‹ Considérations sur divers points de la morale chrétienneChapitre 76 sur 281 · IV. Différence du chrétien et de Tanibiiieux · texte numérisé non relu

IV. Différence du chrétien et de Tanibiiieux

Nous disons quels sont les vices qui infectent le désir de l'élévation, quelles sont les qualités qui l'autorisent. Mais nous devons ajouter qu'un seul des uns suiHt pour le rendre criminel; qu'il faut la réunion sans exception de toutes les autres pour qu'il devienne légitime : et ce qu'il y a de plus déplorable encore, c'est l'extrême rareté de cette indispensable réunion. De tous ceux qui aspirent aux honneurs, vous n'en voyez aucun qui ne prétende la posséder : combien en connaissez-vous qui la possèdent ? Chacun se fait juge de ce qu'il a droit tle poursuivre ; et c'est presque toujours par son orgueil et sa présomption qu'il en juge, s'efforçant de déguiser aux autres, et souvent se dissimulant à soi-même le désordre de sa passion. Ce sont les plus ardents et les plus âpres qui affectent la plus entière modération. Ce sont ceux que leur état obscur éloigne des honneurs qui justifient le plus effrontément leurs prétentions. Ce sont les plus vicieux qui affichent les vues les plus pures. Ce sont l'ignorance et l'ineptie qui prétendent le plus hautement au mérite. Ce sont l'intrigue et la méchanceté qui vantent avec le plus d'ostentation l'honnêteté de leurs moyens. Ainsi nous voyons au détriment de la société , les hommes qui n'apportent aux emplois éminents , ni titres pour les obtenir, ni moyens pour les exercer , être ceux qui s'y poussent le plus audacieusement. Ils s'élèvent orgueilleusement sur le chandeher, ceux qui de-

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vraientse tenir humblement sous le boisseau. Tel est le principe général de toutes les familles : pour aspirer à une charge, il est inutile d'examiner si on aura la capacité de la remplir ; il suffit de voir si on a l'argent pour l'acheter, la protection pour l'obtenir. Il faut l'acquérir, sauf à s'y avilir. Il n'y a pas jusqu'aux ministères sacrés, qui exigent l'irrépréhensibilité, qu'une criminelle témérité prétend envahir à titre de naissance (1). Les saintes dignités de l'Eglise sont ambitionnées, recherchées, poursuivies, disputées, usurpées, avec autant d'âpreté et de violence, que les profanes honneurs du siècle.

O combien est éloigné de cette injuste et criminelle présomption l'homme dont la vertu est éclairée, dirigée, maintenue, fortifiée par la rehgion I Plus il est capable, plus il est modeste. Plus il mérite les grandeurs, plus il les redoute. Plus il en est digne, plus il croit ne pas l'être. Instruit de toute la science des Egyptiens, orné de tous les talents, doué de toutes les vertus , Moïse tremble à l'aspect de la mission que Dieu veut lui donner. Qui suis-je, répondit-il, pour me présenter devant Pharaon, et pour conduire hors de l'Egypte les enfants d'Israël (2) I Destiné à devenir le libérateur de son peuple et le vainqueur de Madian, Gédéon, pour s'en excuser, allègue le peu de considération de sa famille, et la sienne propre (3). Sanctifié dès le ventre de sa mère, appelé au ministère prophétique, et à porter la parole de Dieu aux nations, Jérémie déclare qu'il est un enfant qui ne sait pas parler (4). Sur la trace de ces grands per-

(i) Dixerant : Haereditate possideamus sanctuariam Dei. Psalm. %i; i3.

(2) Qais snm ego nt vadaiu ad Pharaonem, et edacam filios Israël de Egvpto. Exod, 3; 11.

(3) Obsecro, mi Domine, in quo liberabo Israël? Ecce familia mea infima est in Manasse , et ego minimas in domo patris mei. Judic. 6; i5.

(4) Et dixi : A a a, Domine Deas : ecce nescio loqui quia puer ego sum. Jerem. 1:6.

sonnages, et d'autres encore de l'ancienne loi , nous voyons dans la loi nouvelle , une multitude de saints éminents en piété, profonds en science, illustres en talents, saisis de terreur à la vue des honneurs, auxquels cependant les appelait une disposition particulière de la Providence, se défendre de les accepter , porter la résistance jusqu'à une religieuse opiniâtreté , et pour s'y soustraire, employer d'innocents artifices.

Telle est donc la différence entre le chrétien et l'ambitieux ; différence immense , différence essentielle ; puisque, de son alternative, dépend le salut ou la damnation. Dans les grandeurs terrestres, l'un voit le pouvoir qu'elles confèrent, l'autre le devoir qu'elles imposent : l'un en souhaite les avantages, l'autre en redoute les charges : l'un donne à ses désirs toute l'étendue de ses espérances, l'autre mesure ses craintes sur ses obligations : l'un s'occupe avec satisfaction de ce qu'il aura droit d'exiger, l'autre envisage avec terreur ce que Dieu exigera de lui : l'un ne pense qu'aux hommages qui lui seront rendus, l'autre n'a en vue que le compte qu'il lui faudra rendre. Lequel des deux pensez-vous qui ait des idées plus justes, un jugement plus sain ? et je ne dis pas encore selon les lois sévères de l'Evangile : je ne parle en ce moment que des principes d'une raison sage et éclairée.

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