‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienne (volume 2)Chapitre 81 sur 157 · V. Pourquoi sont instituées les dignités · texte numérisé non relu

V. Pourquoi sont instituées les dignités

Ce seroit faire injure à la Providence d'imaginer qu'elle a institué les dignités humaines pour le vain honneur de ceux qu'elle en a revêtus. Ce n'est que pour l'utilité publique qu'elle les a établies. Elle a voulu qu'il y eût des riches pour soulager les pauvres, des grands pour protéger les petits, des forts pour défendre les foi-, bles, des puissans pour secourir les opprimés. Son intention a été que, par une réciprocité de

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respects d'une part, de bienfaits de l'autre, la société se maintint dans un équilibre constant. Ainsi sa profonde sagesse fait tendre la diversité des conditions à un seul et même but; et, par les devoirs différons qu'elle leur impose, les fait toutes concourir à un effet commun. Par les services mutuels qu'elle leur prescrit, elle arrête les murmures des uns, et prévient l'orgueil des autres. Pauvres du siècle, ces hommes que vous voyez, avec envie, élevés au-dessus de vos têtes, c'est pour votre bien qu'ils y ont été placés. Vous seriez bien plus malheureux s'ils n'y étoient pas. Si vous avez envers eux des devoirs qui vous affligent, ils en ont envers vous de plus stricts, de plus étendus, de plus pénibles. Et vous, grands de la terre, vous ne pouvez, sans renoncer à votre raison , méconnoître le principe, la nature, l'objet de votre grandeur. Vous n'êtes plus à vous : vous appartenez à ceux que la Providence vous a soumis. Si, à un égard, Us vous sont subordonnés, vous l'êtes k eux d'une autre manière. Votre domination n'est autre chose qu'un ministère , qui , en vous donnant sur eux quelques droits, leur en donne pareillement sur vous. Vous leur êtes aussi redeva- . bles de votre protection et de vos secours, qu'ils le sont envers vous de leur respect et de leur obéissance. Vous l'êtes même davantage : parce que vous vous devez à eux entièrement, et sans réserve. Toutes vos actions, toutes vos pensées

sur l'ambition. i85 doivent tendre à leur bien : vous ne devez presque avoir des vertus que pour eux. Sans doute il entre dans Tordre de vos devoirs de ne pas laisser affaiblir votre autorité, avilir votre rang. Mais c'est encore pour l'avantage de vos inférieurs, que vous devez maintenir envers eux votre dignité : c'est parce que leur respect est nécessaire à leur bonheur : c'est parce que sans leur soumission vous n'auriez pas le pouvoir de faire leur bien. Ainsi, au lieu de vous réjouir de votre élévation, il vous convient d'être dans la frayeur de la terrible responsabilité dont elle tous charge. Au lieu de vous enorgueillir, elle doit vous humilier à la vue des immenses obligations qu'elle vous impose. Quelle étendue , quelle pénétration d'esprit, pour discerner le bon droit ! Quelle vigilance, pour n'être jamais surpris par la fraude ! Quelle application continue, pour fournir à tous les soins, et faire face à toutes les affaires! Quelle droiture de cœur, pour n'agir jamais en vue de son intérêt personnel, et n'en être pas même soupçonné!

Quelle fermeté, pour résister au crédit, à la séduction, et même à une juste pitié! Quel courage , quelle énergie , pour s'opposer aux hommes puissans, et, comme dit l'écriture, briser leurs iniquités (i)! Quelle modestie, pour re-

(i) Noli ficri judex, nisi virtute valcas irrumpere inicruitates : ne forte extimescas faciem potentis, et ponas scandalum in aiquitate tuà. Eccli. th. 6.

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pousser l'adulation ! Quelle force de caractère, pour braver les vaines censures! Quelle élévation d'âme, pour se mettre au-dessus du respect humain ! Quelle modération, pour n'employer jamais l'autorité comme un bien dont on est maître, mais pour la ménager constamment, comme un dépôt dont on est comptable; n'envisageant en toutes choses ce que l'on peut, que pour satisfaire à ce que l'on doit.

Vl. Nécessité de la vocation.

A la vue de tant de devoirs si rigoureusement prescrits, de tant de qualités dont la réunion est indispefnsablement nécessaire, quel homme, grand Dieu ! s'il est seulement éclairé de quelques foibles lueurs de raison, s'il n'a pas perdu tout principe d'honneur et de probité , osera souffrir qu'on le charge d'un emploi important? Ce sera celui que vous y aurez appelé. Votre vocation à un état suppose ou rend l'homme propre à cet état. Elle le choisit doué de talens et de vertus, oh elle les lui confère. En le lançant dans la carrière, elle l'y suit, et l'y soutient constamment. Mais qu'il se garde de présenter ses épaules à ce pesant fardeau , celui à qui il n'est pas imposé par vous. Il y succombera infailliblement; parce que votre main tutélaire ne l'aidera pas à le supporter. C'est une vérité incontestable, et qui appartient à la foi, que, pour entrer

