BOUTADE CONTRE L'USAGE DU CORSET
(Récit qui s'adresse à tout le monde , mais plus particulièrement au beau sexe , aux Lions civils ou autres.
A M. le Rédacteur en chef du Mousquetaire Que je n'ai pas l'honneur de connaître personnellement.
Mon cher ami,
(Car puisque tous vos lecteurs sont vos amis, vous devez être l'ami de tous vos lecteurs,)
Je viens vous faire connaître des faits.
J'ai lu dernièrement dans la Presse du 1er mars des observations et des démonstrations aussi sages que savantes sur l'usage du corset, — anciennement accessoire du vêtement féminin, aujourd'hui partie intégrante du beau
sexe, — qui n'ont malheureusement pas produit tout l'effet qu'on devait en attendre.
Ce matin, je me proposais d'écrire une douzaine de volumes sur ce sujet, et je commençai ainsi :
« De la naissance, des dangers de l'usage et de l'abus du corset. »
Avant d'aller plus loin, permettez- moi, mon très-cher, de vous demander s'il serait possible de changer la dénomination de corset en une autre qui se trouverait bien plus en harmonie avec les fonctions de cet organe, — car le corset est devenu un organe de la femme, — en celle d'étrangleur, par exemple !
Je laisse cette question délicate à votre suprême appréciation ; j'attends votre réponse, et je vais continuer ma narration, si vous le permettez.
A peine avais-je inscrit le titre de mon œuvre future sur le papier, qu'un de mes amis, le docteur la Bombe, esprit très-morose, anatomiste distingué et par conséquent observateur profond, qui se trouvait à côté de moi et connaissait mon intention, me regarda d'un air indéfinissable et m'apostropha avec une extrême vivacité que je n'oublierai jamais :
« Ah! sacrebleu! dit-il, vous allez prêcher dans le désert ! Socrate, Démosthènes, Platon et Aristote, Cicéron et Horace y auraient perdu leur grec et leur latin; Mo-
lière, la Bruyère et Boileau, laFonlaine, Vollaire etBeaumarchais, ces terribles athlètes, n'ont jamais osé trèssérieusement tirer l'épée contre ce redoutable ennemi, certains qu'ils étaient de voir échouer toutes leurs bottes secrètes ; l'inquisition, avec ses agréables tortures et ses auto-da-fés, Charles IX, avec une Saint-Barthélémy, et Louis XIV, avec ses dragonnades, en eussent été pour leurs frais !
« Non, non, s'écria-t-il avec plus de force encore, on ne corrigera jamais la femme de cette absurdité-là, si on ne la remplace pas par un autre moyen de séduction plus ridicule que celui qu'on voudrait lui faire abandonner,
et encore si on le trouve on n'obtiendra jamais
qu'un demi-succès..,., avec le temps si on l'obtient;
car l'instinct de la conservation et la raison échoueront toujours devant la coquetterie de la femme ! — sans parler de l'imbécillité des quatre-vingt-dix-neuf centièmes des hommes qui préfèrent une taille mince, roide et dure comme une bûche, à une taille naturelle avec ses mouvements gracieusement ondulés ! — Vous ne savez donc pas que presque toutes les femmes sont sur le point de se trouver mal de plaisir, quand on les complimente sur la finesse de leur taille, et que tous les séducteurs d'aujourd'hui doivent une grande partie de leurs succès à ce moyen si vulgaire, ou pour mieux dire, si sot, de
séduction ? D'un autre côté, est-ce que nos jeunes lions ne rivalisent pas avec les femmes pour se pincer les flancs, à tel point que, souvent, on n'ose pas les regarder dans la crainte de les casser !
« Oui, je le répète, poursuivit-il avec amertume, si l'on trouvait un second moyen de séduction et de destruction plus puissant que le corset, la femme n'en garderait pas moins précieusement ce dernier, dût-elle ne vivre que vingt-cinq ans, au maximum !
« La loi punit certaines tentatives de suicide ; elle punit de mort celui qui, parfois sans beaucoup de réflexion, met avec intention le feu à une cabane; elle punit aussi de mort le soldat qui frappe, le moins du monde, son supérieur; mais elle se garde bien, cette même loi, de punir la femme qui, à son nez et a sa barbe, se suicide en s'étranglant les flancs, et, souvent, étouffe son enfant dans ses entrailles !
