‹ Considérations sur certaine maladies saturninesChapitre 4 sur 38 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Études sur l’iratoxSeatiou lente par les préparations de plomb ; de son influence sur le produit de la conception.

On hérite, a dit Baillou, des maux de ses parents comme on hérite de leurs biens, et ce funeste héritage se transmet d’une manière encore plus sûre que l’autre. Mais, dans cette transmission , le père et la mère n’ont pas une part égale ; voici ce qu’en dit Chomel : «Les maladies de la mère se transmettent peut-être plus communément encore que celles du père, non-seulement parce qu’il ne peut y avoir d’incertitude sur la maternité, mais encore parce que la femme, qui a une part égale à celle de l’homme dans l’acte de la conception, fournit seule au développement du fœtus pendant toute la durée de la vie intra-utérine, et le nourrit encore de sa propre substance pendant toute la durée de l’allaitement» (1).

Ici Chomel ne fait qu’exprimer très-nettement une idée admise aujourd’hui par tout le monde. La transmission des maladies des parents à leurs enfants, considérée d’une manière abstraite, n’est guère contestée; mais les discussions s’élèvent dès qu’il s’agit de savoir quelles sont les maladies qui se transmettent et quelles sont celles qui ne se transmettent pas. Cette dernière classe, comprenant des faits négatifs, diminue chaque jour par les progrès de la médecine, qui fait voir, par une observation sévère, la transmission de certaines maladies qui n’avait pas été observée jusque-là

Quelles sont donc les maladies qui se transmettent par hérédité? Jusqu’ici les maladies regardées comme transmissibles sont les vices de conformation , les maladies constitutionnelles ou diathésiques.

(1) Chomel, Pathologie générale > 4 e édit.; 1846.

Mon maître, M. Pidoux,/va même plus loin ; il prétend que toutes les maladies chroniques sont héréditaires : les faits qui suivent viennent à l’appui de cette opinion. Quand l’intoxication saturnine s est faite lentement, et quelle a imprimé à l’économie une alteration pour ainsi dire constitutionnelle, une maladie chronique par le fait» les enfants que procrée l’individn atteint lont presque voués à une

mort certaine. jt

Jusqu’ici le tableau des accidents produits par le plomb ou ses composés, tel qu’il est généralement connu, se borne aux symptômes présentés par celui qui s’y est exposé directement, lien est d’autres sur lesquels je viens appeler l’attention des médecins ; je veux parler d’accidents héréditaires.

De même que, chez la femme atteinte de syphilis, la mort du fœtus, peut être considérée comme le premier symptôme de la syphilis héréditaire ; de même, chez la femme atteinte d’intoxication saturnine, la mort du fœtus pourra, si elle est fréquente, être considérée comme un phénomène héréditaire de l’intoxication; d’un autre cote, l’enfant d’uue mère ou d’un père syphilitique, qui a échappé a celte première cause de mort, pourra plus lard présenter des symptômes de syphilis. Si donc l’enfant d’une femme atteinte de cachexie saturnine venait au monde vivant, et qu’il fût pris, dans les premières années de sa vie, de certaines maladies, il ne serait pas déraisonnable de considérer ces maladies comme des accidents héréditaires de l’intoxication saturnine: On comprend que c’est là un sujet de recherches excessivement vaste, et qui exigerait, pour être complet, un grand nombre d’années d’un travail assidu.

Je ne suis pas en mesure aujourd’hui de remplir ce programme dans sa totalité ; mais je viens essayer d’en résoudre quelques questions, en démontrant que l'intoxication saturnine chez une femme ou même chez un homme amène fréquemment la mort du fœtus dans le sein de sa mère. Si l’enfant échappe par hasard à cette première cause de mort, il meurt souvent dans les trois premières années de la vie, et cela dans une proportion qui dépasse la moyenne actuelle

des décès à cet âge, ou bien est presque toujours atteint de maladies. Mais y a-t-il désaffections spéciales, et, s’il y en a, quelles sontelles? C’est ce que je ne puis encore déterminer.

Quoi qu’il en soit, le fait de la transmission, par hérédité, d’accidents produits par un corps inorganique, n’est pas connu, il y a donc quelque intérêt à le signaler.

Voici comment j’ai été amené à le découvrir.

Au mois de février 1859, il entra à l’hôpital Necker une femme qui, depuis huit années, travaillait à polir des caractères d’impri-

Elle vint réclamer nos soins pour se rétablir d’une métrorrhagie qui avait eu lieu dans les derniers jours de l’année précédente, et l’avait forcée depuis ce temps à garder le lit, par la faiblesse où elle lavait laissée. Cette femme portait du reste l’empreinte d’une cachexie saturnine profonde.

Je la questionnai pour savoir quelle était la cause de cette métrorrhagie, et j’appris que bien portante et accouchée heureusement de trois enfants avant de prendre l’état de polisseuse, elle avait eu depuis sa santé fort éprouvée par des maladies saturnines. Trois mois après son début dans une fonderie de caractères, elle avait été atteinte d’une première colique de plomb qui l’avait retenue quinze jours au lit. Quatre années plus tard, elle avait eu un second accès de colique, accompagné de douleurs très-intenses, qui avait duré autant que le premier. A cette époque, elle était devenue enceinte, et était accouchée d’un enfant mort-né.

