I. La détraction est commune
Il est aussi ancien, aussi répandu que la société humaine, le vice odieux qui l'attaque directement , qui la divise, qui la trouble et la désole. Le roi prophète en détestait la criminelle noirceur, en déplorait l'universelle diffusion. Ils se sont tous égarés, disait-il : tous se sont rendus inutiles : il n'y en a pas un seul qui fasse le bien: leur gosier est un sépulcre ouvert, la fraude est sur leur langue, le venin de l'aspic sur leurs lèvres , la médisance et l'amertume dans leur bouche (1). Il y a des vices attachés plus particulièrement à certains états, qui épargnent communément les autres. Vous trouverez rarement dans les conditions obscures l'ambition qui agite les cours : vous verrez dans les cloîtres peu de traits de cette avarice qui infecte la finance et le commerce. Mais où porterez-vous vos pas, que vous n'entendiez de tous
(i) Omnes déclina vernnt, simul inutiles facti sunt ; non est qui faciat bonum , non est usque ad unum. Sepulcrum patens est gnttur eorum : linguis suis dolose agebant ; venenura aspidum sub labiis eorum, quorum os maledictione et amaritudine plénum est. Psalm. i3; 3.
SDR LA DÉTRACTION. 213
côtés, autour de vous, déchirer la réputation du prochain? Cherchez une société , une famille , une condition , j'ai presque dit une seule personne , qui ne soit plus ou moins entachée de ce dangereux péché. Dans les cours , dans les villes , dans les campagnes , dans les places et dans les maisons , dans les assemblées publiques et dans les cercles privés , partout la détraction retentit : partout on est occupé à dévoiler , à censurer les défauts du prochain, ou naturels ou moraux , ou cachés ou publics ; ou graves ou légers. La malignité en fait son amusement , le vice son excuse , le malheur sa consolation , la médiocrité son esprit. La société humaine ressemble à un vaste champ de bataille , où mille coups mortels à la réputation sont portés de toutes parts. Hélas I et ce qui est le comble de notre douleur , ce n'est pas seulement dans les conventicules des pécheurs que la détraction est répandue : elle a pénétré dans les asiles les plus saints : elle a forcé les barrières sacrées qui entourent le sanctuaire : elle a enfoncé les portes respectables qui ferment les cloîtres. Et quelles bornes pourront donc mettre un terme à ses déplorables progiès, si la profession même de la piété est incapable de l'arrêter? Les médisances que se permettent trop souvent les personnes dévotes sont , et nous l'entendons souvent , le prétexte des invectives , l'objet de la raillerie des ennemis de la dévotion : elles font calomnier la dévotion même , attirent sur elle le reproche qui ne devrait tomber que sur ceux qui , en l'affichant , la violent , et lui font imputer ce qu'elle interdit absolument. Ainsi s'élever contre la détraction , c'est attaquer en quelque sorte le genre humain entier. Prouver à l'universalité du monde qu'elle est infectée de ce vice , c'est s'exposer à lui déplaire , c'est s'attirer son inimitié. Car, quoique la terre soit pleine de détracteurs, personne ne veut l'être. Tous désirent s'en donner le plaisir : aucun ne veut en avoir la réputation, Serait-ce donc la profondeur de la plaie qui empêcherait de la traiter ? Serait-ce lorsque la contagion est généralement répandue, qu'il faudrait s'abstenir d'y porter le remède?
L'universalité d'un vice lui donne-t-il des droits à notre respect ? Non : plus au contraire nous le voyons commun , plus notre ministère doit s'attacher à le combattre. Nos efforts doivent croître avec ses progrès : notre zèle doit se ranimer à la vue de la multitude de pécheurs auxquels il est devenu nécessaire. Examinons donc la détraction dans sa nature , découvrons-en l'énormité , suivons-la dans ses effets , remontons à ses causes , réfutons les vaines excuses dont elle s'autorise, indiquons-en les remèdes.