‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienneChapitre 102 sur 281 · II. Consid. sur la Mor. Chrét · texte numérisé non relu

II. Consid. sur la Mor. Chrét

170 SUR l'envie.

Les personnes qu'elle trouvait les plus méprisables sont

devenues ses confidentes , ses associées intimes ; et elle

leur fait des mérites de ce dont elle aurait rougi poui

elle-même.

Que l'on haïsse le bien survenu à son ennemi , la nature humaine , corrompue comme elle l'est , le comprend sans peine. Mais que l'on ait en horreur le bien de celui avec qui on a les liaisons les plus intimes , c'est une barbarie et une inconséquence inconcevables. Ce n'est pas contre des personnes de pays étrangers , contre des personnes de condition très-différente , contre des personnes absolument inconnues que l'envie s'exerce : c'est toujours contre celles avec qui on a des relations particuhères de patrie , de condition , de sang , d'amitié. Elle divise les parents les plus proches , et jette la haine jusqu'entre les frères : témoin Gain , qu'elle arme contre Abel ; témoin Rachel , qu'elle aigrit contre Lia ; témoins les fils de Jacob , qu'elle suscite contre Joseph. Elle éteint jusqu'au sentiment de la reconnaissance. Saùl a témoigné à David de la bienveillance , au point de vouloir le revêtir de sa propre armure. Mais aussitôt que ce jeune berger a vaincu l'ennemi de Saùl et affermi la couronne sur sa tête , voilà ce prince devenu tout à coup son ennemi. Un seul mot dit par les femmes Israélites, a fait germer dans son cœur la passion qui ne cessera de déchirer l'un , et de poursuivre l'autre. En vain David continuera-t-il de le servir avec zèle contre les Philistins ; en vain se liera-t-il d'une tendre amitié avec son fils ; en vain entrera-t-il dans sa famille , par son mariage avec sa fille; en vain respectera-t-il deux fois sa vie qu'il tient entre ses mains , rien n'amollira ce cœur envieux : tout ce qui serait fait pour l'adoucir ne fera que l'aigrir davantage , et Saùl restera l'ennemi , le persécuteur de David jusqu'au dernier jour de sa vie (1).

(i) Factus est Saul inimicus David cnnctis diebus i Reg. 18 ; 29.

SUR l'envie. 171

XJL L'envie est inexcusable.

Et que peut alléguer l'envieux , pour atténuer son vice ? J'entends le voleur dire qu'il a été poussé par la misère; le libertin prétendre qu'il est entraîné par la fougue d'un tempérament ardent ; l'homicide rejette son crime sur l'accès d'une violente colère. Excuses frivoles sans doute , excuses nulles; excuses qui ne justifient ni devant Dieu , ni devant les hommes. Mais quelque faibles , quelque pitoyables qu'elles soient , l'envieux ne les a même pas. Toute autre haine suppose des injures , ou réelles , ou imaginaires. Les tyrans mêmes , qui persécutaient les chrétiens , qui les couvraient de plaies, qui les faisaient périr sur les échafauds et dans les plus cruels supplices , avaient pour motif de venger leurs idoles attaquées , de soutenir leur religion ébranlée. Mais vous , envieux , quel tort vous a fait celui contre lequel vous vous acharnez ? S'il brille de plus de titres , de plus de dignités que vous , il ne vous enlève pas les vôtres. S'il a de plus abondantes richesses, il ne vous prive pas de ce que vous possédez. S'il se distingue par des talents éminents , il ne fait aucun tort à ceux que vous pouvez déployer. S'il se fait estimer par d'éclatantes vertus , il ne porte aucun préjudice à votre ame. Tout le mal qu'il vous fait consiste en ce qu'il n'est pas malheureux ou vicieux. Craignez-vous qu'il se serve de son élévation pour vous nuire ? Mais peut-être est-ce votre parent , votre ami : peut-être , au contraire , avez-vous droit d'espérer qu'il profitera du bien qui lui arrive, pour vous en faire. Le jugez-vous peu digne de la place qu'il vient d'obtenu? Mais est-ce véritablement cette opinion qui fait naître votre envie ? N'est - ce pas au contraire Tenvie (fui vous donne cette opinion ? Et en la supposant véritable , ne devrait - elle pas plutôt exciter votre pitié que votre dniuiosité ?

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