qu’on entendait à peine sourdre dans les profondeurs, augmente, se renforce, réapparaît à la surface et commence à battre en brèche le dogme existant. Alors, ce ne sont plus seulement quelques contradictions éparses et timides qui se produisent, les contradictions se multiplient et s’engendrent ; la domination sent le danger et s’arme de croissantes rigueurs. Une lutte à mort s’engage de nouveau entre le passé qui ne veut pas cesser d’être et l’avenir qui veut devenir ; l’esprit fermente, la fournaise des passions se rallume, i. 5
6tt CONSIDÉRATIONS SC H L’HISTOIRE.
l'histoire reprend feu : l’heure est revenue des martyrs et des bourreaux.
Le fanatique subordonnant tout à son idée n’hésite pas à mentir, à intriguer, à dénoncer, à trahir pour la cause qu’il sert ; tout moyen lui est bon, y compris l’assassinat qui devient chose sainte s’il est utile. La morale est à sa discrétion. Il se place au-dessus des préceptes vulgaires :j le bien à ses yeux est ce qui sert son idée, le mal ce qui lui fait obstacle ; — et pourquoi ne lui sacrifierai t-il pas tout lorsqu’il lui a d’avance fait le sacrifice de sa propre existence? car le fanatique est spiritualiste d'outre erf outre, puisqu’il ne vit, n’agit, ne meurt que pour une idée, et que son idée, quoique fausse, se rattache à ce que l’esprit humain conçoit de plus élevé. Mourir pour son pays, pour sa religion, pour la liberté, pour la justice, quand même ce qu’on prend pour ces choses est une illusion, cela n’est pas ordinaire après tout, et peu d’hommes isolément en sont capables. De la passion, de l’enthousiasme, il en faudra toujours : qui ne s’oublie, ne fait rien de grand. Le fanatique s’oublie, mais c’est en s’égarant. Or l’enthousiasme sans la vérité est comme l’imagination sans le goût, dont un poète a dit qu’elle était toujours prête à causer dans l’art les plus grands ravages. Sortant du vrai, l’homme, quelque énergie, quelque désintéressement qu’il montre, use de ses vertus contre lui-même. Point de savant de génie sans la passion du vrai, point d’artiste supérieur sans la pas-1 sion du beau, point de réformateur politique sans la passion de la liberté, point de réformateur moral et religieux sans la passion de l’idéal. Ce qui n’a pas racine dans le cœur ne vit pas. Nul ne trouvera de force dans
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la seule vérité, s’il ne s’inspire en même temps de l’amour de la vérité. Mais une idée ne suppose pas nécessairement l’abondance du cœur. Le fanatique en est la preuve : il a de l'enthousiasme et nulle générosité. Le fanatisme tue la pitié, il est aride, et son souffle fait pour attiser le» incendies populaires n’est pas de ceux qui réchauffent les âmes et les font s'épanouir dans la sympathie*
Le fanatique atteste que si toutes les idées généreuses sont des idées générales, toutes les idées générales ne sont pas des idées généreuses. Il semble contradictoire que le* plus terribles explosions de fanatfeme aient eu lieu précisément dans le monde moderne chez le peuple le plus expansif et le plus généreux de la terre. C’est que la France par son amour même des idées générales et de l’absolu se trouve prédisposée aux solutions générales qui donnent particulièrement prise aux fanatiques. Par amour de l’absolu la France est devenue tout à la fois catholique, révolutionnaire et socialiste. Le socialisme communautaire n’est qu’un catholicisme économique, dont la ûn est le nivellement des intérêts et des conditions*
L’erreuf et la passion sont en affinité et célèbrent ensemble les noces sanglantes de l’histoire. Mais le fanatisme travaille à sa manière pour la tolérance. Personne ne la prêche avec plus d’autorité que lui ; au sortir des nuages dont il recouvre l'humanité les lois de celles-ci apparaissent plus lumineuses et se font mieux reconnaître. La croissance devrai au cœur de l’homme est douloureuse, et l’on peut dire que notre raison s’est formée des conséquences reconnues de notre folie. L’expérience est le fruit amer de nos erreurs expiées. Qui dira les tribulations que l’humanité doit à l’erreur et à la passion?
