‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienneChapitre 66 sur 281 · XVI. Illusion de compter sur l'affaiblissement des passions · texte numérisé non relu

XVI. Illusion de compter sur l'affaiblissement des passions

C'est une étrange idée d'imaginer que les liens qui nous attachent au péché se relâcheront d'eux-mêmes. C'est connaître bien mal la nature des passions , de croire qu'elles s'affaibliront avec les années. Le caractère propre des passions est l'insatiabilité. On peut bien pour un moment les satisfaire ; les contenter entièrement est une chose impossible. Leur coupe empoisonnée^ au lieu d'étancher la soif, l'irrite. Leurs jouissances ne servent qu'à les exalter. Plus on leui' a accordé, plus elles exigent. Ainsi le cours des années , au lieu de les modérer, les anime ; loin d'alléger leur joug, l'aggrave. Considérez ces vieillards , que vous avez connus autrefois avares, ambitieux , orgueilleux, envieux , vindicatifs , intempérants ; vous apercevez- vous que leurs passions se soient aff"aiblies , qu'ils en soient moins impérieusement gouvernés? Et celle même des passions, qui semblerait le plus devoir céder à la force destructive du temps , s'éteint-elle avec l'impuissance de la satisfaire? Vous savez à quels écarts elle entraîna les derniers jours de Salomon. Et ne voyez- vous pas continuellement ses malheureuses victimes s'efforcer de ranimer sous les glaces de la vieillesse, ou dans des sens flétris par la débauche, les feux impurs de leurs jeunes années ?

Témoin de ces exemples multipliés , continuels , jour-

naliers , vous espérez qu'il en sera autrement de vous ! Pensez-vous donc que vos passions soient d'une autre nature , qu'elles soient moins ardentes que celles des autres , vous qui les trouvez tellement fortes , que vous vous prétendez dans l'impuissance d'y résister ?

Mais je le veux bien encore : ne vous réglez point par les exemples d'autrui , ne jugez que d'après vous-mêmes, ne vous en rapportez qu'à votre expérience. C'est à votre propre conscience que je vous cite. Rappelez-vous les premiers temps de votre chute. Comparez ce que vous étiez alors à ce que vous êtes devenu. Pouvez-vous vous dissimuler , que chaque pas que vous avez fait dans le péché , vous y a plus engagé ; que chaque jouissance, que vous avez goûtée dans des plaisirs défendus , vous y a plus fortement attaché ; que chaque coup que vous avez porté à votre âme , a agrandi et envenimé la plaie que vous y aviez faite ? Aviez-vous prévu , lors de vos premières fautes , le point d'iniquité où elles vous ont amené ? Dans ce temps que j'ose appeler heureux, en comparaison de celui où vous êtes , votre retour à Dieu était encore facile. Mais chaque jour vous en avez augmenté les obstacles. Dans la même proportion se sont continuellement accrus , et votre goût pour le péché , et votre dégoût pour les choses de Dieu. Les pieux désirs de conversion sont et moins vifs, et moins fréquents. Les remords sont moins cuisants : et cependant quelle différence entre vos fautes d'alors , et vos désordres actuels I Les grandes vérités de la religion ne font plus la même impression sur votre esprit. La perspective des flammes vengeresses ne vous imprime pas une aussi grande terreur , quoique vous vous en soyez rendu plus digne. L'espoir des récompenses éternelles ne vous inspire plus autant d'ardeur , depuis que vous vous en êtes éloigné. Les lectures salutaires ne vous trouvent pas aussi disposé à en profiter , les exhortations de la chaire évangélique aussi docile , les sages leçons d'un directeur, si vous daignez encore les écouter , aussi soumis. Osez me démentir , si tout ce que je vous dis n'est pas véritable , si ce

n'est pas l'histoire de votre cœur, que je vous retrace. En vous voyant augmenter ainsi chaque jour les empêchements de votre retour à Dieu, je me figure un voyageur arrivant à un ruisseau encore près de sa source, et qu'il ne serait pas difficile de traverser. Mais , retenu par les agréments du rivage , il imagine d'en suivre le cours en descendant , espérant trouver quelque pont qui lui permette de le franchir. A chaque pas qu'il fait , il voit l'eau devenue plus grosse , et plus rapide , par l'accession de nouvelles fontaines , jusqu'à ce qu'enfin elle lui présente un fleuve large et profond , dont le passage est devenu beaucoup plus difficile.

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