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dans un état quelconque la vocation de Dieu est indispensable. En faisant de la société civile un corps, il assigne à chacun des membres dont il le compose, la place qu'il y occupera, les fonctions qu'il devra exercer (1). Lui seul connoît la mesure et l'espèce des qualités dont il les a doués, la relation et la proportion qu'elles ont avec les divers emplois. Lui seul distribue, selon son bon plaisir, les grâces nécessaires pour remplir les devoirs de chaque état, les attempère aux différens caractères, les adapte aux diverses obligations (a). Voyez dans l'évangile le père de famille répartir diversement les talens qu'il laisse à ses serviteurs, et les confier à chacun d'eux, selon la vertu qu'il leur connoît (3). C'est donc une erreur bien dangereuse, mais bien commune, d'imaginer que ce n'est que pour se présenter à l'entrée du sanctuaire, ou du cloître, qu'une vocation divine est nécessaire. Quoi ! celui dont les décrets suprêmes règlent tout l'ordre de la société n'auroit pas le droit de choisir les instrumens par lesquels il la dirige? 11 abandonneroit au hasard, au caprice

(1) Totura corpus compactum et connexum per omnem juncturam subministrationis sccundùm opéra tionem , in mens lira m uniuscujusque membri, augmentum corporis facit in xdificationem suî. Ephes. iv. 16.

(2) Unicuiquc nostrûm data estgratia, sccundùm mensurara donationis Christi. lbid. 7.

(3) Uni dédit quinque talenta, alii duo, alii vero unum, uniquique sccundùm propriara virtutem. Malth. xxv. i5.

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des voloulés humaines, aux intrigues de l'ambition, aux prétentions de l'orgueil, la destination de ceux qui régiront les affaires publiques; qui fixeront tous les droits, et feront observer toupies devoirs; qui manieront les intérêts des cités, des provinces, des états; qui du haut des tribunaux prononceront sur les fortunes et sur les vies des citoyens ! Non : ce que dit saint Paul, que nul ne doit s'arroger l'honneur de l'état ecclésiastique, s'il n'y est appelé comme Àaron (1), doit être appliqué à tous les honneurs de cette vie : et cet apôtre lui-même étend le principe à tous les états de la société. Que chacun, dit-il, marche selon la vocation qu'il a reçue, d'après les dons qui lui ont été accordés. Qu'il se tienne devant Dieu dans l'état auquel Dieu l'a appelé (2). Cet état est notre voie, le ciel notre terme, la vie le pays que nous traversons. Le voyageur, dans une terre inconnue, suit le guide fidèle qui le mène. Ne sommes-nous pas heureux d'avoir, dans notre pèlerinage, pour indicateur de la route, celui qui nous l'a tracée, pour conducteur, celui qui nous défendra contre les ennemis. Marchons donc avec une constante fidélité dans cette route, la

(1) Nec quisquani sumit sibi honorera; sed qui vocatur k Deo tanquam Aaron. Hebr. v. 4-

(a) Unicuiquc sicut divisit Dcus, unumqucmque sicut vocavit Deus ita ambulet... Uniisquisquc in quo vocatus est perniancat apud Deum. i. Cor. vu. 17,

sur l'ambition*. 189 seule qui aboutisse au terme. Craignons de nous égarer dans des voies étrangères, qui nous mèneraient infailliblement à la perdition.

C'est surtout dans la route des dignités qu'il faut prendre garde de s'engager, si on n'y a pas été introduit par la main de Dieu. C'est là que l'égarement est le plus dangereux , et la perte plus certaine. Si la grandeur est en elle-même périlleuse pour le salut , combien plus le sera celle à laquelle on aura été porté par les vains désirs de son cœur. 0 vous , qui , excité par votre cupidité , êtes prêt à vous élancer dans ces routes redoutables , avant de vous y pousser, arrêtez-vous un instant, pour considérer les énormes dangers qui vous y attendent. Tout occupé de l'objet de votre ardeur , vous allez

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vous agrandir, vous exaltez vos inclinations au mal , par la facilité que vous vous donnez de le commettre. Vous multipliez les occasions du péché ; vous en fortifiez les tentations , et vous affaiblissez en vous la grâce qui vous y feroit résister. Vous agrandissez le cercle de vos obligations, et vous resserrez vos moyens de le»

remplir. Vous ouvrez un champ plus vaste à vos passions , en diminuant dans vous le désir et les moyens de les contenir. El , comme , si ce n'étoit pas assez des vôtres , vous opposez encore à votre salut celles d'aulrui. Dans le rang où vous^llez monter , vous serez entouré

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d'inlrigans qui applaudiront à vos caprices, d'adulateurs qui justifieront vos vices, de ministres qui serviront vos crimes. Il connoît bien les périls dont est semée la voie des honneurs , l'insidieux ennemi qui vous y attire. C'est le plus dangereux de ses pièges : c'est celui qu'il tend aux ames qui ont échappé à tous les autres. Et n'osa-t-il pas même présenter cette délicate tentation au divin Sauveur, qui avoit repoussé fortement les précédentes ? Ambitieux , ce qu'il dit alors à Jésus-Christ , il le souffle dans votre cœur. Adore cette idole de vanité que j'élève devant toi , et je te donnerai tout ce que parcourent tes yeux avides (1). Mais où vous conduiront ses séduisantes promesses ? A une chute d'autant plus rude que votre élévation aura été plus grande; et, l'Esprit saint vous le déclare, à un jugement d'autant plus sévère, que vous aurez été plus puissant (2).

(1) Haec omnia tibi dabo, si cadens adoraveri* me. Matth.

(2) Horrendè et cit6 apparebit vobis quoniam judicium durïssimum bis qui prœsunt fiet. Exiguo enim concediiur misericordia : po tentes autem potenter tormenta patientur. Sap. ti. 6, 7.

Nolite plures magistri fieri, fratres j scientes quoniam ma*jus judicium sumitis. Jac* 111. 1.

sua l'ambition.

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