‹ Considérations su l'histoireChapitre 92 sur 136 · LA TRAGÉDIE : SOPHOCLE · texte numérisé non relu

LA TRAGÉDIE : SOPHOCLE

Le destin supérieur aux hommes et aux dieux. — La justice en lutte avec le destin; leur rencontre dans le fatum moral. — Les dieux sacrifiés à la justice. — La filiation des œuvres. — La tragédie dans rhistoire. — La sérénité grecque. — Aristophane et Sophocle. — Le chœur.

La tragédie est la lutte de l’homme avec le destin. Sadi, poëte moraliste de la Perse, dit que : « toute personne* eri haine de laquelle les révolutions du globe s’accomplissent, la fortune la dirigera ailleurs qu’à son avantage. »

— « Hélas ! pour ceux qui ont contre eux la destinée, le malheur s’enchaîne au malheur, » s’écrie le poëte indou Kalidasa1.

Le destin, envisagé comme puissance suprême, n’appartient qu’à la Grèce ; elle seule en a fait la théorie, il règme en maître sur son théâtre, il y gouverne les dieux euxmêmes, et jusqu’à Jupiter maître des dieux et des hommes *:

PROMÉTHÉE

... L’art est une bien faible puissance auprès de la nécessité.

■ i. Drame d’Ourwaçi.

LA GRECE

LE CHŒUR

Mais cette nécessité, qui donc règle son cours?

PROMÉTHÉE

C’est la triple Parque, ce sont les Furies à l'infaillible mémoire.

LE CHŒUR

Quoi ! Jupiter est moins fort qu’elles ?

PROMÉTHÉE

Oui ; lui-même ne saurait éviter sa destinée.

Cette idée du destin est le moule d’airain où les tragiques ont coulé leurs chefs-d’œuvre; en prenant consistance elle a remplacé l’épopée par la tragédie et mis audessus de la mythologie populaire, qui librement se joue en ses propres créations, l’impassible loi qui gouverne tout. Mahomet et Calvin sont des théologiens fatalistes, mais leur fatum est un décret de la divinité qui échappe à la loi. Jésus a dit : Il faut que la loi s’accomplisse jusqu’à un iota et un seul trait de lettre; mais cette loi est une loi personnelle et personnifiée, la loi de celui sans la volonté duquel il ne tombe pas un passereau du toit, pas un cheveu de notre tête. Le fatum grec est une loi impersonnelle et sans volonté. Homère nous montre le géuie grec dans le premier épanouissement de son génie. Après l’apparition d’Eschyle et de Sophocle, des accents plus graves retentissent, la note tragique à peine effleurée dans l’Iliade jette au sein de l’art national un peu insou-

ciant, sans toutefois en troubler l’harmonie, quelque chose de singulièrement gratfe. On croit entendre, quand parle le chœur tragique, l’orgue d’une cathédrale entonnant le Dies iræ. Avec Eschyle s’ouvre une école plus sévère que l’école homérique et qui devient la véritable école religieuse de la Grèce : car plus le destin accable et frappe l’homme, plus dans le cœur des spectateurs grandit la compatissance humaine, plus abondamment coule de la blessure qu’ils sentent par contre-coup la sève divine de la pitié. Les assistants saisis de commisération en même temps que de terreur sentent leur communauté avec la victime.

La tragédie grecque fut un grand apprentissage d’humanité, et j’ose dire que dans nul temple déplus austères, de plus fortes paroles n’ont été prononcées, de plus nobles maximes énoncées en un plus digne langage. De quels sentiments élevés ne devait pas être remplie l’âme d’un Athénien au sortir de ces représentations populaires ! La tragédie est le lest de ce peuple mobile et presque frivole en politique, elle est le sérieux de la Grèce, c’est là qu’il faut chercher son âme : la mythologie ne donne que son imagination. Yulcain adresse ces paroles à Prométhée qu’il se met en devoir d’enchaîner sur le sommet du Caucase :

« Voilà donc les fruits que t’a valus ton amitié pour les hommes ! Dieu, tu n’as pas craint le ressentiment des dieux : tu as fait aux mortels des présents que nul ne devait faire. »

Et Prométhée ne l’ignore pas, car il se dépeint ainsi lui-même :

« Voyez, hélas! dans ces fers, un dieu infortuné, haï de Jupiter, détesté de tous les dieux qui remplissent le

LA GRÈCE. 391

palais de Jupiter : et quel Tut sou crime? il aima trop les hommes. »

Le chœur interroge le Titan enchaîné qui aima trop les hommes et qui ne s’en repent pas au milieu des horribles supplices auxquels il est voué .

LE CIIOKUR.

Mais ta bonté pour l’homme n’alla-t-elle pas plus loin encore ?

PROMÉTHÉE

J’ai mis fin aux terreurs que l’avenir inspirait aux mortels.

LE CHŒUR

Et par quel remède as-tu donc guéri cette maladie?

PROMÉTHÉE

J’ai placé dans leur âme d’aveugles espérances.

LE CHŒUR

C’est un don bien précieux que tu as fait aux mortels !

Prométhée ne se soumet pas, il se révolte contre Jupiter en vrai Titan qu’il est.

PROMÉTHÉE

« A peine dans le trône paternel, il distribua aux dieux des récompenses : chacun avait la sienne ; le pouvoir du dieu s’affermissait. Mais des infortunes des mortels il ne tint nul compte. Môme il conçut le dessein d’anéantir la race entière, de reproduire une race nouvelle. Personne ne fit obstacle à sa volonté, personne, excepté

moi; moi seul j’eus ce courage. Sans mon secours les mortels, écrasés par la foudre, tombaient au fond des enfers. Voilà pourquoi je subis le poids des maux que vous avez sous les yeux : supplice horrible pour moi ; pour vous spectacle déplorable ! J’eus pitié des mortels ! lui, il ne m’a pas jugé digne de pitié. »

« Je déteste tous les dieux ! » s’écrie-t-il, et il leur prédit leur fin. Ils succomberont parce qu’ils sont sans justice, parce qu’ils sont l’arbitraire. Son appel suprême, qui clôt la tragédie, est encore un appel à la justice.

« Ah ! voilà bien la menace qui s’accomplit ! La terre tremble; le bruit assourdissant du tonnerre mugit; l’éclair étincelant trace dans l’air des sillons enflammés; la foudre roule en tourbillons ; tous les vents s’élancent ; tous les souffles contraires se heurtent dans une mêlée ; l’air et la mer se confondent. Cette tempête qui porte l’épouvante, elle vient de Jupiter, elle fond sur moi ! O ma mère, auguste divinité, et toi, Éther, toi qui fais rouler sur le monde le flambeau de la lumière, voyez mes injustes tourments. » .

— « Le ciel, dit ailleurs Eschyle, applaudit à la victoire même lâchement acquise1. » —

Il me souvient d’avoir entendu un jour un enfant demander pourquoi Dieu était si souvent du côté de l’injustice. C’était un Prométhée en germe. Mais il protestait au nom de la justice : c’était aussi un homme en germe, car l’homme ne vit que de la justice. Il est supérieur au destin, maître des dieux et des hommes, si le destin ignore la justice. Rien ne résiste à la justice, et nulle divinité,

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