Cependant l’esprit n’cn est pas accablé, il n’a pas fléchi sous leur poids, il est debout et marche. Ce qui occupe le devant de la scène, les foules et leurs coryphées, ambitieux et fanatiques, conquérants et dominateurs, c’est en réalité la moindre partie de l’histoire et la plus éphémère. La mise en scène et les trompe-l’œil populaires nous empêchent d’apercevoir aussitôt les acteurs du fond, ils nous dérobent la vue de ces travailleurs discrets qui loin de la rampe et du public préparent le lendemain , ensemencent l’avenir de leurs pensées et le réchauffent de leur cœur. C’est avec éhx néanmoins, en eux, qu’est le progrès. Pendant que les erreurs et les passions entrechoquées remplissent l’histoire de leur fracas, au fond de quelque grande âme, de quelque intelligence d’élite, germe dans la solitude une idée qui transformera le monde. Ainsi que le blé, semence imperceptible cachée dans le sillon mais qui deviendra la récolte, croît le pain de l’esprit, cette nourriture idéale du genre humain. Pourquoi faut-il que rien ne mûrisse que dans la douleur, et que l'homme ne puisse entrevoir quelque aspect de fa vérité sans la recouvrir aussitôt de ténèbres nouvelles !
Le tableau qui s’offre à nous, lorsque du haut de notre temps nous regardons le passé, n’est point fait pour nous réjouir. Là-bas, dans la brume de l’Orient où l’homme essaie ses forces et fait ses premiers pas, que discernons-nous ? des troupeaux d’hommes parqués en castes, ou menés à la boucherie des ambitieux pour la gloire d'un Xerxès, d’un Cambyse , d’un Sésostris , d’un Cyrus ou d’un Alexandre. Cela dure jusqu’au jour où Babyloniens, Assyriens, Égyptiens, Mèdes, Perses, Indous,
1 NTRODUCTION.
après nous avoir offert le spectacle d’un lamentable remueménage d’empires naissants et croulants les uns par-dessus les autres, cèdent le pas aux Grecs et aux Romains. Les Grecs repoussent l’Asie qui les menace d’un débordement. Ce premier acte des guerres médiques est beau. Mais l’Asie repoussée, ses vainqueurs se battent entre eux ; la guerre civile sévit entre les cités rivales et déjà la Grèce tend à sa fin. N'ayons crainte : le spectacle ne finira pas avec elle. Une poignée de bandits, réfugiés dans un coin du Latium, ont fondé une ville ; ils enlèvent des femmes, se multiplient et prospèrent : Romulus suspendu aux mamelles de la louve y boit l’insatiable faim du fauve dévorant. La louve passée dans le Romain dévore des peuples. Puis ses enfants se déchirent; la guerre civile après les guerres étrangères, c’est la règle. — Sylla après Scipion, après Sylla César. L’empire se coule en bronze dans le feu des guerres civiles, Rome se laisse elle-même conquérir; c'est la première vengeance des peuples. Place à Tibère, place à Néron. Les Antonins introduits par le hasard dans la file des monstres couronnés ne sont qu’un accident heureux et sans conséquence. Cependant l’empire a fait son temps, les Barbares l’assiègent, le reflux des peuples devient irrésistible, il rompt partout la digue des frontières. Alaric, Odoacre, Attila arrivent en vengeurs, en liquidateurs de l’empire romain par la guerre et l’invasion. On n’a plus devant soi qu’un chaos mouvant de peuples et de races amalgamées dans le sang.
Enfin s’annonce une ère de paix et de fraternité. — Aimez-vous les uns les autres! — Jésus est né, il prêche, il est cloué sur la croix. Mais son amour a passé
dans ses disciples, qui se dispersent et propagent, aux quatre points cardinaux , la flamme de l’esprit qui doit achever de dévorer les restes du vieux monde et faire place à un monde nouveau. Les hommes vont maintenant se reconnaître, se tendre la main d’un bout de la terre à l'autre. Assez de méprises, assez de ténèbres et de fureurs. Regardez : vous avez même visage, même Ame, même souffrance; vous êtes une famille née du même Père ! Soyez des frères pour vous alléger le poids de la terre et vous ouvrir le ciel.
