IV. L'envie est très-commune
Les trois dangereuses passions , qui engendrent et fomentent l'envie, étant universellement répandues, c'est une conséquence nécessaire que l'envie soit extrêmement commune. Ce qui la rend plus générale encore , c'est que toute espèce de bien pouvant être l'objet de nos désirs , il n'y a aucun genre de bien qui n'en devienne la matière. Parcourez les livres saints, et voyez combien d'exemples ils vous présentent de cette funeste passion ; depuis le jour où celle de Gain répandit sur la terre le premier sang , jusqu'au jour où celle des pharisiens et des scribes fit couler le plus précieux et le plus sacré. Hélas! je désirerais n'avoir à rapporter que des exemples de ces temps si éloignés du nôtre. C'est avec une vive douleur que je
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les vois se reproduire continuellement parmi nous , et surtout dans les personnes qu'une éducation plus soignée devrait en garantir davantage. Un homme vient-il à bout de s'élever un peu au-dessus des autres, parles richesses , par la faveur , par les lettres , par l'estime publique ? Je vois aussitôt se former un parti contre lui dans sa patrie, souvent même dans sa propre maison. 31alheur à lui , si la mahgnité trouve en lui quelque chose à critiquer , de quelque genre que ce soit. Elle s'en saisira avec empressement , le publiera avec ardeur , l'exagérera avec rage. Si elle ne trouve aucune prise dans ses actions , elle s'attachera à ses intentions , les interprétera selon ses vues , les empoisonnera à son gré. Suivez l'envie dans les diverses conditions , vous la verrez chercher à les déplacer et à les confondre. On envie son supérieur , parce qu'on ne se voit pas pareil à lui ; son égal , parce qu'on ne sent sur lui aucun avantage ; son inférieur, parce qu'on craint d'en être un jour atteint , et peut-être surpassé. Paicourez les diverses classes de la société , vous verrez se réaliser ce que le Sage déplorait comme une des plus funestes vanités humaines; vous verrez tous les travaux, tous les talents, tous les succès être les objets de l'envie (1). Pénétrez dans l'intérieur des familles , vous l'y reconnaîtrez , semant la division entre ceux qui devraient être les plus unis ; armant , pour quelques légers intérêts , les frères contre les frères , les parents contre les parents, les serviteurs contre les serviteurs. Introduisez- vous dans les cercles , vous y verrez ceux qui les composent faisant assaut entre eux ; les hommes d'esprit ou de distinction , les femmes de beauté ou de parure , s'observant mutuellement , se cherehant réciproquement des défauts , pour aller de là dans d'autres cercles les publier
(i) Comtemplatas sam oinnes labores hominum : et industrias aniraadverti patere invidiae proximi. Et in hoc ergo vanitas, et cnra saperflaa est. Eccl. 4; 4.
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et les aggraver. Passez dans les assemblées littéraires , vous y entendrez les critiques que tous ceux qui prétendent au talent ne cessent de faire du talent des autres , répandant leur fiel sur tout mérite qui les offusque , n^épargnant que la médiocrité. Entrez dans les ateliers des fabricants , vous les verrez aussi occupés à dénigrer les talents des autres, qu'à faire valoir les leurs. Allez dans les comptoirs des négociants , vous les trouverez partagés entre le désir de prospérer et celui d'arrêter la prospérité d'autrui ; et travaillant avec une égale ardeur à étendre leurs spéculations , et à traverser celles des autres. Transportez-vous dans les camps, considérez ces rivaux de gloire , plus ennemis entre eux qu'ils ne le sont de l'ennemi qu'ils ont à combattre ; sacrifiant , sans hésiter, pour se perdre réciproquement, et le sang humain qu'ils sont tenus de ménager , et le sort de l'état qu'ils sont chargés de défendre. Arrivez dans les cours , c'est là que vous verrez l'envie agissant avec le plus d'activité , dominant avec le plus d'empire. Elle y établit son trône immédiatement au-dessous de celui du souverain qu'elle circonvient, qu'elle enveloppe de tous côtés, afin que rien n'y parvienne , que terni de ses couleurs et empoisonné de son venin. Observez ces intrigues si multipliées , qui tiennent la cour dans une continuelle fermentation ; vous reconnaîtrez que leur objet général est , ou d'écarter ce que l'on craint , ou de supplanter ce qu'on rivahse. Le mérite y est un tort : et le talent le plus propre à y réussir est souvent de cacher son talent. Hélas ! et même dans les sociétés les plus pieuses , même dans les asiles consacrés à la religion et à la retraite, l'envie ne vient-elle pas se glisser ? Jusqu'auprès de Jésus- Christ , ne parvient-elle pas à mettre en opposition ses fidèles apôtres (1). .îe me rappelle ces arènes antiques ,
(i) Et audientes decem, indignati sunl de duobus fratribus. Matth. ao; 24.
OÙ des lutteurs se disputaient le prix , en s'etïorçant de se renverser les uns les autres. Elles m'offrent un emblème du monde dans lequel nous vivons. Je vois une multitude d'hommes , que tant de sentiments et d'intérêts devraient réunir , divisés par ce sentiment funeste et pour des intérêts souvent imaginaires. Je les vois se regarder avec des yeux jaloux , employer toute leur attention à se mesurer mutuellement , toute leur force à pousser , à s'efforcer de s'abattre , et de triompher lei uns des autres.