XII. Le monde estime la vertu
Je dis que c'est tout au plus de quelques libertins déclarés , que l'asservissement à leurs idées pourra vous obtenir l'approbation , et je le dis avec assurance. Vous vous faites illusion , en confondant le monde avec quelques individus dépravés. Non, ils ne forment pas la masse du genre humain , ils en sont l'exception , ces hommes peu nombreux, qui, en abjurant tout principe, ont foulé aux pieds toute honte ; qui sont parvenus , à force de dépravation , à se faire une âme insensible aux remords , et un front inaccessible à la rougeur ; et qui , non contents de commettre l'iniquité, s'en font gloire. Le monde en général est corrompu , je le sais ; mais dans sa corruption , il a conservé des sentiments de raison et de justice. Il ne pratique pas la vertu , mais il l'estime et la révère. Le nombre est grand de ceux qui sont vicieux , le nombre est petit de ceux qui veulent le paraître. Nommez un vice auquel le monde attache son estime , indi quez une vertu qui soit l'objet de ses mépris. Voyez dans le monde , dans tous les états , dans toutes les condi-
tioiis , dans tous les pays du monde , quelle est la réputation qu'on ambitionne. Est-ce celle d'honnête homme? Est-ce celle d'homme pervers ? C'est encore aujourd'hui, comme au temps du Sage , par la sagesse chrétienne qu'on acquiert la considération , la réputation (1). Ce que le monde blâme, ce n'est pas la piété , c'est ce qu'on y mêle d'étranger , c'est la minutie dont on la défigure , ce sont les défauts dont on la souille. Soyez pieux , franchement , entièrement , purement ; que rien d'humain n'altère votre piété , et vous verrez le monde la respecter. Mais votre molle complaisance pour les vices du siècle vous conduit précisément à ce que vous voulez éviter. Elle vous mène infailliblement au mépris que vous fuyez. L'objet continuel des railleries du mondain^ c'est la faiblesse servile, qui craint d'avouer un sentiment honnête ; c'est la conduite équivoque d'une âme qui , ne sachant être à Dieu ni au monde , essaie de se partager entre l'un et l'autre ; c'est la pusillanimité d'un cœur alternativement combattu par la double frayeur des jugements de Dieu, et de ceux du monde. Tous désirez ardemment vous concilier l'opinion du monde. Je vais vous en dire le vrai moyen : ne la craignez pas ; en la redoutant, vous la mettez contre vous. Le monde à une sorte de crainte respectueuse pour la vertu ferme , qui ose lui refuser ce qu'il n'a pas droit de demander. Il n'estime rien tant que ceux qui ont le courage de le braver ; l ne méprise rien à l'égal de ceux qui rampent devant
lui.
(r) Habebo propter hanc (sapientiam) claritatem ad turbas, et honorem apud seniores juvenis... et in conspectu potentium admirabilis ero: et faciès principum mirabuntar me. Tacentem me sustinebnnt : et loquentem me respicient : et sermocinante me plara, manus ori suo imponent. Praeterea habebo per hanc, iiumortalitatem ; et memoriam aeteinain bis, qui posi me futuri sunt, relinquam . Sap. 8; lo — i3.
XIIÏ. Sacrifices qae fait faire le respect humain.
Oui , c'est ramper devant le monde , et devant ce que le monde a de plus corrompu , de plus méprisable , de plus vil , que de lui prostituer ainsi tout ce que l'on a de plus précieux et de plus sacré. Qu'est-ce que l'homme livré au respect humain ne sacrifie pas à cette portion du monde , si indigne du mince sacrifice ? Ses opinions ? Il se soumet , contre sa propre conviction , à les recevoir de mains étrangères. Ses inclinations et ses attraits ? Il les abandonne pour en adopter d'autres qui le dégoûtent. Ses devoirs les plus essentiels ? Il les viole sans passions qui l'y entraînent , et par pure complaisance. Sa conscience ? Il la trahit en pleine connaissance de cause. La paix de son âme ? Il y renonce , et se livre de sang-froid au remords dont il est sûr d'être tourmenté. Sa religion? Il la laisse maîtriser et l'assujettit à des hommes qu'il sait n'en avoir aucune. L'intérêt de son éternité ? Il l'abjure ; et contre ses lumières , contre ses désirs , il se jette tête baissée dans l'abîme de la damnation. Si vous rencontriez un homme portant dans la société un tel caractère , et montrant dans les choses de la vie civile cette honteuse faiblesse , quelle idée en concevriez-vous ? Vous le regarderiez comme un esprit petit , comme un cœur lâche , comme une âme basse , indigne d'aucune estime , et faite pour le mépris auquel elle se dévoue. Vous seriez honteux et irrité qu'on pût seulement vous soupçonner d'une aussi humiliante servitude. Rentrez en vous-même et jugez-vous. Considérez votre inconséquence d'être ce que vous méprisez dans les autres, et, ce qui est plus inconséquent encore , d'être sur ce qui doit vous intéresser le plus fortement , sur la religion , sur la foi , sur la vertu , sur le salut , ce que vous regarderiez comme une folie , comme une bassesse , comme un opprobre , d'être sur les plus minces intérêts. Les hommes du monde ont
généralement deux prétentions principales : la première d'être doués d'un esprit fort , ferme dans ses opinions , qui ne se laisse pas mener , et qui ne souffre pas qu'on lui en impose ; la seconde de porter un cœur noble , généreux , incapable de faiblesse et de rien dont il puisse rougir. Et cependant ce sont ces mêmes hommes qui , par une lâche dissimulation , trahissent leurs sentiments, agissent contre leurs principes , mettent leur raison sous une dépendance dont ils sentent tout le vice , et la précipitent dans un esclavage dont ils ne peuvent se cacher toute la bassesse.