Trois autres années après, elle avait eu un enfant qui était mort à 1 âge de 5 mois. Outre ces deux grossesses, elle était devenue huit autres fois encèinte, et chaque fois, après une cessation brusque de règles et un retard de deux à trois mois, elle avait fait une fausse couche, caractérisée par une métrorrhagie très-abondante accom pagnee de ces coliques particulières à l’accouchement, qu’èlle connaissait bien pour les avoir éprouvées, et terminée par l’expulsion à un caillot de la grosseur du poing.

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Cette femme était couchée clans le service de M. Bouley, où elle? reprit promptement ses forces sous l’influence d’une médication tonique et reconstituante, et sortit au bout d’un mois.

En résumé, cette femme, qui avait eu trois couches heureuses et trois beaux enfants avant de s’exposer aux émanations saturnines*, avait eu depuis dix autres grossesses, sur lesquelles il y avait en huit fausses couches, un enfant mort-né, et un seul enfant venu à terme, qui n’avait pu vivre néanmoins et était mort à l’âge de cinq mois.

Ce fait était trop frappant pour ne pas éveiller dans mon esprit l’idée que ce pouvait être le plomb qui était la cause de cette mortalité pesant sur dix enfants. Je l’interrogeai pour savoir si ses compagnes d’atelier avaient été aussi éprouvées, et j’appris d’elle que* dans les endroits où elle avait travaillé, presque toutes les femmes qu’elle avait connues grosses avaient fait des fausses couches on n’avaient pu élever leurs enfants.

Je me suis donc mis à la recherche, et j’ai recueilli à ce point de vue quatre-vingt-neuf observations. Ces observations portent plus souvent sur des femmes que sur des hommes pour plusieurs raisons,

La première est que si le fait était vrai, tl devait être plus évident sur des femmes que sur des hommes, parce qu’elles sont exposées à l’intoxication non-seulement au moment de la fécondation, mais encore pendant tout le temps de la grossesse et même de l’allaitement. D’un autre côté, l’hérédité par le père est moins certaine que par la mère, et peut ajouter une cause d’erreur.

De plus, dans les fonderies de caractères, où j’ai puisé un grand nombre de mes observations, les femmes qui manient les caractères sont presque seules atteintes de maladies saturnines. U me restait deux sources auxquelles je pouvais puiser pour examiner des hommes , les fabriques de céruse et les hôpitaux. Je n ai pu me faire introduire dans les unes, et dans les autres j’ai trouvé un grand nombre d’hommes atteints de coliques de plomb, mais qui n or.t pu me servir. Cela tient à ce que les ouvriers cérusiers proprement

dits sont rares, et que la masse de ceux qui travaillent dans ces ateliers se compose d’une population flottante.

La plupart des malades sortant des fabriques de céruse atteints de coliques de plomb que j’ai examinés, soit à l’hôpital Necker, soit a l’hôpital Lariboisière, étaient des hommes jeunes qui n’avaient travaillé que de trois à six semaines, et étaient du reste garçons, pour la plupart.

Après ce que j’ai observé, je me crois en mesure d’affirmer aut jourd’hui que l’intoxication saturnine se manifeste non-seulement par les accidents que nous connaissons, mais encore par la mort du fœtus ou la mort prématurée de l’enfant, que ce soit le père ou la mère qui se soit exposé à l’intoxication.

Ce fait se démontré par la présence :

1° De métrorrhagies chez les femmes qui ont eu une suppression de règles pendant un ou plusieurs mois, avec tous les signes qui font croire à une grossesse, dans la limite d’affirmation qu’on en peut faire à cette époque.

2° Par des fausses couches de trois à six mois.

3° Par des accouchements prématurés dans lesquels les enfants viennent morts ou mourants.

4° Par une mortalité au-dessus de la moyenne dans les trois premières années de la vie de l’enfant.

Je vais citer, à l’appui de ce que j’avance, un certain nombre d’observations qui, je crois, ne laisseront pas de doute dans l’es- J> rit.

Première série d’observations.

{Comprenant des femmes qui ont eu des accidents saturnins plus ou moins sérieux et dont les grossesses sont loin d’avoir suivi la marche naturelle.)

OBSERVATION I re .

St lle X. (13), âgée de 50 ans, a travaillé pendant dix-sept ans à polir des

■caractères. Elle porte aux deux gencives un liséré caractéristique très-marqué

Pour lotit: accident saturnin, elle a eu une colique de plomb qui a duré trois anois. De Page de 25 à 31 ans , elle a eu cinq fausses couches de six semaines à trois mois. A l’âge de 32 ans , elle est devenue enceinte de nouveau et est accouchée à huit mois d’un enfant mort. Elle n’a pas eu d’autre grossesse, et du reste était bien réglée.

Résumé. 6 grossesses, dont 5 fausses couches et 1 accouchement prématuré d’un mort-né; pas un enfant vivant.

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