‹ Considérations sur certaine maladies saturninesChapitre 3 sur 38 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

« U y a des choses utiles, il y a des choses nuisibles ; donc, a dit Hippocrate, il y a une médecine; donc il y a une hygiène et une thérapeutique, » ajoute M. Pidoux dans sa lettre adressée aux professeurs de la Faculté, à l’occasion d’une chaire de thérapeutique vacante (1853). Il y a une hygiène, c’est une chose certaine, c’est la partie de la médecine la moins précaire et qui a le plus d’avenir ; c’est donc celle qu’il est désormais le plus utile de connaître. Guérir est un triomphe consolant sur le mal et qui a pu suffire à l’homme ancien; mais l’homme moderne doit se proposer quelque chose de plus social et de plus grand, c’est de prévenir la maladie par une hygiène en rapport avec la civilisation.

Pourquoi donc l’hygiène est-elle encore si peu avancée et son étude si délaissée? La réponse est bien simple. Que pouvait être l’hygiène avant la connaissance précise de la physique, de la

chimie, et la pratique delà physiologie expérimentale? Il est passé le temps où la physiologie ne se faisait que dans le cabinet et n’était souvent qu’un roman. L’expérimentation physiologique, l’anatomie comparée, l’anatomie d’évolution, ont fait de nos jours dans cette science une heureuse réforme, et nous permettent d’assister à l’instauration d’une physiologie qui cette fois est sur la voie pour nous révéler indéfiniment le mystère de nos fonctions.

La médecine suit une voie analogue; elle cherche, en se servant des découvertes des sciences physiques, à réaliser les mêmes progrès. La connaissance de tous les moyens exacts dont la séméiologie dispose, l’analyse chimique, le microscope, nous ont enrichis de beaucoup de faits nouveaux, qui, de leur côté, ont aussi transformé la médecine, et qui, mis au service d’une philosophie médicale supérieure, porteront des fruits dont rien aujourd’hui ne peut nous donner l’idée.

Les sciences médicales ne sont pas les seules qui renouvellent leurs bases, toutes les autres en font autant.

11 semble qu’on veuille aujourd’hui remplacer la philosophie par la psychologie, qui est une science d’observation. La théologie ellemême tend, en Allemagne, à se confondre avec le rationalisme, et devient positive. Mais, par ce mot de positivisme, il ne faut pas, à mon avis, entendre une doctrine comme celle du spiritualisme ou du sensualisme;, mais tou? simplement une méthode : c’est, si l’on veut me permettre cette figure, un garde-fous. C’est la forme que prend ordinairement la philosophie aux époques où l’esprit, sorti de lui-même, est tout entier livré aux sciences d’observation, et ne demande dès lors à la science de la pensée qu’un fil conducteur.

Le règne de l’ontologie, comme disait Broussais, est désormais fini; il faut, à notre époque, des réalités, sous peine de passer des siècles, comme nos devanciers, dans des discussions stériles.

Je disais que l’hygiène était au moment de se constituer scientifiquement , j’ajouterai que le besoin en est plus pressant que jamais;

le développement énorme de l’industrie, les exigences du pouvoir administratif posent chaque jour à l’hygiéniste des problèmes d’une gravité extrême.

L’institution nouvelle que vient de créer la Société d’acclimatation est une école d’expériences qui jetteront le plus grand jour sur l’hygiène.

L’hvgiène possède deux moyens protecteurs : elle nous indique où sont et quels sont les dangers, ou bien elle nous met dans I impossibilité de contracter les maladies.

Le premier de ces moyens consiste à savoir quelles sont les choses nuisibles, comment et en quoi elles nuisent. Unp fois que nous savons sous quelles formes et par quelles voies pénètrent les agents nuisibles, il ne nous reste qu’à changer leur forme ou protéger nos organes pour pouvoir vivre au milieu de causes d insalubrité sans contracter de maladies.

Le second moyen consiste à nous mettre dans un état particulier -qui ne nous permet plus de contracter certaines maladies. Ce second moyen résulte de la découverte de Jenner, qu'i, remarquant que les gardeurs de bestiaux atteints de cowpox ne contractaient pas la variole, a fait connaître une ressource hygiénique de la plus haute importance, qui peut servir de type pour en rechercher d’autres.

Si les découvertes de Jenner sont rares et leur avenir problématique, il n’en est pas de même de l’étude de la première série de ressources que possède l’hygiène. L’étude de l’influence des agents extérieurs, et surtout l’étude des maladies professionnelles , nous font faire chaque jour des progrès dans cette voie ; la physiologie expérimentale nous y guide, car c’est elle, et non la pathologie générale, qui nous donne les explications des phénomènes que cette étude nous lait connaître.

Lorsqu im médicament est introduit dans l’économie, il faut, dit M. Pidoux. pour qu’il y ait action thérapeutique ou tout simplement action physiologique, que l’organisme consente. Je vais plus loin, 188 !. —Paul.

je dis que pour contracter une maladie contagieuse, il faut de même qu’il y ait consentement de l’organisme. C’est ce qui fait que certains individus s’exposent impunément à la contagion ; on dit alors qu’ils résistent en vertu d’une idiosyncrasie, mot provisoire qui cache une inconnue dont la découverte, si elle se fait un jour, nous donnera des moyens prophylactiques que l’on pourra mettre à côté de celui de Jenner.

Depuis 1789, le Français devenu citoyen a ajouté à sa vie privée une vie sociale, il a donc fallu que les principes qui régissent la vie des individus s’élevassent à un ordre supérieur et pussent embrasser la vie des sociétés..

Après avoir fait cette révolution sociale, on a dû faire pour le physique ce qu’on venait de faire pour le moral, protéger la santé des masses comme on protégeait leurs droits, et créer des obligations physiques comme des obligations morales. C’est alors que cette vieille hygiène égoïste, et qui n’avait pensé qu’à l’individu : «Ayez bon estomac et mauvais cœur, disait-elle, et vous vivrez longtemps, » s’est trouvée muette lorsqu’on lui a demandé les mesures à prendre pour protéger la population entière.

La nouvelle hygiène, qui se reconstruit sur de nouvelles fondations, gardant des anciens matériaux ce que le temps n’a pas détruit, sera une, générale, universelle, comme la morale, et protégera du même coup l’homme et le citoyen, sacrifiant cette fois l’intérêt particulier à l’intérêt général. Ce sacrifice sera même un progrès pour l’hygiène privée; car, dans une société bien faite, l’individu trouve toujours son plus grand bien-être dans celui des masses.

J’entre maintenant en matière en offrant au public médical un échantillon de cette étude de l’influence des agents extérieurs.

J’aborde ici deux points pris dans l’intoxication saturnine sur lesquels mes recherches m’ont fait voir des phénomènes qui n’étaient

pas connus jusqu’ici. Le premier, c’est que, dans l’intoxication lente par les préparations de plomb, non-seulement ceux qui s’y sont exposés sont atteints, mais encore leurs descendants, et cela dans une proportion frappante.

Ensuite je donnerai la relation de quelques faits qui me semblent prouver qu’on peut obtenir des effets heureux, dans la colique de plomb, au moyen de la glace employée localement. Je dirai plus loin à quels cas et de quelle manière cette médication est appelée à rendre des services.

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