‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienne (volume 2)Chapitre 109 sur 157 · V. Peines de l'avarice dans ce monde · texte numérisé non relu

V. Peines de l'avarice dans ce monde

La preuve que l'esprit d'intérêt est contraire même à la morale naturelle , est le désir que tout homme ressent et manifeste , de paroîlre désintéressé. Voyez tous ceux que l'on soupçonne de ce défaut , avec quelle force ils s'en défendent; avec quel soin ils travaillent à éloigner d'eux cette fâcheuse imputation. Ecoulez les propos que le public ne cesse de tenir sur leur compte (1) , les railleries dont leur parcimonie est l'objet. Et si on les accuse d'avoir employé pour s'enrichir des moyens criminels, considérez l'indignation universelle qui les poursuit à travers la considération extérieure qu'extorque quelquefois leur opulence. Interrogez vos propres pensées : et par le mépris que vous avez pour celte vile passipn £t pour ceux qui en sont atteints , jugez celui qui vous altend , si vous vous en laissez posséder. Et ce n'est pas seulement l'opinion publique qui fera justice de votre amour pour l'argent : vous en trouverez dans vous-mêmes la première punition. Dieu a voulu que toute passion , et spécialement celle-là , trouvât dans elle-même 9 et dès

(i) Videbunt justi et timebunt, et super eum ridcbunt, et dicent : Eccè homo qui non posuit Deum adjutorem suum; sed spcravit in multitudine divitiarum su arum ; et praevaluit in vanitate sua. Ps. u. 8, 9.

sur l'avarice. 265 ce monde , son châtiment : châtiment paternel , châtiment non de la justice, mais de la miséricorde , qui avertît le pécheur de son iniquité , qui lui en fît sentir le vice, et qui par la forte, mais salutaire commotion qu'elle lui feroit ressentir, l'exhortât, l'excitât, le pressât de prévenir les châtimens bien autrement sévères, qui lui sont réservés. Sans parler des remords qui suivent constamment tout amour déréglé , et que ne pourront jamais étouffer entièrement vos vaines excuses et vos sophismes , songez aux peines , aux travaux continuels auxquels va vous condamner celte ardeur de la fortune qui vous agite; aux regrets vifs et cuisans qu'elle vous annonce , si votre poursuite laborieuse ne vous fait pas atteindre l'objet de vos vœux ; aux soucis aux inquiétudes qu'elle vous prépare , pour conserver, pour mettre en sûreté, pour faire valoir, pour améliorer ce que vos veilles et vos sueurs auront pu vous acquérir. Insensés que vous êtes , vous pourriez , en tenant voire appétit des richesses dans de justes bornes , en vous contentant de jouir chrétiennement de ce que Dieu vous a accordé , ou en ne cherchant à l'augmenter qu'avec une religieuse modération , couler des jours heureux , sereins et tranquilles. Le gouvernement honorable de votre maison, la prudente administration de votre bien , la sage amélioration de vos revenus , vous feroient goûter les doux plaisirs de la société #

2G4 st'R l'avarice.

et les fruits précieux de l'amitié, au sein d'une famille qui vous devroit son aisance et son bonheur. Mais, hélas ! en donnant entrée dans votre coeur au démon enragé de l'avariée, quelle vie fatigante, inquiète, troublée, pleine de soucis v et de remords , vous allez mener , objet de l'envie, du mépris, de l'indignation publique.

Page 1