CHAPITRE VIII
Ignorance des nourrices. — Enfants mal élevés. — Insouciance de beaucoup de chefs de famille. — Incorrigibilité , chez une jeune femme enceinte, de la manie de se comprimer le corps; atteinte portée à l'enfant. — Compression de la taille d'une jeune fille, dans l'espoir de faire un riche mariage. — Triple cas de mort.
Quand une frêle créature arrive au monde, elle est presque toujours élevée par une mère ou une nourrice, qui ne se doute pas de ce qu'il faut faire pour conserver sa propre santé.
Plus tard a lieu, pour les jeunes filles, l'emploi du corset, regardé comme insignifiant par beaucoup de chefs de famille, manière de voir qui entraîne les plus fâcheuses conséquences. Vers sept ans arrivent aussi, pour les garçons, les occupations intellectuelles ou matérielles que l'on rend souvent excessives, de manière à les affaiblir, au lieu de les fortifier; de sorte que, arrivés à l'âge viril, ils sont dégoûtés du travail ou ne peuvent rien produire de sérieux.
Ces débuts de l'enfance sont bien tristes! Malheureu-
sèment, bien d'autres choses encore viennent se joindre à toutes celles que nous avons déjà signalées, pour faire de nous des êtres énervés.
En faisant une visite, en 18.., dans un pensionnat de garçons, je vis un jeune enfant de onze à douze ans qui avait une difformité, paraissant très-studieux et mélancolique, dont les traits, de la plus grande beauté et pleins de distinction, avaient une indicible expression de douceur. Lorsque son regard se porta sur moi, j'éprouvai une impression que je n'oublierai jamais. Dans ce moment, je ne vis que sa figure et je crus voir devant moi un ange tombé du ciel.
Je m'informai de son caractère, de son intelligence et de sa famille. J'appris que son caractère était aussi beau que ses traits ; qu'il donnait les plus grandes espérances, qu'il était orphelin, sous la tutelle d'un oncle, son père, officier très-brave, ayant succombé en Afrique ; sa mère, très-jolie personne, étant morte des suites de l'emploi abusif du corset, abus dont ses parents et ses amis n'avaient jamais pu la corriger, quoique ayant causé l'état d'infirmité de son fils, d'après la déclaration des médecins.
Quinze mois après ma visite, ce cher enfant était dans le ciel, son séjour naturel.
Madame Y*** avait une jeune fille de dix-huit ans, citée
pour sa grâce et ses attraits, d'un caractère charmant, et parfaitement élevée, à laquelle elle disait : « Tu ne feras jamais un bon mariage, si tune te pinces pas la taille! Vois donc tes cousines, à quoi ont-elles dû leur fortune?... » Et la pauvre enfant de se serrer, non par spéculation comme sa mère l'entendait, mais pour lui obéir.
Madame V*** fit épouser à sa fille un M. C**\ âgé de trente-six ans, assez laid et qu'elle croyait beaucoup plus riche qu'il n'était; mais il adorait les tailles de guêpe. La pauvre jeune femme continua à se serrer pour plaire à son mari. Ce laid personnage, que j'ai connu, n'était pas seulement égoïste, il était aussi vain, quinteux, et tranchant.
Après dix-huit mois de mariage et de supplice, sa malheureuse femme mourut d'une inflammation d'entrailles. Les médecins constatèrent que son corset était de huit à dix centimètres trop étroit.
Morte avant sa majorité !... Pauvre ange! Elle a quitté ce monde peut-être quarante ou cinquante ans avant le terme qu'elle aurait pu atteindre, si elle était tombée dans les mains d'un homme consciencieux et éclairé.
Je pourrais, hélas ! citer bien d'autres histoires tout aussi tristes que celles que je viens de raconter, car les victimes tombent tous les jours, et par centaines ! Les .annales de la médecine en fourmillent.