‹ Considérations sur l'agriculture canadienne [microforme]Chapitre 2 sur 12 · CHAMFORT · texte numérisé non relu

CHAMFORT

Chamfort, ou autre, qui a dit cette vérité, applicable également au bonheur temporel comme au bonheur de l'âme, n’a pas dû, après tout, se donner un grand effort d'esprit pour la trouver, puisqu'on peut dire, pour peu qu'on réfléchisse, qu’elle est à la portée de tout le monde. En effet, que l’on examine les bienfaits de Dieu en tout genre, et l'on se convaincra facilement que si le malheur règne sur la terre, au point qu’on l’y voit, c’est bien à l’encontre de la volonté de Dieu qui s’est plû à y répandre partout les bienfaits et le bonheur.

Voilà la thèse en général; ne l’envisageons ici seulement que sous le point de vue humain, c’est-à-dire à ce point de vue qui fait comprendre que si l’homme voulait seconder les vues bienfaisantes de la Providence, méme dans l’ordre purement humain, il jouirait sur la terre d'une somme de bonheur bien supérieure à celle qu’il possède. Non qu'il n’y aurait plus de pauvres ni de malheureux sur lu terre, comme l'utopie du progrès indéfini le prétend, contre l’expérience de soixante siècles et contre la parole divine qui a dit : « Vous aurez toujours des pauvres parmi vous ;» mais assurément la terre porterait moins de misères et de douleurs si les hommes savaient user des dons de Dieu.

À ce point de vue, disons, sans crainte de nous tromper, que l’art de l’agriculture est un de ces bienfaits du ciel qui ferait bien des heureux, si on ne laissait perdre, par linsouciance ou l’inconduite, le bonheur pur et durable qw’il procure. Partout, mais en Canada surtout, l’agriculture est là source Ja plus féconde et la plus sûre de la vie des

peuples. Elle est leur vraie force, leur indépendance la plus légitime et l’un des moyens humains le plus efficace de leur vie morale, paisible et aisée.

Quant au Canada, dès l’origine du pays, l'agriculture prit droit de bourgeoisie sur le sol canadien ; témoin cet héroïsme de nos pères conduisant leur charrue ou récoltant leurs moissons tout en repoussant un ennemi implacable et barbare. Plus tard, les guerres avec les Nauvages et les courses d'exploration et du commerce étant terminées, ou limitées au besoin particulier des individus ou de certaines compagnies, il s'établit tout un système de paroisses agricoles, constituant tout à la fois et la vraie force du pays et la gloire de la relision. Alors, en effet, comme aujourd'hui, les campagnes canadiennes faisaient honneur à la vertu pour le moins autant que les villes Pouvait-il en être autrement ? Nos pères, venus de France, avaient été choisis surtout dans ces deux nobles catégories de citoyens, savoir, parmi les hommes de religion et parmi les hommes des champs. T'elles furent l'idée et l’action primitives de notre existence comme peuple. (Grâce à la divine Providence et aux eflorts des vrais amis du pays, elles sont demeurées telles encore jusqu’à ce jour, et assurément elles doivent demeurer telles dans l'avenir, si, comme peuple, nous ne voulons pas décheoir.

Le jour où l’on dénaturera parmi nous cette action et cette idée, le coup le plus fatal sera porté à cette nationalité catholique et canadienne-française que nous exaltons tous les jours avec raison, et à laquelle nous devons tenir, non par des mots, des fêtes et des sentiments plus ou moins sincères, mais bien plutôt par des actions en rapport avec toutes nos saines et anciennes traditions.

Or, déjà sur ce point, n’avons-nous rien à nous reprocher, rien à réformer ou à craindre ? Sans doute, la religion s'est conservée parmi nous, l'agriculture aussi; mais, laissant de côté pour aujourd'hui ce en quoi la religion aurait droit de réclamer, comparativement à l'esprit et aux œuvres de foi de nos pères, examinons simplement si l'agriculture y a conservé son culte et ses heureuses traditions. C’est là une partie de notre histoire, à laquelle on n’a pas fait peut-être autant d'attention qu'à la recherche d’autres documents relatifs à des objets bien inférieurs à celui-là.

