‹ Considérations sur l'agriculture canadienne [microforme]Chapitre 3 sur 12 · IT · texte numérisé non relu

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Ne repoussez pas les bienfaits de la Providence.

Sentence d’un Campagnard.

Il est encore une autre raison puissante de nous adonner à la culture du sol. Qui nous assure que nôus ne deviendrons pas les fermiers et les domestiques d’une race étrangère dans notre propre pays, si nous négligeons notre vocation agricole ? C’est bien assez déjà que tant de milliers de Canadiens-Français, indignes apparemment de vivre heureux et honorés au soleil de leur belle patrie, se soient faits les Rommes de peine et les serviteurs méprisés du peuple voisin. Les vrais possesseurs du sol, les vrais maîtres d’un pays, sont ceux qui se l'approprient par le travail et par leurs sueurs ; qui y attachent tous leurs intérêts, qui ont À leurs demeures, leurs joies et leurs peines ; qui y élèvent leurs familles, y passent leur vie et y attendent la mort. Là est le monde pour eux, et ce monde suffit à leur ambition. Qu'un gouvernement sage les protége dans leurs intérêts généraux et privés, il aura en eux la moëlle de l'Etat. Arrivent des jours malheureux ou l'Etat a besoin de bras ; arrivent ces temps de trouble intérieur où les hommes de paix sont si nécessaires ; c’est dans les populations rurales que vous trouverez également, selon la circonstance, et des soldats robustes et généreux, et des esprits calmes et sûrs. Ces deux moyens de défendre son pays et de lui être fidèle se trouvent naturellement dans le cœur du laboureur plus que dans toute autre classe, par la raison que le peuple des champs connaît mieux.que personne le prix du sol qui le nourrit et qui soutient l'Etat. Là donc est l'appui le plus fort et le plus vrai du patriotisme. Là ne sont point ces tribus nomades de l’industrie et du commerce, lesquelles changent de patrie comme elles changent de comptoirs. Il est donc du devoir d’un gouvernement sage, nous le répétons, de tout faire pour protéger avant tout cette classe agricole, nourricière du pays, mère du commerce ct de l’industrie, toute puissante en quelque sorte, mais nullement à craindre tant qu'on lui laissera sa foi, ses mœurs, ses habitudes pacifiques et ses traditions honnêtes, C'est alors qu’elle offre la plus forte garantie humaine de la nationalité, parce qu'elle est, dans ces con-

ditions, le boulevard naturel de la propriété, l'une des bases inébranlables de l'autonomie d’un peuple.

De tout temps il en a été ainsi. Les plus beaux courages, les plus nobles âmes, les plus hardis défenseurs de la patrie se sont vus dans les champs. Rome ancienne y avait ses consuls, ses dictateurs, ses héros et, ses meilleurs soldats. On peut dire aujourd’hui, si la diplomatie et la fausse sagesse du jour sayaient se taire un morhent, que c’est du fond des campagnes de Rome et de l'Italie centrale que sortiraient bientôt, par le patriotisme bien entendu des paysans, les phalanges fortes et sûres qui rétabliraient la paix de l'Hurope et le salut du monde. Les révolutionnaires indigènes et étrangérs qui oppriment depuis trop longtemps cette terre illustre à tant de titres, ne tiendraient guères devant ces propriétaires du sol, ces vrais maîtres du pays, ces vrais représentants de ses droits et de ses aspirations. Ces hommes braves autant que sujets fidèles, ne demandent qu’on les laisse faire. Ils guériraient pour toujours peut-être leur patrie, sans beaucoup de ruine ni de sang, de la lèpre socialiste qui la dévore.

‘Non, certes, ce ne seront jamais les populations des champs qui mettront en doute les droits sacrés de la pro-

priété pour faire du socialisme et de la révolution ; à

moins qu'on leur infiltre violemment le virus affreux de cette maladie du jour. Au contraire, elle semble s’acclimater naturellement dans les régions industrielles et ouvrières. Encore une fois, les cultivateurs connaissent trop bien ce que leur coûte et ce que leur vaut la propriété pour ne la pas croire exclusivemént à eux par toutes les lois divines et humaines. Dieu, ils le savent, bénit et consacre tout travail fait selon ses commandements ; or, le travail des champs a pour lui cette condition depuis l'origine du monde, et Dieu a donné charge aux gouvernements humains de veiller à ce que ce travail, ainsi béni et consacré, reste à celui qui l’a fait. \ Une autre considération sur laquelle il faut revenir, en parlant d'agriculture, c’est cette moralité canadienne tant