La parole d'amour devait changer les hommes, ce furent les hommes qui la changèrent en une doctrine de haine. Au lieu de s’élever jusqu’à elle, ils l’abaissèrent — c’était plus facile — au niveau de Leurs iniquités et de leur déraison ; ils en firent un instrument plus terrible que tous les autres de meurtre et de servitude. C’est en invoquant le christianisme, que les hommes vont commettre les crimes les plus atroces contre l’humanité. Après s’être combattus à outrance, le paganisme et le christianisme s’asseyent ensemble sur le trône des Césars. Constantin consomme l’alliance entre le Latin et le Sémite ; victorieuse en Gaule avec Clovis et Charlemagne, l’Église naissante s’empare du Celte et du Germain. L’Église faite au Nord comme au Midi, un double despotisme plane sur le monde. Le Sacerdoce et l’Empire se sont unis pour dominer, en attendant qu’ils se brouillent pour déchirer l’Occident. Qu’est devenu l’Évangile ? il a disparu derrière eux. Les trois .premiers siècles du moyen -âge n'ont abouti qu’à constituer une société plus malheureuse que celle de l’Orient, emprisonnée dans la théocratie, la féodalité et le servage. Les ma-
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tériaux en ruine de Rome et de la Grèce, les blocs grossiers du Nord encore barbare furent associés dans l'édifice gothique. Un ciel de plomb recouvrait le monde. Si l’espérance n’avait fait sa trouée, les cœurs auraient péri dans le découragement.
Trois faits se détachent sur cette sombre époque: les croisades, la lutte du Sacerdoce et de l’Empire, l'inquisition. Gela dure plus de mille ans au nom du christianisme. Alors l’homme enseveli se réveille, il ramène au sein de l'histoire l'Évangile et la conscience enfouis dans les catacombes de l’Église. La Réforme, renaissance morale, entre dans l’histoire presque en môme temps que la Renaissance des lettres, des arts, de la science. Le monde s’apprête à célébrer de meilleurs jours, Jésus et Platon se donnent la main, la Grèce et la Judée se rencontrent, Phidias et Raphaël, Érasme, Luther* et bienlôt Bacon — le passé, le présent, l'avenir — semblent s’être donné un glorieux rendez-vous. Est-ce enfin l’humanité qui s'annonce? tant de fois elle a paru se lever, et les lueurs- de l’aube se sont éclipsées dans la nuit! Mais l'on peut espérer cette fois, puisque la conscience et le cœur se réveillent en même temps que la raison. Jamais conjonction d’astres ne fut plus favorable. Cependant la Renaissance éclate en chefs-d'œuvre, partage d'une élite. La Réforme qui s’adresse au clergé, aux peuples, aux princes soulève de toutes parts la tempête, l'intolérance sévit avec rage par toute l’Europe et jusque dans le camp des réformateurs. L’Espagne, la France, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Écosse, la Hollande, la Suisse sont entraînées dans ce tourbillonnement de passions, d’intérêts, d’idées contraires: la danse macabre a recommencé, le vertige est partout.
CONSrDÉRATIONS SUR L’HISTOIRE.
Faute de définir de même des choses indéfinissables,
il faut bien s'entr’égorger. Un grand schisme se fait
entre les nations latines et germaines, une large crevasse
. s’ouvre à travers l’Europe qui la sépare en deux moitiés
opposées. L’Eglise n’abandonnera pas le terrain qu’elle
a conservé, et sur lequel elle ne peut se maintenir qu’à
la condition d’étoulïer l’avenir des peuples qu’elle y a
retenus. Elle sera l’ennemie de ces peuples, elle les mettra
• en travers du progrès : pour vivre il faut qu’elle les tue,
pour qu’ils renaissent il faut qu’elle disparaisse. Perspectives nouvelles de désordre et de guerres!