En ne considérant donc, d’abord, que cette volonté pri-

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mitive de faire du Ce ada un pays essentiellement agricole, chose qu’on ne saurait nier, on peut fermer les yeux sur les fautes ou les erreurs commises plus tard par les gouvernants et le peuple lui-même, touchant cette vocation providentielle des Canadiens-Français ; vû qu'après tout, les ressources vicrges de notre jeune pays, ont pu suffire j jusqu'ici pour en alimenter les habitants. Mais les choses ont changé, Aujourd’hui, les Canadiens-Français, par euxmêmes et par le concours de l’immigration étrangère, sont devenus un peuple qui veut grandir, être fort, prospère et honorable. Au milieu de cet amalgame de populations, les Canadiens-Français veulent et doivent garder leur nationalité et le sol qui les a vus naître. Eh bien! iln’y a pas d’autres moyens de parvenir à ce but que de rentrer franchement et décidément dans les conditions natives qui les ont faits ce‘qu’ils sont. Qu'ils soient donc d’abord toujours religieux et moraux, ils seront respectés et heureux ; qu'ils se livrent fondamentalement à l’ agriculture, ils seront forts et prospères. C’est dans les champs qu'est la santé, la vigueur, la ténacité au travail dur et constant ; c'est dans les champs qu'est la vie paisible et tous ces précieux avantages de l'esprit et du cœur que procure une honnête médiocrité. C’est dans nos campagnes que se conservent, mieux qu'ailleurs, les saines traditions de modestie, de modération, d’obéissance paternelle, religieuse et civile; c’est là qu’on aime à retrouver encore l'antique et belle simplicité des mœurs et des habits, la sincérité dans le langage, la justice et la bonne foi dans les transactions. C'est à la campagne que se pratiquent, mieux qu'ailleurs, ces devoirs mutuels de respect, de déférence, de cordiale hospitalité dans les r rapports des citoyens entr’eux. C’est là qu'est encore la vraie fraternité, la vraie égalité, la vraie liberté. D'après l'inspiration de la religion comme ‘de la nature, on y est frères de cœur et pour rendre service, et non frères par emphase ou par intérêt ; de même, on se fait aisément l'égal de tous, et tous peuvent nous traiter sur le pied d’égalité par une humilité en quelque sorte naturelle, qui fait que la vie est sans gêne et le cœur toujours libre de sé ‘pancher pour témoigner des écards et exercer la bienfaisance, et voilà en même temps la vraie liberté, travestie aujourd'hui en marotte ou plutôten mégère. La vraie liberté règne à la campagne pour mieux assurer tous les autres de-

voirs, plutôt que pour les discuter, les calculer et les contester. Liberté de faire le bien, d'être présent à toutes ses obligations comme à tous ses droits et à ses jouissances légitimes, voilà la liberté chrétienne et la seule vraie, Avec elle, tout prospère, et l’image la plus parfaite du bonheur pur qu’elle procure n’a eu de réalité que dans le séjour riant et béni de l'Eden, et elle n’aura de fin éternellement réelle que parmi les habitants de la cité de Dieu. L'homme a commencé dans les champs. Ils étaient pour lui un paradis aux jours de son innocence. Ils le redeviennent en quelque sorte quand l'homme vertueux et pénitent les habite. N’oublions jamais les conditions divines de notre origine, et nous aurons le plus haut motif moral d'aimer les Champs. Viendront ensuite par surcroît le profit et les agréments matériels de la vie champêtre. Voilà pourquoi les poëtes, les philosophes et les moralistes de tous les âges ont célébré tour à tour, et chacun dans leur genre, ce qu'ils ont appelé le bonheur des champs, le charme de la vie champêtre. Beatus ille qui procul negotiis .…...

Hélas ! sans doute, les passions humaines, qui se font un droit de bourgeoisie partout, n’ont pas toujours respecté le sanctuaire agreste du laboureur. En nos jours surtout de lucre et de luxe, d’ambition et de vanité, de matérialisme et d’orgueil, comment les c: ampagnes pour raient-ciles se garder de la contagion, comme en ces jours plus calmes où les produits frivoles de certaines industries leur étaient

ignorés ? Cependant, aujourd’hui même, qui oscra prénee que le déficit moral de la vie des champs l'emporte sur celui des villes et des grands centres de l’industrie et du prolétariat ? De tout temps, les cités ont corrompu la campagne ; mais aujourd’hui surtout que la facilité des communications, la séduction du travail industriel, le goût effrené de la spéculation et d'une aisance fastueuse, attirent à la ville plus que jamais les esprits trompés, vains ou légers, il serait grand temps d'arrêter le torrent. Et comment mieux le faire si ce n'est en relevant le mérite, les jouissances et les profits de l'agriculture, qui incontestablement met à l’aise ceux qui s'y adonnent franchement, qui les moralise, qui les fait heureux et honorés.

