LVI. Scveritc de la satisfaction
Cette satisfaction que nous devons à Dieu seroit -elle une molle et foible réparation? Consistcroit-elle dans quelques courtes et légères pratiques ? Ne faisons pas à la Justice divine l'injure de penser qu'elle se contente de quelques actes passagers de religion , qui ne coûtent rien à la sensualité , et qui ne sont pas des punitions. Les vrais pénitens se gardent bien d'en juger ainsi. Ce sont ceux qui ne sont pas véritablement convertis, qui se bornent à çes simulacres,
à ces fantômes d'expiation. Nous voyons les fruits de pénitence constamment proportionnés à la contrition qui les produit; abondans, si elle est vive ; médiocres , si elle est légère ; nuls si elle n'est pas réelle. Exemples et principes , tout nous montre que la satisfaction , pour être suffisante et salutaire, doit être sévère. Disciples d'un Dieu qui , tout innocent qu'il étoit, est venu faire, pour nos péchés dont il s'étoit chargé, la réparation la plus rigoureuse, nous convient-il, criminels que nous sommes, de contester, de marchander avec lui , s'il est permis d'user de ce terme , sur l'étendue plus ou moins grande de nos satisfactions ? Ils sont bien loin de nos jours ces temps heureux de la vraie, de l'austère, de la réelle et efficace pénitence , oii les fidèles , pleins de l'esprit de Jésus-Christ , pour des fautes, qui souvent n'étoient pas des plus graves , se livraient aux exercices les plus pénibles, les plus humilians de la satisfaction ; séparés du reste des fidèles , prosternés contre terre , passant des années entières dans de longues prières , dans des larmes abondantes , dans des jeûnes fréquens et rigoureux, sous dedursetdéchirans cilices. Elle n'existe plus que dans la mémoire des hommes , cette sainte et précieuse discipline, si digne de la majesté d'un Dieu offensé, ornement d'une religion céleste , frein puissant et salutaire des pécheurs. Elle n'existe plus
parmi nous. Malheur h notre foiblesse , à noire fausse délicatesse , à notre lâcheté , d'avoir forcé l'Eglise à la faire cesser. Comme dans la violente tempête le nautonier prudent jclle à la mer la partie la plus pesante de la charge du vaisseau , pour sauver le vaisseau même, notre sage mère , a cru devoir se relâcher de ce que sa discipline avoit de plus rigoureux sur la pénitence , pour ne pas laisser perdre entièrement la pénitence. Mais, en tempérant la rigueur de ses règles, elles conserve toujours son esprit. Si la discipline ecclésiastique est changée, la Justice divine ne l'est pas : elle exige toujours, pour les offenses qui lui ont été faites, une réparation convenable, ou dans ce monde, ou daus l'autre.
Considérons en effet l'idée que nous donne la tradition , de l'action du pénitent satisfaisant à la justice suprême. Selon saint Augustin, et plusieurs autres saints pères, l'homme s'érige dans son propre cœur un tribunal. Il fut le dénonciateur de ses fautes dans la confession : dans la satisfaction, il en devient le juge et le vengeur. Tertulien nous le représente comme étant , dans la pénitence extérieure , le lieutenant de Dieu. C'est le jugement de Dieu qu'il prononce; c'est la punition de Dieu qu'il inflige (i). Le souverain Législateur retient le
(i) Videtc quid faciatis; non enim hominis exerce tis judi-
droit de faire grâce ; il nous charge d'infliger le châtiment. En se réservant l'usage de sa miséricorde par l'absolution , il nous confie l'exercice de sa justice dans la satisfaction. Il nous remet entre les mains ses intérêts contre nousmêmes. Il nous ordonne de prévenir, par notre jugement dans cette vie, le jugement qu'il doit porter sur nous quand nous en sortirons. Si nous nous châtions suffisamment, il ne nous châtiera pas; si nous ne nous imposons pas une punition sévère, il nous en infligera une bien autrement terrible (i). Ministres du Seigneur, dans cette partie de notre pénitence , nous devons faire ce qu'il fera lui-même , lorsque nous comparoîtrons devant lui. Nous devons porter sur nous un jugement qui ne soit ni obscurci par l'erreur, ni affoibli par la passion , ni corrompu par nos intérêts charnels. Car il seroit infiniment dangereux de nous le dissimuler :
en nous confiant sa justice , Dieu ne s'en dépouille pas. Il réserve l'appel de nos jugemens à son tribunal suprême , et , lorsque les temps qu'il a fixés seront arrivés, il jugera toutes les justices (a). Il est donc non seulement d'une
cium, sed Dci : et qnodcuracjuc judicaveritis in vos redundabit. ii. Parai, zix. 6.
(1) Quod si nosmetipsos dijudicaverimus , non utkniè judicaremur. Diim judicainnr autem , à Domino corripimur , ul non cumhoc mundo damnemur. 1. Cor. zi. 3i, 3a.
(3) Cùm accepero tempus , ego justitias judicabo. Psalm. lxziv. 3.
évidente convenance , non pas seulement d'une très grande utilité , mais d'une stricte et rigoureuse équité, que notre pénitence extérieure soit proportionnée aux péchés qu'elle nous fait expier. Nous disons proportionnée ; non pas sans doute en ce sens qu'elle égale la grandeur de nos offenses. Jésus- Christ seul a pu offrir , et a offert à Dieu une réparation digne de lui , une réparation telle que l'exigeoit l'énormité infinie du péché. Mais nous disons que la satisfaction doit avoir une proportion avec nos péchés considérés relativement à nous , c'est-àdire avec leur nombre , leur grièveté , leur durée , l'attachement que nous y avons pris , l'habitude que nous en avons contractée. La justice pénitentielle est à la fois une justice divine, puisque c'est pour Dieu et à la place de Dieu qu'elle se rend; et une justice humaine , puisque c'est par l'homme qu'elle s'exerce.
Comme ministre de la justice divine , le pénitent doit effectuer sur lui-même ce qu'ordonna l'ange de l'Apocalypse. Autant il fut dans la vaine gloire et dans les délices, autant infligez* lui de supplice et de douleur (1). Comme exécuteur d'une justice humaine, il est tenu de suivre la loi de tous les tribunaux : que la me-
(i) Quantum glorificavit se , et in deliciis fuit , tajitùm date illi tormentum et lucluoi. sfpoc. xvm. ~.
-sure des punilions soit celle des délits (1). Quelle est cette mesure précise qu'il doit obiserver ? On sent qu'il est impossible de la fixer. Mais de cela même que la proportion du péché et de la peine ne peut pas être exactement déterminée, il résulte que la peine doit être sévère. Le coupable, devenu son propre juge, reconnoîtra, s'il est vraiment pénitent, ou même seulement raisonnable , qu'il est bien plus dangereux pour lui de faire pencher la balance , remise entre ses mains, du côté de l'indulgence, que du côté de la rigueur. Son intérêt, comme son devoir , est de se punir plutôt trop sévèrement que trop mollement.