XVI. Choses à éviter dans l'instraction
Ce n'est pas ici le lieu de marquer quels sont les objets de l'instruction à donner aux enfants. Contentons-nous de faire sur ce point quelques observations générales. D'abord elle doit être proportionnée à leur condition. 11 y a des inconvénients sensibles à ne donner que des instructions d'un genre humble à ceux de la classe supérieure ; mais il y en a aussi de réels, et de très -grands à donner à ceux des classes inférieures, et surtout aux jeunes personnes du sexe, des instructions trop relevées. Ensuite l'instruction doit être- relative aux divers états que l'enfant, suivant sa condition, pourra un jour em-
(i) Sapiens mnlier sedifîcat domuni suaiu; insipiens extructam quoque luanibus destruet. Prov. i4; f.
brasser ; et, comme ils ne sont pas encore déterminés, il est bon qu'elle soit jusqu'à un certain point variée. Il est même utile d'avoir égard au caractère, et au genre d'esprit particulier de chaque enfant ; et d'insister principalement sur les objets pour lesquels il montre des dispositions et annonce du talent. Il est cependant important de ne pas tomber, à cet égard, dans l'excès. JNous avons vu publier et pratiquer un système que nous croyons très-préjudiciable. Il consiste à donner aux élèves des notions superficielles sur un grand nombre de sujets, afin, dit- on, qu'ils puissent choisir eux-mêmes par la suite, et s'attacher à ceux auxquels les porte leui' talent. De cette méthode doit résulter, pour toute leur vie, l'habitude de tout voir superficiellement, de ne rien approfondir. Ils sortiront de cette éducation légère, pleins de suffisance, et se croyant de vastes connaissances, parce qu'ils auront quelques idées de beaucoup de choses. En voltigeant sur un grand nombre de fleurs, le papillon n'a rien acquis : l'abeille qui s'est attachée à quelquesunes, qui les a fortement sucées, en rapporte l'utile et l'agréable, en compose la cire et le miel.
XVIf. L'objet principal de rinstruction est le développement des facultés.
Ne perdons pas de vue que le but principal et essentiel de l'instruction civile est moins de meubler la tête des enfants de connaissances utiles , que de leur donner les moyens d'en acquérir. Il s'agit de développer, de régler, de diriger leurs facultés naturelles, et de les mettre en état d'en tirer, dans le cours de leur vie, tout le parti possible. Il y a spécialement trois facultés intellectuelles à perfectionner dans le jeune âge. La première est lamémoire , qu'il faut exercer , mais sans la surcharger. L'expérience montre que , sans usage , elle ne se forme pas ; que , par un usage immodéré , elle se rebute et se perd. La seconde est l'imagination , qu'il faut animer et exal-
ter , mais en la réglant ; et étendre jusqu'à ses dernières limites , en les lui faisant connaître. Enfin la troisième est le jugement. C'est là , par-dessus tout , ce qui , dans l'instruction , doit occuper. Si l'imagination est le ressort qui imprime à l'esprit le mouvement^ le jugement est le régulateur qui le fixe , le retient dans la juste mesure , arrête ses divagations et ses emportements. Sans jugement , l'homme n'est propre à rien ; avec le jugement , il est rendu capable de presque toutes les fonctions. Et ce n'est pas seulement à l'acquisition des connaissances qu'il est utile ; son usage s'étend à toutes les actions , à toutes les circonstances de la vie. Former le jugement est donc l'objet principal de l'instruction , et réciproquement l'instruction bien dirigée est le moyen le plus efficace pour former le jugement. Exercez fréquemment votre enfant à rapprocher , à comparer , à combiner ses idées. Choisissez-lui des études qui exigent l'usage de la réflexion. Accoutumez-le à raisonner sur les sujets de vos leçons. Instruisez-le à travailler avec quelque difficulté ; mais ayez soin que ce soit avec une difficulté qu'il puisse toujours surmonter , et qui soit constamment proportionnée à son âge , à ses facultés , à ses progrès. Ainsi se formera, se mûrira, se fortifiera sa raison. Vous aurez plus fait que de l'instruire : vous lui aurez donné, d'abord la capacité, ensuite la méthode, et enfin l'habitude de s'instruire lui-même. Ce ne sera encore là que le moindre de vos bienfaits. La solidité d'esprit dont vous l'aurez doué fixera son caractère, affermira ses principes, assurera toute sa conduite. Ne soyez pas alarmé, si vous le voyez sortir de l'éducation sans être très-savant. Qu'il sache bien ; cela est plus important que de savoir beaucoup. Ne vous affligez pas, si, à son entrée dans le monde, vous voyez d'autres jeunes gens plus sémillants que lui, plus brillants, annonçant plus de vivacité d'esprit, et par là plus fêtés , plus recherchés. Attendez, et vous ne tarderez pas à lui voir reprendre la supériorité et l'ascendant, dont les esprits
justes et profonds finissent toujours par s'emparer sur les tètes superficielles et légères.