Il faut done bien y songer. Mais 1l est une autre considération qui s'ajoute à celles-ci d’une manière rigoureuse et pressante. Les temps semblent encore arrivés, °d’ après ce

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qui vient de se passer dans la province supérieure, qu'un esprit trop général d'hostilité religieuse et politique tend à nous appeler de nouveau, nous Canadiens-Français catholiques, à veiller de près, et à défendre fort et ferme nos usages, nos mœurs, nos dogmes, nos lois, notre langue et nos droits ; en un mot, nos foyerset la patrie tout entière. Pour cela il faut de l’ensemble, non par la voie des armes, mais un ensemble de voix, de talents, de dévouements, un ensemble d'action et de toutes sortes de moyens légitimes et pacifiques. Point d'émeutes ni d'insurrections, mais des «associations de secours, des écoles utiles et générales, des journaux ad hoc, ainsi que des fermes, des expositions, en un mot, de paisibles croisades pour arriver à la vraie possession du sol par l'art de le cultiver. Ainsi, combattre, comme toujours, des ennemis politiques plus voués quejamais peut-être à notre perte, sans doute c'est à un rôle, ou plutôt un devoir urgent et indispensable. Etendre et ranimer la foi religieuse, propager son esprit et ses œuvres, c’est prendre tout mal moral et social dans sa racine, et c’est lui appliquer le plus sûr des remèdes. Conserver à l'éducation de la jeunesse la force et les développements qu'elle à pris, c'est assurer aux générations futures, comme aux enfants de l'époque, une des meilleures garanties de vitalité et de nationalité. Donner à l'industrie et au commerce une part d'activité proportionnée au degré de leur importance respective dans la vie matérielle, c’est comprendre les besoins de tout ordre dans la vie des peuples. Enfin, fournir à l'Etat des soldats de la science et de l'épée, c’est vouloir sûrement conserver dans un pays ce qu'il a de plus chér et de plussacré. Mais il y à une base commune à tout cela, un point d'appui général, pris dans l’ordre humain, il est vrai, mais tout puissant, on peut dire, puisqu'il est le champ clos où tout les autres soutiens de la société opèrent et se meuvent avec efficacité.

En effet, à commencer par le véritable point de départ, dans la constitutien sociale et politique des peuples ; c'est-àdire, à commencer par la religion, aurait-elle, au milieu de nous, l'éclat et l’ascendant qu’elle possède heureusement pour le bien de tous, si, infidèles à leur vocation agricole, les Canadiens-Français s’appauvrissaient généralement dans les chances hasardeuses de l'industrie et de la spéculation,

de manière à ne pouvoir plus se conserver au milieu d’eux des pasteurs indépendants et vertueux ? Ceux-là done étaient bien mal inspirés à l'égard de leur patrie, qui, jusqu'à l'année dernière encore, ont crié et fait crier, en quelques coins du pays, contre la dîme due au clergé. Quand il n’y aurait plus de dîmes à payer, tradition si honorable de nos pères, notre agriculture en serait-elle plus avancée ? D'abord, chez un peuple vraiment catholique, la part du prêtre, les prémices levées par l’ordre de Dieu même, pour le soutien dela tribu sacerdotale, sont un gage de bénédiction pour le peuple et ses moissons. Que le soin du clergé passe en d’autres mains, vos terres $eraient-elles moins exemptes d'un tribut analogue aux dimes ? Et ce tribut vous sera-t-il moins léger ? Mais, heureusement, on a compris généralement que ces inspirations malsaines, au sujet des dîmes, avaient un autre but que la protection des produits du sol. C’est au prêtre, comme prêtre, qu'on en voulait; la vérité s’est fait jour, et le cœur catholique du Canadien a rejeté l’astuce de ses faux amis. (Cette ruse grossière a son pendant, aujourd'hui en Europe, au sujet de la nationalité. Le Pape, le souverain prêtre, menace d'être démoli, s’il pouvait l’être, sous prétexte qu'il nuit à la nationalité italienne. Dans notre pays, on voulait faire croire que le prêtre est une nuisance au progrès du sol: ôtons done le prêtre, ou livrons-le, pour le soutien de sa vie matérielle, aux chances aventureuses d'un gouvernement étranger à la foi du peuple et à la foi du prêtre. Eh, bon Dieu ! pour le dire en passant, qui donc remplacerait, dans nos campagnes et ailleurs, le pasteur des âmes, cet œil de Dieu, ce magistrat des consciences, ce père de tous? Et de quel secours serait-il, de quel respect jouirait-il, si son indépendance allait s'engouffrer avec tant d’autres dans les coffres publics? C’est un des caractères des fausses religions et des sociétés catholiques non encore dépouillées des préjugés du jour et de certaines erreurs invétérées, d’avilir le prêtre sous prétexte de le protéger ; ou,de venir en aide au citoyen en le débarrassant, dit-on, ‘des soins matériels du prêtre. Or, sachons-le pour toujours, c’est de la mission spirituelle du prêtre dont on veut le plus souvent débarrasser le citoyen.

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