‹ Considérations sur cinq fléauxChapitre 15 sur 28 · HYGIÈNE PUBLIÛUE ET PRIVÉE · texte numérisé non relu

HYGIÈNE PUBLIÛUE ET PRIVÉE

Le corset est devenu comme la base ou la charpente de la toilette féminine ; il aide à simuler et à dissimuler. Le corset n'est pas d'origine moderne : les dames grecques avaient leur séfodosnes, et les matrones romaines le castula. C'est Catherine de Médicis qui, dit-on, introduisit en France la mode d'étreindre la poitrine et les reins à l'aide d'un corps de baleine, que l'on nomma plus tard corps de fer. Winslow et Sœmmering en ont critiqué l'emploi avec des arguments puisés dans l'élude de l'organisation. Les philosophes l'ont poursuivi de leurs attaques. Joseph II l'interdit par un édit sévère ; et néanmoins il subsiste dans la toilette des femmes.

Le corset, c'est-à-dire une ceinture d'un tissu élastique à grandes dimensions, sans baleines, sans lames métalliques, médiocrement serré, peut donc convenir aux femmes dont les glandes mammaires sont irès-développées et les muscles dépourvus de contractilité, tandis que nous considérons comme de funestes machines à pression ces corsets-cuirasses qui étreignent impitoyablement la poitrine dans leur réseau de fer. Chez les jeunes filles impubères le corset comprime, déplace, infléchit les os, déforme le squelette et nuit au développement régulier

des viscères dont les surfaces osseuses ne sont que le moule. Les médecins qui font des recherches sur les cadavres des femmes, notamment ceux de la Salpêtrière, remarquent les déformations les plus étranges de la base du thorax, résultat de l'usage prématuré du corset. La plus ordinaire consiste à faire de la base de la poitrine le sommet du cône que représente sa cage osseuse ; et comme le corset s'oppose aux ondulations incessantes des deux cavités splanchiniques, il en résulte qu'il entrave simultanément trois fonctions essentielles : respiration, circulation et digestion. Aussi favorise-t-il les stases sanguinesdans les poumons, l'hémoptysie, l'hypertrophie du cœur qui lutte contre un obstacle permanent au cours du sang , les irrégularités de la digestion qui exige le concours de l'action musculaire de l'estomac. D'après l'observation de M. Ferrus, le corset tend à refouler contre le diaphragme les organes contenus dans la poitrine, de telle sorte que le foie déborde souvent de plusieurs pouces les dernières côtes, dont on retrouve l'empreinte sur sa face supérieure. Sœmmering a vu un estomac presque partagé en deux loges par la compression excessive et prolongée d'un corset armé d'un buse en acier. Du moins au prix de tant de périls et de maux, le corset baleiné ou métallique conserve-t-ilà la gorge sa fraîcheur et sa fermeté? Non, il l'amollit, il la plisse, il la détend •

parfois il empêche le développement des mamelons, et occasionne l'induration des glandes mammaires. Il faut donc en défendre sévèrement l'usage aux jeunes filles impubères , et, pour les en dispenser dans la suite, favoriser le système musculaire par l'exercice, la gymnastique et les bains froids. Les femmes à formes non exubérantes doivent s'en abstenir toujours; celles qui sont dans des conditions inverses ne l'emploieront qu'avec les modifications précitées. Pendant la grossesse les femmes doivent éviter toute pression sur quelque partie du corps que ce soit; l'ascension de l'utérus repousse déjà les organes abdominaux vers le diaphragme dont il gêne l'abaissement; une constriction circulaire du thorax réduirait l'ampliation horizontale de cette cavité et susciterait le danger quotidien des congestions vers les poumons, vers la tête, etc., en même temps qu'elle pourrait déterminer l'affaissement des mamelles ou leur engorgement inflammatoire, et compromettre avec la lactation, la santé ultérieure de la mère et de l'enfant. Les corsets avec buse descendant sur le ventre nuisent soit au développement, soit à la direction de l'utérus : ils sont une cause d'avortement. Les jarretières même sont alors de trop ; à leur compression s'ajoute celle que l'utérus exerce sur l'origine des vaisseaux cruraux pour produire l'œdème et les varices des jambes.

La femme enceinte à besoin de vêtements amples, flottants et chauds. Nourrice, elle doit soutenir le volume et le poids de ses seins distendus par le lait, sans les comprimer; entretenir la chaleur sur sa poitrine à l'aide de vêtements chauds, dont les ouvertures permettent un facile accès à l'enfant. Pendant la période critique elle épargnera à ses organes, et particulièrement à ses seins, toute pression, tout froissement, quoiqu'elle soit le plus souvent alors obligée de les soutenir.

[Extrait du Traité d'Hygiène publique et privée, par M. Michel Lévy.)

On lit dans la Presse du 1er mars 1855 :

A M. Serres, professeur d'Anthropologie auMjxséum d'histoire naturelle.