vantée, qui, par le fait du régime commercial et indus-

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notre vocation agricole, et, partant, avec la douceur, la simplicité et l’honnêteté des anciennes mœurs canadiennes. Déjà, on peut le dire tout haut afin que tous y portent la main dans la mesure de leurs facultés, déjà le mal à envahi parmi nous ce beau domaine de la conscience publique, et a entaché cette gloire la plus pure qu'un peuple sage puisse ambitionner.

En effet, qui ne se plaint aujourd’hui, à la campagne comme ailleurs, du manque de bonne foi, de l'esprit de cupidité, de l'invasion d’un luxe insensé et ridicule ? Qui donc n’apercevrait pas le déplacement des conditions sociales et les premiers symptômes de cette fièvre d'activité, de cet orgueil de la vie, qui règne si haut ailleurs et qui semble annoncer qu’on ne se fie plus à Dieu, avec le concours des forces humaines, mais à soi seul pour subvenir aux soins temporels de la vie ? Que cet étrange déréglement existe plus ou moins invinciblement dans les villes et dans les grands centres industriels, hélas ! ce n’est que trop vrai ; mais qu'il envahisse da vie des champs, la famille du laboureur, l'égalité fraternelle et la médiocrité heureuse des populations rurales, voilà un mal sans remède si on ne s’y oppose fermement et à propos. . Qu'on laisse acclimater partout cette déchéance morale, le Canada catholique-français n'ira pas loin dans son désir de vivre à l’état de nation. Car ce n’est point le luxe, la soif des richesses, la fraude et l'injustice, l’ambîtion et l'orgüeil qui nous ont faits un peuple viable, digne d’attention et de respect ; mais bien l'esprit et les œuvres d’une foi sincère avec ie courage et les autres qualités naturelles dont nous avons hérité de nos pères.

Mais, diront quelques-uns, c’est la religion et non l’agriculture qui fait les mœurs et qui les conserve. Sans doute; mais, humainement parlant, il n’en est pas moins. vrai qu’un peuple qui a pour vocation un genre de vie simple etlaborieux y trouve une grande ressource pour sa vertu, de même que tout homme qui, s'étant adonné à une vocation paisible et exempte des séductions ordinaires à d’autres états, opère plus facilement son bonheur ici bas et son salut éternel que s’il abandonnait cet état qui lui convient pour se lancer dans une carrière bruyante, affairée, ou fertile en moyens de perversion.

Qu'il y ait, après cela, dans cette grande et notoire vo-

cation du peuple canadien pour la culture du sol, une partie de ses membres qui exercent par goût et entraînement naturel des genres de vie différents : par exemple, le commerce, l'industrie, les arts libéraux, les lettres et les sciences, c’est chose voulue par Dieu même, et par conséquent ces états divers sont aussi de véritables vocations ; mais ce n’est pas là la vocation générale du peuple, ni la force physique, politique et morale de la nation. Oe n’est pas là le peuple. Dans les hommes de lettres et de science, s'ils sont religieux et moraux, nous avons bien la tête de la nation; mais le corps, c’est le peuple ; et à ce peuple, il faut une vocation : or, celle des Canadiens-Français, ce doit être la culture du. sol magnifique que la Providence leur a donné. Il l’a reçu pour lui et les générations futures, qui se succèderont d'âge en âge dans son sein. S’il abusait de ce don, il mériterait bien l’asservissement et la misère dus à sa négligence, à son ingratitude, à son infidélité envers Dieu.

