VI. L'avarice est odieuse à Dieu
Et, ce qui est le plus affreux des malheurs, objet de la colère divine. Parcourez les livres sacrés : vous verrez l'Esprit saint qui les a inspirés tonner contre celle malheureuse passion.
Il nous dit, au livre des Proverbes, que les actions de tout avare sont des embûches qu'il tend à son propre sang, des fraudes qu'il machine contre son âme (1). Dans l'Ecclésiastique, que rien n'est plus criminel que l'avare (2). Dans Isaïe, que malheur à ceux qui ajoutent maison à maison, qui joignent champ à champ, jusqu'aux conûns du pays. Croient-ils devoir habiter seuls la terre (5).? Dans Jérémie, que celui qui a mis sa confiance dans les trésors sera
(1) Ipsi contra sanguincm suum insidianturj et moliuntur fraudes contra animas suas : sic semitx omnis avari. Prov. 1. 18, 19.
(2) Avaro niliil seelestius. Eccli. x. 9.
(3) Va? qui conjungitis domum ad douium, et agrum agro copulatis , usquè ad terminum loci ! Numquid habitabitis vos soli in medio terra?? Is. v. 8.
sur l'avarice. 2Ô5 pris (1). Dans Baruch, que ceux qui thésaurisent l'argent et l'or, dans lesquels les hommes mettent leur confiance, qui acquièrent sans fin, qui sont agités de la passion des richesses, qui ne mettent pas de terme à leurs travaux , ont été exterminés, et sont descendus aux enfers (2). Dans Ezéchiel, que Dieu a appesanti ses mains sur l'avarice (3). Dans Àmos, que le malheur tîst destiné à ceux qui sont opulens dans Sion, et qui mettent leur confiance dans la montagne de Samarie, grands de la terre, chefs du peuple qui marchent avec pompe et avec faste, parmi le peuple d'Israël (4). Et observons que ce ne sont pas seulement les effets criminels de l'avarice, les crimes divers qu'elle fait commettre, que le Seigneur condamne aussi fortement. C'est le sentiment même, c'est le désir de la richesse, c'est l'attachement à la richesse, c'est Ja. confiance dans la richesse, c'est le soin in-
(1) Pro eo quod habuisti fiduciamin munitionibus , et ha thesauris tuis, tu cruoque cap ie ris. Je rem. xlyiii. 7.
(a) Qui argenrum thésaurisant, et aurum, in quo confi • dunt hommes, et non est finis acquisitionis corum, <jui argentum fabricant, et solliciti sunt, nec est inventio operum Ulorum , ex termina ti sunt , et ad inferos descenderunt. Baruch. m. 18, 19.
(3) Eccè complosi manu* meas super avaritiam tuam. Ezech. xxii. i3.
(4) V» qui opulenti estis in Sion , et confiditis in monte Samaris , optimates capita pupulorum , ingredientes pompaii«èdomum Israël. Amos* ti. 1.
266 sua l'avarice*
quiet d'acquérir la richesse. Dans la nouvelle loi, la proscription de cet esprit d'intérêt est plus fortement prononcée encore. Voyez le divin Sauveur ne recommander aucune vertu aussi impérieusement que la charité; ne condamner aucun vice aussi positivement que l'intérêt. Quels termes plus opposés entre eux que la charité fraternelle et l'intérêt? L'une est un sentiment tendre qui nous porte au bien du prochain : l'autre un instinct exclusif qui rapporte tout k soi. La charité, dit l'Apôtre, ne cherche point ses propres avantages (i) : mais hélas! ajoute-t-il ailleurs, chacun ne s'occupe que de son utilité personnelle (2). La charité travaille sans cesse au bien des autres, même à ses propres dépens : l'intérêt ne travaille que pour son bien particulier, sans s'embarrasser du détriment du prochain. Tout ce que la charité rassemble, l'intérêt le divise : il oppose tout ce qu'elle réunit. Et puisque la charité est incontestablement , dans notre religion, la première des vertus, peut-on douter que l'avarice ne soit un des vices les plus criminels? Aussi considérez ce que fait Jésus-Christ pour déraciner cette détestable passion. Dans le décaloguc, non seulement l'usurpation, mais même le désir du bien d'autrui étoit interdit (3). L'Evangile va biea
(1) Carit'ts non quaerit qua* sua sunt. i. Cor. xm. 5. (a) Omncs qua? stia sunt quaeiunt. Philipp. 11. ai. (3) Non concupisccs uxoicm proximi tui, non domuni ,
sun l'avarice. 267 plus loin. Il ordonne de distribuer libéralement ce qu'on a. Il exhorte à ne pas revendiquer ce qui est injustement enlevé, et à ne pas empêcher celui qui emporte l'habit de prendre même la tunique (1). Pour détruire plus efficacement l'avarice, notre sainte loi crée de nouvelles vertus qui la combattent et l'anéantissent. Pour terminer toutes les disputes sur l'intérêt injuste, elle va jusqu'à exhorter à remettre ce qu'un juste intérêt permet de réclamer (2). Homme qui vous sentez du penchant pour l'argent, ces préceptes, ces conseils vous paroissent bien austères : ils blessent votre sensibilité. Le cheval montre quelquefois sa bouche ensanglantée du frein qui le dirige, et les bêtes féroces, leur peau déchirée par la chaîne qui les relient.
