Esch)le, les Sept Chefs devant Thèbes
La fatalité n’apparaît pure de tout mélange que lorsqu’elle frappe l’innocent. C’est parce qu’OEilipe est innocent que sa lutte contre l’infortune est tragique, la tragédie vit de l’inexorable. Le destin maître des dieux, seul dieu véritable, est sans entrailles, il est sans moralité. Mais alors, comment échapper à la conviction que le monde est sans justice et les destinées humaines livrées à une domination aussi aveugle que fatale? La raison ne s'accommode pas plus de l’injustice que le cœur, l’ordre rationnel tombe avec l’ordre moral. Plus d’un se croit athée qui ne l’est pas ; on n’est réellement athée que lorsqu’on'a cessé de croire à la présence dans les choses d’une loi conforme à celle qui s’impose à notre conscience éclairée par notre raison. La tragédie grecque est-elle athée?
Nous touchons ici au plus intéressant problème que la Grèce se soit posé à elle-même : celui de la conscience en conflit avec la fatalité. Ce problème des problèmes, où se heurtent la loi du destin qui ne connaît pas la justice et la loi de la conscienpe qui ne connaît que la justice, comment l’a-t-elle résolu? 11 importe à l’humanité de le savoir pour juger de l’humanité, ou ce qui revient au même, de la moralité de la Grèce.
Remarquons d’abord que si le destin dans les tragiques agit indépendamment de la loi morale, il n’agit pas contrairement à cette loi. Il la domine et ne la renverse pas ; la conscience humaine se glisse dans la fatalité. L’engrenage de l’adversité, qui ne lèche plus sa victime une fois qu’il l’a saisie et ne l’abandonne que broyée, ne se met pas en œuvre sans cause : un crime donne toujours l’impulsion à l’horrible mécanisme. Si le fatum en mouve-
ment opère sans tenir compte de la culpabilité, c’est-à-dire de l’intention de l’auteur, il n’agit pas sans connexité avec le crime môme. Il est de son essence de ne point considérer les individus et les volontés, mais il n’est pas moins de son essence de ne devoir qu’à un fait violateur de la loi morale l’occasion déterminante de son activité. Ce n’est pas l’auteur du fait, quoiqu’il paraisse, c’est le fait dans l’auteur qu’il poursuit. Une fois mis en branle par lui, il n’est plus que la série des conséquences qu’il implique; série qui se déploie dans les événements subséquents suivant une logique dont heureusement la réalité ignore la rigueur, qui néanmoins n’est pas aussi idéale qu’on le suppose, car les grandes infractions à la loi morale, aussi bien que les infractions à la loi physique, ont des conséquences qui dépassent leurs auteurs, se répandent au loin autour d’eux, et se continuent à travers leur descendance de génération en génération. Il n’est môme pas certain que dans la société les suites d’un acte mauvais, antisocial, se puissent entièrement elfacer. L’idée du péché originel transmis par Adam à toute sa filiation, le terrible avertissement biblique que les fautes des pères seront punies jusqu’à la septième génération — avertissement qui n'est pas seulement dans la Bible — c’est, sauf l’ingérence d’un dieu irrité et vengeur, une môme conception exprimée dans un autre langage. Les Grecs ont fait de cette conception, élevée à sa plus haute puissance et dégagée de toute causalité divine, le destin.
Mais .serrons de plus près leur idée. Malheur vient de mal : mal-heur. Le malheur chez les tragiques, quoique détaché de la volonté de mal faire, n’est pas détaché du
mal. D’où résulte, en dehors de l’innocence ou de la culpabilité de l’auteur dont ne s’informe jamais le destin et qui demeure réservée à la conscience individuelle,, une manifestation jusque dans ce qu’il y a de plus impersonnel de la conscience humaine en tant qu’elle associe d'une manière générale la conséquence à la faute, le malheur au mal. Œdipe n’a pas sciemment tué son père, épousé sa mère, il ne s’est pas rendu intentionnellement coupable ni de parricide ni d’inceste ; il n’a pas moins commis un parricide et un inceste, c’est-à-dire les crimes les plus épouvantables aux yeux de l’humanité. Dans la génération du mal engendrant le malheur, multipliant ses coups sur des tètes de plus en plus innocentes, il y a le crime comme premier générateur. L’innocence des victimes met en évidence la loi, et sa souveraineté qui réside, remarquons-le bien, dans son indépendance. Une loi qu’il serait au pouvoir des mortels ou des immortels d’éluder ou de fléchir ne serait plus une loi mais une volonté. La logique idéale du mal exige que les conséquences du mal éclatent même sur la tête des innocents. La foudre serait-elle encore la foudre si elle faisait acception de personne? Dans l’économie de la tragédie grecque le crime, voulu ou non, attire la foudre du destin : il est nécessaire qu’elle se révèle à tous en le frappant. A la lueur de ses fulgurations se lit la loi commune. Elle punit l’acte, à l’auteur de se punir lui-même par le remords s’il se sent coupable de l’avoir consenti.
Le crime a sa généalogie :
« Une action impie en met au monde bien d’autres, enfants dignes de leur race ; mais le bonheur dans la maison des justes a toujours le bonheur pour fils. Oui,
LA ÜKECE.
une antique faute fait naître d’ordinaire une faute nouvelle chez les mortels méchants; tôt ou tard, à l’heure marquée parle destin. La nouvelle est mère à son tour : ténèbres, invincible génie de crimes, audace impie, noires infortunes qui renversent les palais ; ses enfants ont tous les traits de leur famille!
« La justice conserve son éclat meme dans les chaumières enfumées; elle récompense une vie passée dans la vertu. Mais l’or et la fortune, quand les mains sont souillées, n’arrêtent point ses yeux : elle fuit, elle cherche une demeure sainte ; son encens ne se prostitue point devant l’opulence puissante mais marquée du sceau de • l’infamie; en toute chose ce qu’elle regarde, c’est la fin *. »
Œdipe, innocent quant à l’intention, est coupable quant au fait. Le fait accompli sinon voulu viole la loi morale, .et comment séparer le fait de celui qui le personnifie? le mal objectif existe, le mal subjectif, c'est-à-dire volontaire et personnel, n’existe pas. Mais laissons Œdipe s’en expliquer avec les dieux, ainsi que Prométhée avec Jupiter et Job avec Jéhovah ; laissons l’Infortune discuter avec le Sort.
Lréon, roideThèbes, le tyran plein de crimes volontaires, accuse Œdipe. Œdipe répond et s’indigne
ŒDIPE
Cœur éhonté 1 est-ce moi que ton orgueil injurie avec tant de dédain, moi' vieillard, ou toi-même alors que tu me reproches d’une bouche audacieuse l’assassinat et