III
qui attachent. L'âme molle et foible contemple avec une vive terreur les peines satisfacloires, ainsi grossies par l'imagination : elle se décourage, et regardant la pénitence comme audessus de ses forces , elle désespère de pouvoir l'accomplir. Le libertin , au contraire , se réjouit de cette exagération des saintes rigueurs , ravi de saisir un prétexte pour s'en dispenser. Aussi sont-elles bien rares les sincères, salutaires et efficaces pénitences. On voit de tous côtés de grands pécheurs : on cherche inutilement les vrais pénitens (1). 8. Ambroise avoit trouvé plus d'hommes dont l'innocence se fût conservée , que d'hommes qui l'eussent réparée. On veut bien regarder le péché comme un malheur qui demande des regrets , mais non comme un crime qui mérite des châtimens.
Ainsi on aggrave son mal par le remède même qui devroit le guérir : on s'enfonce dans le péché par le moyen présenté pour s'en retirer.
Pour se soustraire au devoir de la pénitence extérieure , on allègue divers prétextes : celui-ci sa santé , qui le rend incapable de mortification ; celui-là la modicité de sa fortune , qui le met hors d'état de faire des aumônes; cet autre les devoirs de son état , qui ne lui laissent pas le
(i) Attendi , et auscultavi : nemo quod bonura est loquitur : nullos est qui agat pœnitentiam super peccato suo , dicens : Quid feci? Omnes conversi sunt ad.cursura suum, quasi equus impetu vadens ad pralium. Jerem. tiii. 6.
SUR LA PÉNITEISCE. 125
temps de vaquer aux exercices pénitentiels.
Prétextes d'abord toujours faux , qui n'empêchent que la pratique de la pénitence , et qui laissent toute liberté de se livrer à la dissipation, aux plaisirs, aux folles dépenses. Prétextes ensuite qui , quand ils seroient fondés sur la vérité, seroient encore insufflsans. Ce qui peut rendre impossibles certaines œuvres satisfactoires, n'ôte pas la liberté d'en exercer d'autres. Veuillez expier vos péchés; vous en trouverez une multitude de moyens. Dieu n'exige de vous que ce que vous pouvez ; et il vous fera, par sa grâce, pouvoir ce que vous voudrez. D'autres pécheurs osent trouver la mesure de la pénitence extérieure trop grande pour les fautes. Le péché , disent-ils , n'a duré qu'un instant , pourquoi exige-t-il un long temps de satisfaction? Appliquez ce raisonnement, que vous faites sur les maladies si funestes de votre âme, aux maladies de votre corps , et demandez pourquoi on vous ordonne un long régime pour réparer les suites de maux qui ont été vifs et rapides. Appliquez ce que vous dites des peines temporelles , prescrites pour expier le péché , aux peines éternelles préparées pour le punir; dites de même : L'acte du péché n'a duré qu'un moment, comment peut-il attirer des siècles éternels de châtiment? Oui , la durée de l'action coupable est instantanée; mais sa grièveté est immense, à raison de l'Etre infini qu'elle
offense. C'est dans lui une grande bonté de n'exiger pour satisfaction que des peines bornées à un certain temps.
LVIH. Douceurs de la satisfaction.
Mais , ô malheureux pécheurs ! que la pusillanime frayeur des exercices satisfacloires arrête sur le seuil de la pénitence , qui ne jugez de leur austérité que par vos terreurs , de votre foiblesse , que par les inclinations qui vous dominent encore, ah! désabusez-vous; sortez de cette erreur plus funeste encore que celles qui vous entraînèrent dans le crime, puisqu'elle vous empêche d'en sortir. En vous appelant à la pénitence extérieure , vous demandons-nous de vous retirer de toute société ; d'aller avec les Antoine habiter les déserts ; de vous soumettre aux austérités des Hilarion et des Jérôme ?
Quand même votre Dieu offensé mettroit à ce prix le retour de son amitié et votre salut éter-r nel, vous devriez encore trouver ces biens infinis achetés bien peu chèrement. Qu'une plaie mortelle afflige votre corps : vous demandez au chirurgien d'y porter le fer ou le feu, et de vous faire souffrir les douleurs les plus vives , si elles sont nécessaires pour vous conserver la vie.
Mais non, la douce loi de l'Evangile ne vous impose pas ces sacrifices si rigoureux. Ce sont des actes d'héroïques vertus , qu'elle réserve à
quelques âmes privilégiées. Elle n'exige de vous que des travaux de quelque temps, proportionnés à vos forces. Et même ces peines ne vous effraient si prodigieusement, que parce que vous ignorez , ou que vous ne voulez pas considérer les douces et abondantes consolations qui les accompagnent, les tempèrent, les rendent précieuses, agréables et chères. Mondains, qui ne connoissez d'autre bonheur que de satisfaire vos passions , vous ne pouvez pas comprendre le bonheur bien plus grand de les avoir vaincues. Elle est étrangère à vos cœurs cette joie si douce , si pure , dont est inondée l'âme qui se sent déchargée du poids accablant et honteux de ses iniquités (1). Peut-on se former l'idée d'un sentiment que l'on n'a pas éprouvé? Pour vous mettre en état d'en juger, commencez par en faire l'épreuve. Vous ne connoîtrez la pénitence qu'en la faisant. Ou , si l'aspect de ses rigueurs vous intimide trop, interrogez au moins , votre raison elle-même vous le conseille , interrogez ceux qui ont eu le courage de s'en charger; qui furent ce que vous êtes, qui se sont rendus ce qu'ils sont; qui ayant passé par l'un et l'autre état , en connoissent pleinement, et par expérience, les plaisirs et les peines. Voyez s'il en est un seul
(i) Beati quorum remisse sunt hiiquitates , et qaorum tecta tunt peccata. Ps.fœj. t.
