I. Devoir de l'éducation
Au moment où un nouveau citoyen arrive dans le monde, et vient prendre sa place sur la terre, je me représente la religion et la société tournant vers lui leurs regards. Je m'imagine les entendre se demander, comme à la naissance du saint précurseur : Quel pensez-vous que sera cet enfant (1) ? L'Eglise, qui s'empresse de le recevoir au nombre de ses enfants, est inquiète de savoir si ce sera un fidèle qui l'édifiera, ou un libertin qui la souillera. La patrie, dans la joie décompter un membre e plus, est cependant agitée de l'incertitude si ce sera un sage qui la maintiendra, ou un factieux qui la troublera. Pères et mères, c'est vous que leurs voix interrogent. Vous êtes responsables envers elles du bien ou du mal qu'il pourra leur faire un jour. Tous êtes tenus de l'élever non-seulement pour vous et pour votre satisfaction, mais pour elles et pour leur utilité. Cet enfant, qui entre aujourd'hui dans la société, en remplira un jour les emplois. Vous devez travailler à l'y rendre propre, et vous vous rendez criminels envers la patrie, si vous négligez de former un sujet sur lequel elle fonde ses espérances. La religion ne vous dit pas : Enrichis tes
;i) Qaispulas puer iste erit ? Luc. i ; 66. II. Consid. sur la Mor. Chrét. 18
enfants : agrandis-les. Elle vous ordonne de les instruire, de les courber au bien dès leur enfance (1). Admirable disposition de la Sagesse divine I voulant le salut des hommes, elle en charge spécialement ceux qui , pour le procurer, réunissent le plus de désirs et de moyens ; qui y travailleront avec le plus de zèle par leur amour, avec le plus d'efficacité par leur autorité. Accord précieux de la grâce et de la nature, d'imposer le plus grand poids à ceux à qui il sera le moins onéreux I Vous ressentez, dès le moment de leur naissance, pour ces fruits de vos entrailles , une tendresse vive. Que ce soit aussi une tendresse éclairée. Vous désirez ardemment leur bonheur , vous vous proposez d'y travailler assidûment. Occupez-vous donc de leur véritable, de leur solide bonheur. Ce n'est rien de les avoir fait être, si vous ne les faites pas être bons. Vous leur avez fait même, en leur donnant la vie, le plus funeste, le plus affreux présent, si elle doit être terminée par une mort éternelle. Il eût bien mieux valu pour eux, dit le Sauveur, n'être pas nés (2). Tous les autres biens que votre tendresse selTorcera de verser sur eux , seront incertains et fragiles. Peut-être ne parviendrez-vous pas à les leur procurer : du moins il sera au-dessus de votre pouvoir de les leur assurer. ^ ous voudriez les voir beaux, élégants, agréables. La nature leur accordera-t-elle ces dons corporels ? Vous souhaiteriez qu'ils devinssent savants, éloquents, profonds raisonneurs. Etes-voussûr qu'ils en auront le talent ? Vous désireriez les établir avantageusement dans le monde. Avez- vous prévu tous les obstacles qui peuvent s'y opposer ? Et en supposant même le succès, pouvez-vous compter sur sa stabilité? Vous leur aurez amassé des richesses : une banqueroute, une révolu-
(i) Fibi tibi sunt, erndi illos, et cmva ilios a pueritia illorum. Eccli. 7 ; 2 5 .
2) Bonani esset ei , si nalus non fuisse) homo ille. Matth. 26; 24.
DES PÈRES ET MERES. 4ll
tion les dépouillera. Yous leur aurez obtenu des dignités: un rivalles supplantera, une intrigue les renversera. Travaillez à leur donner des vertus. Voilà le seul bien certain, le seul bien constant que vous puissiez leur procurer, le seul qui ne puisse pas leur manquer, le seul qu'ils ne puissent pas perdre. Ils mourront un jour : et de quoi leur serviront alors tous les biens que vous leur aurez amassés ? Les fruits de votre bonne éducation , voilà le trésor qui leur restera dans ce moment le plus important de leur vie. Ils intervertissent tout ordre les parents qui, occupés principalement du bien qui doit revenir à leurs enfants, négligent les enfants à qui le bien doit revenir. Ils seraient honteux de les laisser sans nourriture pour les soutenir, sans habits pour les vêtir ; et, gardant tous leurs soins pour le corps , qui est la partie la plus vile, ils ne rougissent pas de ne prendre aucun souci de l'âme.