« C'est là, il faut en convenir, une des plus belles prérogatives de notre immense et admirable législation en faveur de la femme! En vérité, nous devons être bien fiers d'être accouchés de tant de sagesse!...
« J'avais proposé aux hommes du pouvoir, à une certaine époque, d'établir, par une loi, dans chaque commune, un jury (gratuit) composé de cinq ou sept membres, pour infliger une amende aux femmes et aux filles
qui commettraient le délit de la strangulation de leur corps, en rendant les chefs de famille solidaires. Tout en approuvant mon idée, on m'a répondu « qu'on avait bien d'autres chats à fouetter; qu'il fallait avant tout au gouvernement une majorité pour soutenir son existence, et que ce que je proposais était un moyen infaillible pour la lui ôter. »
« J'en ai reparlé depuis, mais prrr ! on m'a ri au nez, et je crois bien qu'on m'a pris pour un fou!
« Voyez, d'après cela, si vous vous prenez à forte partie ! D'où diable venez-vous donc, avec vos idées de démolition du corset? Le corset est leSébastopol de l'empire de l'absurde ! et celui-là vous ne le démolirez pas, car c'est le plus formidable repaire de Satan, ainsi que je viens déjà de le démontrer ; mais écoutez jusqu'au bout. Si vous avez l'amour des réformes, et si vous voulez absolument batailler, attaquez-vous à quelque puissance secondaire. Cependant, en ami, je vous conseille de ne pas battre en brèche des forteresses aux murailles d'airain avec des boulets de coton : c'est très-ruineux et très-fatigant.
« Si, par hasard, vous aviez le désir de vous faire un nom célèbre et d'arriver à la fortune (sentiment trèsrespectable), au lieu de vous mettre contre le diable, mettez-le avec vous ! Profitez du moment de l'Exposition
universelle; inventez, si vous pouvez, quelque bonne machine à crémaillère, ou autrement, pour bien étrangler la taille, en or, en argent, en alphénide, ou même en melchior, se serrant et se desserrant sans y toucher, rien que par l'effet moral de la volonté, en aspirant ou en expirant l'air ; enfin, quelque tourniquet infernal en forme de bijou ; ou quelque chose de bien joli pour comprimer les pieds et même les lèvres au besoin ; ou bien encore quelque poudre (de l'arsenic bien préparé, par exemple ' ) à prendre matin et soir, en certaines doses, qui aura la vertu de procurer toutes les couleurs désirées, la pâte surtout qui donne un air si distingué ! qui déterminera aussi de la langueur dans la voix, une suprême nonchalance dans les mouvements , ou enfin produira «de longs regards de flamme /....»
« Si vous arrivez à un de ces résultats, votre nom volera à l'immortalité par le télégraphe électrique, et vous pourrez compter d'avanee sur une fortune rotschildienne et sur la reconnaissance éternelle du beau sexe, qui vous élèvera des autels ! »
J'allais répliquer, mais mon ami ne m'en donna pas le temps, il continua toujours avec feu et la même incohérence de langage : « L'homme , poursuivit-il ,
i On en use depuis longtemps dans certaines parties de l'Allemagne, pour se donner un certain air de santé et de beauté.