qui se repente, qui , au contraire, ne se félicite pas sans cesse du salutaire parti qu'il a pris; qui regrette vos jouissances, et déplore ses privations; qui consente à échanger ce que vous appelez ses peines contre vos joies. Tous, au contraire, comparant ce qu'ils ont abandonné à ce qu'ils ont acquis, les plaisirs passagers du vice accompagnés, et vous le savez bien, d'agitation, de trouble, de remords, aux rigueurs de la pénitence qui rendent le calme à l'âme, et la paix à la conscience; tous vous répondront que dans la pénitence les jouissances sont, non seulement plus solides, mais plus abondantes et plus douces , que dans le vice. Au contraire les contradictions , les anxiétés , les douleurs, les peines de tout genre, sont plus multipliées, plus continuelles, plus cuisantes dans le péché. Salomon a connu tout ce qui se fait sous le soleil , a satisfait tous ses désirs , s'est livré à tous les plaisirs , a savouré tous les genres de délices : il n'a trouvé dans tout cela que vanité et affliction d'esprit (i). Mais David, parmi les douleurs multipliées que
(i) Vidi cuncta quae fiunt sub sole : et eccè uni versa vanitas, etafflictio spiritiîs. EccL i. 14.
Dixi ego in corde meo : Vadam, et afflua m deliciîs, et fruar bonis : et vidi qu6d hoc quoque esset vanitas. Ibid, n. i .
Et omnia quae desideraverant oculi mei non negavi eis, nec prohibui cor m eu m quin omni voluptate frueretur, et
oblectaret se in his quae praeparaveram Vidi in omnibus
vanitatem et afflictionem animi. Ibid. 11. 10,11,
iui causoient ses péchés passés , sentoit plus vivement la joie dans son âme, par les consolations qu'y versoit la main bienfaisante du Seigneur (1). Et de même saint Paul, au milieu de ses incroyables travaux , de ses souffrances continuelles et extrêmes , bénit le Père des miséricordes qui le console dans toutes ses tribulations , parce qu'autant sont multipliées les peines et les douleurs qu'il ressent , autant sont abondantes les consolations dont Jésus-Christ inonde son âme (2). Voyez les saints pénitens de la Thébaïde plus satisfaits , plus joyeux dans leurs déserts , que les complices de leurs péchés qu'ils avoient laissés dans les désordres du monde , trouvant plus de délices à expier leurs péchés qu'ils n'en avoient ressenti à les commettre. Ecoutez saint Augustin , qui avoit fait l'une et l'autre épreuve, déclarant les larmes de sa pénitence plus douces que celles qu'il avoit autrefois versées sur des théâtres profanes. Les rigueurs de la pénitence sont des remèdes amers au moment où on les prend, mais qui donnent
(1) Secundiim raultitudinem dolorum meorum in corde meo, consolationes tuœ laetificaverunt animam raeam. Ps. xciii. 19.
(a) Benedictus Deus, et Pater Domini nostri Jesu Christi, Pater misericordiarum , et Deus totius consolationis , qui
consolatur nos in omni tribulatione nostrâ Quoniam si-
eut abundant passiones Christi in nobis , ita et per Ghristum abundat consolatio nostra. 11. Cor. 1. 3 , 4 > 5.
128 SCK LA PÉNITENCE.
la satisfaction de la santé. Les plaisirs du vice sont des poisons qui flattent d'abord le palais , et déchirent ensuite douloureusement les entrailles.
Une autre considération doit vous adoucir de beaucoup les travaux de la pénitence; c'est qu'ils vous sont un motif puissant de confiance* Plus vous vous y livrez avec ardeur , plus vous avez lieu d'espérer que votre pénitence a été efficace. Le zèle avec lequel vous vous portez à l'expiation de vos péchés vous est un gage qu'ils ont été remis. De tous tes signes d'une bonne et salutaire pénitence , c'est là le plus certain. Tous les autres peuvent avoir de l'obscurité , laisser du doute. Les dispositions intérieures de notre cœur ne nous sont pas toujours pleinement connues; ce n'est que par les actions qu'elles produisent que nous pouvons nous en assurer; ce n'est que par ce qui sort de cet abîme obscur que nous pouvons juger de ce qu'il renferme. Les dignes fruits de pénitence annoncent les dignes pénitens. Ils sont des fruits de vie pour le temps; ils achèvent de rétablir la santé de l'âme guérie , il est vrai , et retirée de la mort par l'absolution , mais encore foible et languissante de sa maladie. Ils sont des fruits de vie pour l'éternité, en ce qu'ils communiquent à l'aine l'ardeur d'y aspirer, le courage d'y tendre , la force d'y parvenir.