VI. Nécessité de la vocation
A la vue de tant de devoirs si rigoureusement prescrits , de tant de qualités dont la réunion est indispensablement nécessaire , quel homme , grand Dieu I s'il est seulement éclairé de quelques faibles lueurs de raison , s'il n'a pas perdu tout principe d'honneur et de probité, osera souffrir qu'on le charge d'un emploi important ? Ce sera celui que vous y aurez appelé. Votre vocation à lui état suppose ou rend l'homme propre à cet état. Elle le choisit doué de talents et de vertus , ou elle les lui confère. En le lançant dans la carrière , elle l'y suit, et l'y soutient constamment. Mais qu'il se garde de présenter ses épaules à ce pesant fardeau , celui à qui il n'est pas imposé par vous. Il y succombera infailhblement : parce que votre main tutélaire ne l'aidera pas à le supporter.
(i) Noli qaaîrere fieri jndex, nisi virtute valeas irrampere iniquitates : ne forte extiiuescas faciem potentis, et ponas scandalam in aeqnitale tua. Eccli. 7 ; 6.
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C'est une vérité incontestable , et qui appartient à la foi que , pour entrer dans un état quelconque la vocation de Dieu est indispensable. En faisant de la société civile un corps , il assigne à chacun des membres dont il le compose , la place qu'il y occupera , les fonctions qu'il devra exercer (1). Lui seul connaît la mesure et l'espèce des qualités dont il les a doués , la relation et la proportion qu'elles ont avec les divers emplois. Lui seul distribue , selon son bon plaisir , les grâces nécessaires pour remplir les devoirs de chaque état , les attempère aux différents caractères , les adapte aux diverses obligations (2). Voyez dans l'Evangile le père de famille répartir diversement les talents qu'il laisse à ses serviteurs, et les confier à chacun d'eux , selon la vertu c[u'il leur connaît (3). C'est donc une erreur bien dangereuse, mais bien commune , d'imaginer que ce n'est que pour se présenter à l'entrée du sanctuaire, ou du cloître , qu'une vocation divine est nécessaire. Quoi I celui dont les décrets suprêmes règlent tout l'ordre de la société n'aurait pas le droit de choisir les instruments par lesquels il la dirige I II abandonnerait au hasard , au caprice des volontés humaines , aux intrigues de l'ambition , aux prétentions de l'orgueil , la destination de ceux qui régiront les affaires publiques ; qui fixeront tous les droits, et feront observer tous les devoirs ; qui manieront les intérêts des cités , des provinces , des états ; qui du haut des tribunaux prononceront sur les fortunes et sur les vies des citoyens? Non : ce que dit saint Paul , que nul ne doit s'arroger l'honneur de l'état ecclésiastique , s'il n'y
(i) Totum corpus compactam et connexum per omnera janctaraiu subministrationis, secundum operationem inmensoram nniuscajusque membri, augmentum corporis facit in eedificationem soi. Ephes. 4 ; i6.
(2) Unicuique nostrom data est gratia, secandam raeusurara donationis Christi. Ibid. 7.
(3) Uni dédit qoinqne talenta , alii aatem duo, alii vero nnum, unicuique secundum propriam virtutem. Matth. 25; i5.
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est appelé comme Aaroii (1), doit être appliqué à tous les honneurs de cette vie : et cet apôtre lui-même étend le principe à tous les états de la société. Que chacun , dit-il , marche , selon la vocation qu'il a reçue ^ d'après les dons qui lui ont été accordés (2). Qu'il se tienne devant Dieu dans l'état auquel Dieu l'a appelé. Cet état est notre voie , le ciel notre terme , la vie le pays que nous traversons. Le voyageur , dans une terre inconnue , suit le guide fidèle qui le mène. Ne sommes-nous pas heureux d'avoir , dans notre pèlerinage , pour indicateur de la route, celui qui nous l'a tracée; pour conducteur, celui qui nous défendra contre les ennemis ? Marchons donc avec une constante fidélité dans cette route, la seule qui aboutisse au terme. Craignons de nous égarer dans des voies étrangères, qui nous mèneraient infailliblement à la perdition.
C'est surtout dans la route des dignités qu'il faut prendre garde de s'engager , si on n'y a pas été introduit par la main de Dieu. C'est là que l'égarement est le plus dangereux , et la perte plus certaine. Si la grandeur est en elle-même périlleuse pour le salut , combien plus le sera celle à laquelle on aura été porté par les vains désirs de son cœur. O vous qui , excité par votre cupidité, êtes prêt à vous élancer dans ces routes redoutables , avant de vous y pousser , arrêtez- vous un instant , pour considérer les énormes dangers qui vous y attendent. Tout occupé de l'objet de votre ardeur , vous allez tomber dans Toubli de Dieu. En travaillant à vous agrandir , vous exaltez vos inclinations au mal , par la facilité que vous vous donnez de le commettre. Vous multipliez les occasions du péché , vous en fortifiez les tentations , et
(i) Nec qaisqnam &umit sibi honorem; sed qui vooatur a Deo tanquam Aaron. Hebr. 5; 4.
(2) Unicaiqae sicut divisit Dominas , nnuraqaemqne sicnt vocavit Deus ita ambulet... Unusquisque in quo vocatus est in hoc perraaneat apud Deain. i Cor. 7 ; 17. 24.
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vous affaiblissez en vous la gi'âce qui vous y ferait résister. Vous agrandissez le cercle de vos obligations , et vous resserrez vos moyens de les remplir. "Vous ouvrez un champ plus vaste à vos passions , en diminuant dans vous le désir et les moyens de les contenir. Et . comme si ce n'était pas assez des vôtres , vous opposez encore à votre salut celles d'autrui. Dans le rang où vous allez monter , vous serez entouré d'intrigants qui applaudiront à vos caprices , d'adulateurs qui justifieront vos vices , de ministres qui serviront vos crinies. 11 connaît bien les périls dont est semée la voie des honneurs, l'insidieux ennemi qui vous y attire. C'est le plus dangereux de ses pièges : c'est celui qu'il tend aux âmes qui ont échappé à tous les autres. Et n'osa-t-il pas même présenter cette délicate tentation au divin Sauveur , qui avait repoussé fortement les précédentes ? Ambitieux , ce qu'il dit alors à Jésus-Christ , il le souffle dans votre cœur. Adore cette idole de vanité que j'élève devant toi, et je te donnerai tout ce que parcourent tes yeux avides (1). Mais où vous conduiront ses séduisantes promesses ? A une chute d'autant plus rude que votre élévation aura été plus grande; et, TEsprit saint vous le déclare , à un jugement d'autant plus sévère , que vous aurez été plus puissant (2).