pour abréger son existence et exterminer son bonheur, avait, comme bienfaits supplémentaires, la guerre, l'ivrognerie, le jeu, le duel, le tabac, l'opium et l'agiotage, fruits sublimes de son génie et de ses instincts naturels. Sa compagne, cette perle, ce diamant de la création, jalouse de ces avantages auxquels elle participe peu , a voulu établir pour elle une compensation. Etant éminemment ingénieuse , elle a imaginé un étouffoir trèsséduisant qu'on nomme corset, et, par cette invention inappréciable qui nous conduit au crétinisme, elle a heureusement trouvé un moyen singulièrement supérieur pour ne pas vivre aussi longtemps que Thomme , qui jouit pourtant, le plus qu'il peut, des cinq bienfaits supplémentaires qu'il s'est créés et que je viens de citer. On pourrait penser que dans cette affaire la supériorité de la femme s'arrête là : qu'on se garde de le croire ! Avec son talisman (l' étouffoir), elle attire dans les profondeurs et les sinuosités inextricables du labyrinthe de sa coquetterie une grande multitude d'hommes soi-disant d'élite, et tout le fretin masculin de la fourmilière humaine. Ce palais d'Àrmide est comme l'assiette de miel où viennent fatalement se précipiter les mouches !... Voilà ce qui prouverait, si la chose était nécessaire, que la femme est l'auteur d'une invention satanique qui bouleversera toujours presque toutes les têtes, et contre laquelle les
tentatives les mieux ourdies viendront échouer malgré les raisonnements les plus sages , les plus énergiques, les démonstrations les plus savantes, comme les plus furieuses déclamations. Ce que la femme veut, le diable le veut aussi... Elle s'est fourré dans sa charmante tête d'abréger son existence d'un quart, d'un tiers ou de moitié ; de se flétrir de bonne heure, et de détruire sa félicité et celle de sa famille en nous donnant, de plus en plus, des enfants difformes, malingres, idiots, scrofuleux, phthisiques, ou à visage repoussant ; sans compter les fausses couches et une foule d'autres accidents et de maladies terribles auxquelles elle s'expose et qui lui arrivent infailliblement, plus ou moins , ce qui m'a toujours été prouvé par les innombrables malades que j'ai vus, et les milliers d'autopsies que j'ai faites depuis plus de quarante ans. Ainsi, la femme a donc merveilleusement atteint son but, et elle y persiste ; rien ne saurait l'arrêter , attendu qu'elle trouve , avec son magique étouffoir, des jouissances ineffables dans les masses de conquêtes qu'elle fait, composées, il est vrai, de nigauds, naturellement sans goût, préférant le faux au vrai, qui provoquent la flétrissure du corps de la femme par leur sotte adulation ! N'agissent-ils pas comme des hommes qui voulant se créer des plaisirs se donneraient des coups de poing sur le nez pour atteindre leur but ?
« Comme Vénus qui sortit du sein de la mer avec tout son attirail de séductions, de même le corset moderne est sorti du cerveau de la femme pourvu de tous ses charmes. Cet enfantement n'a été que l'affaire d'un tour de main : c'est à Paris qu'il a eu lieu, ainsi que les profondes conceptions de l'art de pratiquer la diète, de boire du vinaigre et certaine drogue pour prévenir ou détruire l'embonpoint; de fabriquer l'eau qui rétrécit les bouches trop fendues, el enfin la création des délicieuses opérations épilatoires ! toutes inventions qui donnent une illustration inouïe à la Parisienne sur toutes les autres femmes, excepté cependant la Chinoise, car, il faut tout dire, l'ingénieuse Parisienne a la douleur de n'avoir pas inventé le pied chinois, ce suprême bienfait de la civilisation antique, qui suffirait pour diviniser l'esprit humain.
« Je pourrais vous en dire beaucoup plus long ; mais je crois en avoir dit assez pour vous engager à réfléchir sérieusement avant d'attaquer un fléau chéri par la plus belle et la plus spirituelle moitié du genre humain, ce qui ne veut pas absolument dire la plus sensée. »
J'avais écouté avec une bien grande attention, mêlée de surprise et d'une certaine inquiétude, cette sortie, aussi bizarre qu'inattendue, d'un homme profond et ordinairement si sérieux ; j'allais prendre la parole, lorsque
mon ami, au moment où je m'y attendais le moins, éclata de nouveau avec une violence qui m'effraya, et me déclama ceci d'un ton d'inspiré qui me pénétra jusqu'au fond de l'âme : « Je vous le déclare solennellement, dans peu, des prix et des ovations seront décernés aux femmes et même dans l'armée à ceux qui s'étrangleront le mieux la taille de manière à humilier les guêpes ! Dans cinquante ans, nous ne serons ni républicains ni cosaques, car l'espèce humaine ne sera
plus composée que de crrrétins ! » Puis il sorlit
brusquement.
Je restai confondu, la bouche béante et les yeux fixés vers la terre.
Charles D.