« Monsieur, c'est avec un vif intérêt qu'à votre dernière leçon j'ai suivi la démonstration que vous avez faite de la rectitude du corps humain, et cet intérêt a été partagé par tout l'auditoire. Après avoir établi ce caractère de la rectitude, qui est le propre de l'espèce humaine, vous êtes entré dans la partie pathologique du sujet; vous avez indiqué les causes des déviations de la

colonne vertébrale et les désordres qu'elles produisent dans l'économie.

« Qui dit déviation dit déformation. Serait-il téméraire à moi de vous prier, Monsieur, de traiter incidemment de l'usage du corset, cette cause continuelle de déformation dans notre race caucasique?

« Je vous demanderai, moi-même, de vous soumettre sur ce sujet quelques observations que j'écris au courant de la plume et sans trop de liaison.

« Les Européennes trouvent très-ridicules les Chinoises qui réduisent leurs pieds à un état monstrueux de petitesse. Mais la taille de guêpe de nos dames européennes n'est-elle pas quelque chose de plus monstrueux encore?

a La Vénus de Milo, qu'on accepte comme un type de beauté, n'a-t-elle pas dans ses contours harmonieux précisément le contraire de la taille de guêpe?

« Nous en sommes venus, en matière de plastique, à un degré de dépravation, tel, que les artistes de nos jours, j'entends les faux artistes, imaginent toutes sortes d'artifices, de ficelles, pour donner à la reproduction du corps féminin l'apparence d'une taille busquée. C'est qu'il faut plaire au public qui s'est habitué aux difformités. 11 en était de même au dix-huitième siècle. Alors aussi les ar istes, laissant de côté la nature, modelaient leurs pro-

ductions sur la fantaisie du jour. « Viens travailler dans « mon atelier, disait Boueher à Louis David, je t'y ap- « prendrai à casser une jambe avec grâce. »

« Quant aux victimes du corset, aux femmes, elles ont si bien pris en gré leur torture que, sans corset, elles sont mal à leur aise. Cela se comprend, d'ailleurs : Mithridate s'était bien habitué aux poisons !

« Mais si, au point de vue artistique, la taille moderne est une laideur, un outrage à la nature, n'est-elle pas, au point de vue physiologique un danger, une cause de désordres dans l'organisme, et même, si la mode persiste, une cause de dégradation de la race?

« La Chinoise, en se déformant le pied, ne porte atteinte, en définitive, qu'à un organe de locomotion ; tandis que l'Européenne, en se cerclant le buste, lèse les organes plus importants de la nutrition, et peut-être c'est à vous, Monsieur, de nous le dire, les organes de la reproduction.

« Il vous appartient d'apprécier si la question du corset, que je crois importante au fond, peut trouver place dans vos leçons d'Anthropologie. Je vous prie de recevoir l'assurance de mon respect.

« Charles Roux. »

M. Serres voulut bien répondre au respectueux appel

formulé dans ma lettre. 11 consacra le tiers d'une leçon à l'examen de la question que je lui avais soumise, et je vais reproduire son opinion. C'est ici que ma tâche est difficile. Pourrai-je rendre, sur des notes crayonnées à la hâte, la parole pleine de clarté et de précision, la parole si écoutée du maître? Non, sans doute, quoique je fasse, je ne donnerai que le squelette de son improvisation.

D'une autre part, que le lecteur veuille bien accepter les termes d'anatomie que j'ai dû reproduire : M. Serres, dans Famphithâtre du Muséum, parle non à des ladies, mais à des amis de la science. Cette muse moderne, la Science, est nue et austère comme la Vérité.

Le professeur, après avoir fait connaître à l'auditoire l'objet de ma lettre, parla à peu près ainsi :

« L'auteur de la lettre a raison : l'usage du corset est dangereux. Je dis l'usage, remarquez-le bien, messieurs. Ici l'abus ne se sépare point de l'usage : l'hygiène proscrit l'un et l'autre.

« J'appellerai d'abord votre attention sur les effets les plus ordinaires que produit le corset.

«. Généralement, il presse l'abdomen au niveau de la neuvième ou de la dixième côte. A cet endroit, il agit sur le foie, le comprime, le brise en quelque sorte ; il en diminue, il en altère les fonctions. Vous savez combien,

chez les femmes, les maladies du foie sont devenues, depuis quelque temps, fréquentes, opiniâtres, graves. La cause de ces affections, ne la cherchez pas ailleurs que dans l'usage du corset.

« 11 comprime la veine cave inférieure ; par suite, le sang stagne dans le ventricule droit, et ce ralentissement dans la fonction circulatoire occasionne l'étranglement des veines jugulaires. De la, des spasmes, des évanouissements.

« Le corset est encore une cause de hernies, et, vous le comprendrez, cette armature baleinée s'oppose à l'ondulation naturelle des viscères de l'abdomen ; elle les comprime d'une manière inégale, et ils tendent à s'échapper par les endroits qui leur offrent le moins de résistance.

«. Mais ce n'est là qu'une partie des désordres causés par le corset ; il en produit d'autres, de plus graves, et c'est l'utérus qui en est le siège.