La réforme a passé, le monde épuisé s’apaise ; on est presqu’à bout de haine. Mais voilà que déjà l’ère des philosophes s’annonceaprès i’ère des réformateurs. Les philosophes se créent dans leur cabinet un idéal dont ils contemplent le mirage à l’horizon. Bonne chance aux philosophes! Le feu qui a couvé dans leur cerveau commence à gagner les régions moyennes, il y a comme une fermentation de raison universelle. Sans doute l’àge d’or s’avance. Cependant l’atmosphère s’émeut, le braple-bas recommence, les éléments se réveillent sourdement au cœur des multitudes. Voici la révolution! La France a trouvé pour le monde un nouvel évangile, l’évangile du droit. Elle l’annonce aux peuples du haut de sa chaire par la bouche des tribuns : Liberté, Égalité, Fraternité. Formule splendide : éclair ou lumière? cela dépendra des hommes.* En attendant qu’ils la mettent en pratique, cette formule admirable, elle illumine la terre. Les peuples unis par la chaîne de leurs misères à son contact ressentent comme un choc électrique, et tressaillent. Mirabeau parle pour le monde, ses discours sont un tonnerre qui
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ébranle les trônes. 11 meurt sentant déjà la révolution glisser de ses mains, à travers celles des tribuns inférieurs, dans les couches où toujours se change en torche incendiaire le flambeau lumineux. La révolution, des classes moyennes descendue dans le peuple, du peuple descend dans la populace; elle n’est plus au conseil des philosophes ni des hommes d’État, elle n’ost meme plus à la tribune, elle est dans la rue; — elle a suivi la pente fatale des passions transformées en partis. Nous sommes en pleine Terreur : l'évangilo de la liberté coupe des têtes chez le plus aimable des peuples qui dans les massacres de Septembre donne un pendant politique à la Saint- Barthélemy. Le salut public terrestre a remplacé le salut public céleste, le Jacobin inquisiteur et prêcheur le Jésuite. Les années, les mois sont des siècles.
Quand finira ce cauchemar? quand la passion aura fini de faucher l’intelligence. La machine , qui est logique, s’est arrêtée après avoir détruit ses artisans; elle est au bout do ses opérations. Ou est affamé d’ordre et de sécurité : le Corse qui guettait sa proie devient empereur des Français. Est-ce le repos au moins à défaut de la liberté? Non, c’est l’ambition qui succède au fanatisme. Elle se fait égalitaire pour réussir, elle réussit. * * L’évangile des droits de l’homme, après l’avoir supprimé chez le peuple qui le proclama, le missionnaire hotte va le répandre en Europe et pendant quinze années, l’épée en main, courir du nord au midi pour faire le bonheur des nations. Il soûle la France de gloire, mais les peuples émancipés se liguent à la fin contre l'émancipateur et vont jusque dans son aire saisir l’aigle impérial.
CONSIDÉRATIONS SUR LMIISTOIRK.
Une colonne reste debout marquant les œuvres sublimes que fit avec la France le moderne César. Une légende soigneusement cultivée par des historiens et des poètes, rouvre après moins d’un demi-siècle l’accès du pouvoir à un aventurier porteur du nom légendaire. 11 s’empare de la France par un coup.d’État nocturne, et le suffrage universel récemment conquis dans les transports d’une République d’un jour couronne avec élan la Bohème politique. L’ère des faiseurs succède dans Paris, capitale de la civilisation, à l’ère raisonneuse des
philosophes et des tribuns. Pendant vingt années le
monde est attentif : au dedans silence et torpeur, coupé de deux aventures au dehors. Le règne de l’aventurier finit par un cataclysme. Les deux nations dont l’union serait la paix de l’Europe, dont l’hostilité sera sa ruine, poussées par l’ambition sur les champs de bataille, y sèment l’insécurité et la discorde future dans le sillon des boulets. C’était hier, et le monde date de milliers d’années, et le christianisme a dix-neuf siècles de vie; quel âge ont donc la justice et la fraternité des hommes? il faut croire qu’elles sont encore au berceau. Àh 1 puissent-elles grandir, puisse de tant de catastrophes se dégager radieuse, évidente pour tous, indiscutable, cette vérité que Napoléon lui-nrême proclamait entre deux carnages dans un accès de lucidité : toute .guerre en Europe est une guerre civile.
Quelle conclusion tirerons-nous de ce triste aperçu? — est-ce le découragement? Non, malgré tout! L’homme est bien infime dans ce qu’il exécute, mais il est bien grand dans ce qu’il lève et toujours son idéal a surnagé au-dessus de ses naufrages. Il habite une planète infé-
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rieure qui peut-être est la plus basse dans l’échelle des deux ; mais il le sait, il le voit, il en souffre. Il est donc supérieur à sa misère, plus haut que ses exploits, et s’il fait des chutes si profondes c’est qu’il aspire à monter. Il n’y a pas d’abîmes où il n’y a pas de sommets.
L'ORIENT