Aimeriez-vous mieux les voir aller libres, s'abandonnant à leur impétuosité, à leur fureur ? Plus indompté, plus cruel, l'intérêt a besoin de liens plus forts encore. Est-il étonnant qu'ils paroissent trop durs à ce qu'ils resserrent. Et ce n'est pas seulement l'amour du prochain, c'est aussi l'amour de Dieu que l'attachement dés-
non agnun, non scrvum, non ancillam, nonbovem, non asinum , et universa quae illius sunt. Deut. y. ai.
(1) Ab eo qui aufert tibi vestinientum, etiam tunicam noli prohibcre. Omni autea* pelcnti te tribue : et qui aufert quœ tua sunt nè répétas. Luc. vi. 29, 3o. flfatth. v. 40, fa.
(2) Jam quidem omnino delictum est in vobis quod judicia habetis intcr vos. Quarè non magis injuriam accipitis ? Quarè non magi* fraudem patiinini? 1. Cot- vi. 7.
268 sir l'avarice.
ordonné à la richesse étouffe dans le cœur. 11 est encore sorti de la bouche de Jésus-Christ cet oracle, que nul ne peut servir à la fois ces deux maîtres, Dieu et l'argent; et qu'on ne peut chérir l'un sans renoncer à l'autre (i). C'est que ces deux amours sont, par leur nature, absolument exclusifs. Il est de foi que Dieu veut être aimé uniquement; en sorle que toutes les autres affections soient subondonnées, et même relatives à celle qu'on lui porte. Il est d'expérience constante que l'amour de l'argent, quand il s'est emparé d'un cœur, le remplit tout entier (2), occupe toutes ses pensées, absorbe toutes ses affections, anime tous ses désirs, dirige tous ses mouvemens, emploie toutes ses facultés. Le père de famille borne ses devoirs à enrichir ses enfans. Le négociant croit que les obligations de son état consistent à accroître, sans bornes, sa fortune. L'ecclésiastique ne s'occupe qu'à accumuler des bénéfices. Considérez cet homme qui n'a ni enfans, ni frères, ni amis à qui il doive transmettre sa fortune; voyez-le sans cesse occupé de Por : ses yeux ne se rassasient pas de le contempler; ses mains ne se lassent pas
(1) Nemo pofest du obus dominis servire. Aut enim unum odio habebit, et alterum dîligct , aut unum sustinebit, et alteram coatemnet. Non poteslis Deo servire, et mammotue. Matth. vi. 24.
(a) Ubi thésaurus vester est, ibi cor et vestrum erit. Lu€. xii. 34.
sur l'avarice. 2G9
de l'entasser (1). A juger de tous ces hommes par leurs actions, on croiroit qu'ils n'ont été créés que pour amasser de l'argent (2). En réfléchissant sur cette contrariété si forte entre l'esprit de la religion et l'esprit d'intérêt, sur cette opposition si formelle entre l'amour de Dieu et l'amour de la richesse , pouvons-nous être étonnés du terrible anathème prononcé par Jésus-Christ, non pas précisément contre les riches , mais contre ceux qui mettent leur confiance dans la richesse : qu'il leur est plus difficile d'entrer dans le royaume des cieux, qu'à % un cable do passer par le trou d'une aiguille (3).
Ce seroit un travail infini de réunir tous les foudres que l'Esprit divin, qui a dicté les livres saints, lance dans une multitude d'endroits contre les amateurs de la richesse. Nous passerions aussi de beaucoup les bornes que nous nous prescrivons, si nous rappelions ce que tous les saints pères en ont dit unanimement. Mais, pour sentir combien est funeste celle passion, considérons combien en est forte la tentation, combien en sont déplorables les efFets.
(1) Unus est, et secundum non habet , non fJium, non fratrem , et tamen laborare non cessât j nec satiantur oculî ejus clivitiis. Eccli. îv. 8.
(2) i£»tiraavcrunt conversa tioncm vite compositam ad
luernm. Sap. xv. 12.
(3) Quàm difficile est confidentes in pecuniis ia reçnum Dei introire. Facilius est camelum per foramen acûs trnnsire > quàm divitem in t rare in regnum Dei. Luc, xyiii. ?5.
9yo sur l'avarice.