CHAPITRE IX
Écrivains dangereux. — Réflexions particulières sur l'habitude de se comprimer le corps. — Singulières contradictions dans l'esprit de la société. — Tableau de famille. — Coup d'œd rétrospectif.
Il s'est trouvé dans le monde, des hommes assez mal inspirés pour faire, en prose et en vers, le pernicieux éloge des tailles de guêpe; en vérité, il fallait qu'ils eussent bien envie de prostituer leur esprit! Mais n'a-t-on pas vu de même de soi-disant philosophes, des poëtereaux, et d'autres barbouilleurs de papier, aussi écervelés que prétentieux, faire l'éloge de la fureur du jeu, de l'ivresse, et de l'usage du tabac ! action qui aurait dû, à bon droit, les faire enfermer! Faire l'éloge de choses absurdes ou immorales est une action honteuse , puisque c'est propager la sottise ou le vice. Ensuite, si l'on prostitue l'éloge, comment honorera -ton la vertu et le génie? Comment récompensera-t-on celui qui viendra d'exposer dix fois sa vie pour sa patrie,
ou pour sauver plusieurs de ses semblables ou l'honneur de quelqu'un? Comment, de même, fera-t-on pour honorer celui qui, par son génie, et peut-être aussi au péril de sa vie, aura sauvé son pays ou l'aura doté d'une glorieuse découverte? Sera-ce avec de l'or seulement?— Fi donc! — Il faut l'éloge, qui est la plus belle, la plus noble récompense que les hommes puissent décerner à leurs semblables; donc il faut que l'éloge soit respecté comme la prière que l'on adresse à Dieu.
Les hommes que j'attaque ici, à quelque siècle qu'ils appartiennent, ont fait marcher, tant qu'ils ont pu, l'humanité vers le malheur et la dégradation : ils méritent le mépris, quelque soit, d'ailleurs, leur réputation ou le rang qu'ils ont occupé. Il y a des individus qui ont trop d'esprit sans jugement ni pudeur, et qui possèdent aussi le bizarre et déplorable privilège de créer, d'un coup de plume ou par une action de fou, des myriades de dupes dans l'humanité : c'est bien triste. Soyons donc attentifs et n'acceptons rien sans un profond examen. Plus l'Etre suprême nous a accordé d'intelligence, plus nous sommes tenus d'en faire un noble usage ; celui qui est privilégié et fait le contraire, se rend coupable, comme le favorisé de la fortune qui use de son or pour faire de mauvaises actions. Revenons au corset.
Si aujourd'hui l'usage de se comprimer le corps nous
était inconnu, et si l'on venait nous dire qu'il y a des peuples qui ont cette habitude, nous ne manquerions pas de nous écrier : Ah ! sans doute que ce sont des sauvages ou des idiots !
En effet, on comprendrait cette excentricité de la part d'un peuple qui serait à moitié fou, ou au moins de douze ou quinze siècles en arrière. Mais qu'elle existe chez les peuples les plus civilisés du globe sur lesquels elle pèse comme un affreux cauchemar, sur des nations qui ont des milliers de philosophes, voilà qui est bien fait pour étonner l'imagination et exciter l'incrédulité !
La raison est le plus grand don que Dieu nous ait fait; et cependant à chaque instant nous insultons cette raison! Nous avons dépensé et nous dépensons journellement des millions pour améliorer nos races d'animaux, et, chose étrange ! nous laissons amoindrir la nôtre !
0 mode de s'étrangler les flancs pour se faire une taille ressemblant à celle d'un insecte ! tu es si stupide, si barbare et si bizarre, que ton existence sera niée par la postérité !
Tel fils de famille appelé à perpétuer un grand nom et qu'on élève avec un soin extrême, qui sera destiné à occuper un poste important en considération des services rendus par ses ancêtres, ne sera qu'un homme médiocre ou nul, parce que son imprudente mère l'aura à demi
étouffé dans ses flancs, la coquetterie outrée se glissant et dominant trop souvent la raison partout ; et ce fils, au lieu d'être l'orgueil de sa famille et d'en faire le bonheur, en commencera la décadence ou la honte.
Il en sera de même du fils d'un artiste, d'un négociant, d'un artisan : sa famille comptera sur lui pour continuer sa réputation, son bien-être , ou pour réparer les torts de la fortune, et elle n'aura qu'un homme incapable au moral, ou impotent, parce que sa mère, dans son désir ridicule de vouloir briller par une taille mince, aura aussi porté une atteinte funeste dans l'organisation de l'enfant qu'elle avait dans son sein.
Je le répète donc, en maltraitant son corps on appelle inévitablement les maladies, les infirmités, la laideur, le malheur, une vieillesse précoce et la mort, qui se hâtent d'accourir.
Que l'on veuille bien y réfléchir, le mal que je combats, après tant d'hommes éminents, est d'autant plus terrible, qu'il est incessant et visible à l'œil du moindre observateur ; il a gagné jusqu'aux plus chétifs hameaux : quelques années encore, il deviendrait irréparable.
La décadence physique d'un peuple est toujours un symptôme très-redoutable pour lui ; n'est-ce pas quand les grandes nations de l'antiquité se sont trouvées efféminées, qu'elles ont été envahies et vaincues par les bar-
bares, qui n'avaient pour eux que leur force physique, l'amour du vol et la soif du meurtre ?
Si dans une vingtaine d'années nous avons une lutte sérieuse et un peu longue à soutenir, le recrutement de l'armée en France deviendra de plus en plus difficile en admettant que l'abus du corset continue ses ravages.
Et personne ne l'oubliera sans doute: malgré le vif désir que nous avons d'avoir une paix générale, pendant longtemps encore d'immenses intérêts réclameront la guerre.
Hâtons-nous donc de faire disparaître tout ce qui pourrait, dans un temps peu éloigné peut-être, nous causer de graves inquiétudes ou des revers.
Ne nous endormons pas; n'oublions point que nous avons la grande mission de continuer, ou, pour mieux dire, d'augmenter la splendeur de notre patrie, et que nos enfants auront aussi ce glorieux devoir à remplir.
Pour combattre et vaincre, pour arriver à la gloire enfin, il ne suffit pas qu'un soldat ait du cœur, il lui faut aussi un corps et des membres solides ; n'en est-il pas de même d'une nation ? Et comme je viens de le dire, l'histoire n'est-elle pas là pour nous montrer que l'héroïsme et la suprême intelligence n'ont été que trop souvent vaincus par la force brutale? Certes nous n'avons plus
guère à craindre les envahissements par les barbares ; mais les coalitions?
La fortune a de terribles caprices : en 1811 la France étaità l'apogée de sa prospérité et de sa gloire. En 1 812 et en 1813, elle était sur le penchant de sa ruine. En 1814 et en 1815, elle était dans l'abîme du malheur et sur le point d'être démembrée. Si elle avait eu cinquante mille hommes de plus sous les armes, cela ne lui serait pas arrivé.
L'existence d'un peuple est un cercle tantôt lumineux, tantôt sombre, qu'il parcourt et qui sera plus ou moins grand ou petit, selon la sagesse ou l'imprévoyance de ce peuple