‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienne (volume 2)Chapitre 65 sur 157 · XVI. Illusion de compter sur l'affaiblissement des passions · texte numérisé non relu

XVI. Illusion de compter sur l'affaiblissement des passions

C'est une étrange idée , d'imaginer que les liens qui nous attachent au péché se relâcheront d'eux-mêmes. C'est connoître bien mal la nature des passions , de croire qu'elles s'affoibliront avec les années. Le caractère propre des passions est l'insaliabilité. On peut bien pour un moment les satisfaire : les contenter entièrement est une chose impossible. Leur coupe empoisonnée , au lieu d'étancher la soif, l'irrite. Leurs jouissances ne servent qu'à les exalter. Plus on leur a accordé , plus elles exigent. Ainsi le çours des années , au lieu de tes.

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modérer, les anime; loin d'alléger leur joug, l'aggrave. Considérez ces vieillards, que vous avez connus autrefois avares, ambitieux, orgueilleux, envieux, vindicatifs, intempérans; vous apercevez-vous que leurs passions se soient affaiblies , qu'ils en soient moins impérieusement gouvernés? Et celle même des passions, qui sembleroit le plus devoir céder à la force destructive du temps, s'éteint-clle avec l'impuissance de la satisfaire ? Vous savez à quels écarts elle entraîna les derniers jours de Salomon. Et ne voyez-vous pas continuellement ses malheureuses victimes s'efforcer de ranimer sous les glaces de la vieillesse , ou dans des sens flétris par la débauche , les feux impurs de leurs jeunés années.

Témoin de ces exemples multipliés , continuels , journaliers , vous espérez qu'il en sera . autrement de vous. Pensez-vous donc que vos passions soient d'une autre nature, qu'elles soient moins ardentes que celles des autres , vous qui les trouvez tellement fortes , que vous vous prétendez dans l'impuissance d'y résister ?

Mais je le veux bien encore : ne vous régler point par les exemples d'autrui : ne jugez que d'après vous-même : ne vous en rapportez qu'à votre expérience. C'est à votre propre conscience , que je vous cite. Rappelez-vous les premiers temps de votre chute. Comparez ce

que vous étiez alors à ce que vous êtes devenu» Pouvez-vous vous dissimuler, que chaque pas que vous avez fait dans le péché vous y a de plus en plus engagé; que chaque jouissance, que vous avez goûtée dans des plaisirs défendus , vous y a plus fortement attaché; que chaque coup que vous avez porté à votre âme , a agrandi et envenimé la plaie que vous y aviez faite ? Aviez-vous prévu , lors de vos premières fautes, le point d'iniquité où elles voua ont amené? Ah! dans ce temps que j'ose appeler heureux, en comparaison de celui où vous êtes, votre retour à Dieu étoit encore facile. Mais chique jour vous en avez augmenté les obstacles. Dans la même proportion se sont continuellement accrus, et votre goût pour le péché , et votre dégoût pour les choses de Dieu. Les pieux désirs de conversion^ sont et moins vifs, et moins fréquens. Les remords sont moins cuisans : et cependant quelle différence entre vos fautes d'alors , et vos désordres actuels ! Les grandes vérités de la religion ne font plus la même impression sur votre esprit. La perspective des flammes vengeresses ne vous imprime pas une aussi grande terreur, quoique vous vous en soyez rendu plus digne.

L'espoir des récompenses éternelles ne vous inspire plus autant d'ardeur, depuis que vous vous en êtes éloigné. Les lectures salutaires ne vous trouvent pas aussi disposé à en profiter ,

les exhortations de ia chaire évangélique aussi docile , les sages leçons d'un directeur, si vous daignez encore les écouter, aussi soumis. Osez me démentir, si tout ce que je vous dis n'est pas véritable , si ce n'est pas l'histoire de votre cœur, que je vous retrace.

En vous voyant augmenter ainsi chaque jour les empêchemens de votre retour à Dieu , je me figure un voyageur arrivant à un ruisseau encore près de sa source , et qu'il ne seroit pas difficile de traverser. Mais , retenu par les agrémens du rivage , il imagine d'en suivre le cours en descendant , espérant trouver quelque pont qui lui permette de le franchir. À chaque pas qu'il fait, il voit l'eau devenue plus grosse, et plus rapide , par l'accession de nouvelles fontaines, jusqu'à ce qu'enfin elle lui présente un fleuve large et profond , dont le passage est devenu beaucoup plus difficile.

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