« Je vous ai parlé , dans mes précédentes leçons , de l'utérus, de son anatomie, de ses fonctions. Vous savez que cet organe est suspendu dans le bassin par le ligament large et le ligament rond. Ces ligaments maintiennent l'utérus à la manière des ressorts qui maintiennent la caisse d'une voiture. Je ne puis pas trouver de comparaison plus exacte ; et il fallait qu'il en fût ainsi. Au

moment de la grossesse, en effet, l'utérus se déplace, voyage dans l'abdomen ; il n'est pas fixé aux parois du bassin; les ligaments, tout en le retenant, lui permettent de flotter.

« Avec le corset, voici ce qui arrive à l'utérus : « Le corps baleiné refoule la masse intestinale de haut en bas; alors l'utérus, organe flottant, est lui-même refoulé par les intestins ; les ligaments le suivent dans le sens delà pression. De là ces abaissements de l'utérus, de là ces autres affections du même organe, affections terribles et si fréquentes, à Paris surtout, que bientôt les médecins n'y pourront plus suffire.

« Vous le voyez, messieurs, l'usage du corset n'est pas seulement funeste à celle qui le porte ; si nous n'y prenons garde, il atteindra la race ; car cette mode ridicule et meurtrière s'attaque à la source même de la vie et tend à l'altérer.

« Sans doute, le corset n'est pas nouveau en France ; mais de toutes les formes qu'il a affectées, la plus dangereuse pour la santé est celle qui a été adoptée de nos jours.

« Nos dames, pour obtenir un plus grand évasement relatif des hanches, compriment le buste avec une énergie dont les âges précédents n'offrent point d' exemples j Au dix-huitième siècle, nos grand'mères portaient des

corsets, — Buffon appelle de pareils vêtements des cuirasses; — mais aussi elles portaient des paniers, et l'énorme développement de ces paniers permettait de donner plus d'ampleur aux corsets.

« La mode était aussi ridicule que la nôtre, mais elle offrait bien moins de dangers. Nos grand'mères qui portaient, paniers ont, après tout, produit la forte génération de 1789.

« J'ai dit tout à l'heure que le corset finirait par altérer notre race, et je n'ai pas exagéré. Vous savez, — je me suis étendu sur ce sujet dans mes leçons, — vous savez que c'est par la femme que les qualités de la race se conservent. Ce fait est d'une observation constante.

« Français du dix-neuviè;ne siècle, nous sommes les fils des femmes gauloises ; et nous devons être fiers de nos mères. Leur condition était bien supérieure à celle des femmes romaines. La Gauloise choisissait son époux; mariée, elle était l'associée de son mari ; elle avait la moitié des biens. L'éducation des enfants lui appartenait exclusivement ; quand le fils savait manier les armes, alors seulement elle le présentait à la tribu.

« Les Gaulois avaient ceci de très-remarquable pour un peuple à peine naissant à la civilisation, c'est qu'ils respectaient la femme. Partout où ce respect de la femme

existe, soyez sûrs que le peuple est éminemment perfectible, qu'il atteindra à de hautes destinées.

« Ce sont les générations de femmes gauloises qui, chez nous, ont conservé et perpétué la race, cette race gauloise dont vous m'entendez si souvent parler. Les conquérants romains, bourguignons, francs, sarrasins, ont eu beau s'abattre et s'implanter sur le sol. Us n'avaient point amené leurs femmes avec eux ; ils ont trouvé dans le pays conquis les femmes gauloises qui ne l'ont jamais quitté, et par elles l'élément gaulois a toujours survécu et a prédominé. Aussi, ne vous étonnez pas de rencontrer dans notre race une unité de croyances, d'effort social qui persiste à travers les ténèbres du moyen âge, à travers les guerres, les fureurs des factions, et qui s'est retrouvée, cette unité , plus puissante que jamais au grand jour de la Révolution française. La Révolution a fait de cette unité un faisceau aujourd'hui indissoluble. Oui, nous sommes un peuple homogène par l'agglomération et par les idées, homogène dans les âges. Les Gaulois du temps de César et nous, c'est le même peuple que distingue le même trait moral d'amour et d'égalité.

« Eh bien ! cette race énergique, intelligente, supérieure, cette race gauloise est-elle destinée à déchoir ? Oui, si la femme, conservatrice de la race, déchoit elle-

même. Et le corset, cause perpétuellement agissante de maladies et d'atrophie, peut amener ce résultat qui sera général ; car l'usage du corset est général dans les villes et tend même à se généraliser dans les campagnes.

« Je m'adresse à vous, messieurs, qui remplissez cette enceinte. Luttez avec nous, médecins, contre le despotisme de la mode ; luttez dans vos familles pour y abolir l'usage pernicieux du corset. Pour nous , nous lutterons toujours et partout. Médecins, notre famille c'est l'humanité ! »

M. Serres, ayant ainsi parlé, fut vivement applaudi par tous ses auditeurs; mais la mode fléchira-t-elle ?

Charles Roux.

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