Quand done chaque el@sse sera à sa place, parmi nous, avec ses vertus et son aptitude, il y aura une nation. La vouloir autrement c’est vouloir se faire utopiste dans le genre du siècle, qui remodèle tout en dehors des lois de Dieu et de. la nature. Voyez l'esprit moderne faire de nouveaux peuples avec les Italiens, vieillis depuis tant de siècles dans leurs habitudes, leurs lois, leur religion ; dans tout ce qui constitue un peuple. On les veut façonner à la mode du jour. Pour cela, on a imaginé qu’ils souffraient de n’être pas au niveau des nouveautés politiques de l’époque. On leur à envoyé des pédagogues bibliques, révolutionnaires et constitutionnels. On leur a fait croire qu'ils n'étaient pas libres, parce qu’ils ne se croient pas en droit, comme ailleurs, de chasser leurs princes ou de les tuer. On leur a appris à fouler aux pieds tout principe qui ne vient pas de la souveraineté aveugle du peuple : sophism qui tiendra toujours les sociétés à deux doigts de leur ruine, tant qu'on aura en tête d'en faire une vérité. Enfin, on les a initiés aux douceurs du régime révolutionnaire. Qui maintenant osera dire qu'ils ne sont pas plus heurcux, puisqu ‘ils ont acquis le droit à la guerre civile, à l'irréligion, à l’immoralité, au paupérisme, etc. ete. ? Il est vrai qu’en compensation, l'industrie et la spéculation fiévreuse, fertile en richesses exclusives et en faste insolent,

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feront parler d'eux comme d'un peuple grand et fort. Ce peuple aura désormais ses révolutions périodiques, ses trônes renversési ou sa république sanguinaire, ses prêtres exilés, ses églises profanées et ses champs si fertiles abandonnés pour la science de l'épée et de lémeute. Voilà la recette du jour pour démolir les sociétés et les nationalités. Elle n’est, pas enviable, après tant d'exemples que nous avons sous les yeux. Un peu moins de vanité et de bruit sied à tout le monde, aux peuples comme aux individus. Pourvu qu'on soit heureux dans la vertu, l’ordre et les choses nécessaires à la vie, cela doit suffire à tous: et ces trois choses, d’ailleurs, augmentent d’elles-mêmes, et forment le vrai progrès chrétien et sensé, tant qu ‘elles fonctionnent danses conditions de la Providence et de la nature vraie des choses. C’est là le type divin et parfait de l’état social et de toute nationalité qui veut vivre. e

Les créations politiques du jour sont éphémères comme lui. Rappelez vos souvenirs, génération de l'époque, ou lisez l’histoire contemporaine. Voyez combien durent, combien sont heureuses, morales, exemplaires, ces créations constitutionnelles, républicaines ou révolutionnaires, appliquées forcément à des peuples vieux de huit, de douze ou de quatorze siècles. On pense ingénuement que ces peuples sont devenus trop vieux, qu'ils n’ont jamais eu de constitutions, ou que ces constitutions sont tombées de vétusté. Erreur. C’est à Dieu d'effacer de la surface de la terre les peuples trop vieux, ct non aux fabricants de constitutions éphémères ou turbulentes. Hélas ! on ne sait plus qu'ily a, pour le bonheur et le maintien des Etats, des choses fondamentales auxquelles l’homme n’a jamais le droit de toucher. La constitution des peuples, dans ses conditions essentielles et longtemps expérimentées, appartient : à cet ordre de choses sacrées dont Dieu se réserve la maîtrise; c’est l'arche sainte : tous les Oza qui y portent témérairement la main ont à craindre un châtiment qu'on a déjà vu souvent depuis cet imprudent zélateur. Aujour-

hui, c’est à Napoléon ITT d’y voir, lui qui semble vouloir refondre l’Europe entière dans le moule d’où il est sorti lui-même.

À ce point de vue de la vocation, l’histoire sacrée et profane constate que la vocation temporelle de la race humaine toute entière a été, dès l'origine, la culture des champs à

la sueur de son front. Châtiment et source de vie tout à la fois, l’homme à persévéré plus ou moins fidèlement dans ces deux conditions de salut temporel et éternel. S'il pouvait y manquer totalement, ilirait tout droit à une double ruine, S'il n’y dévie qu’en partie, soit. comme peuple ou comme individu, il ne laisse pas que de priver la société ou soi-même d’une ressource matérielle inépuisable, mise sous sa main par Dieumême. Or, la sagesse et la religion disent : Ne repoussez pas les dons de Dieu : ce dont l’homme rendra compte à ce Souverain juge.

Les autres vocations particulières dont nous avons parlé étant nées de cette grande vocation primitive, lui sont ainsi naturellement secondaires. Elles vivent d'elle matériellement, mais celles-ci, quoique secondaires, lui rendent en quelque sorte la vie : elles l’éclairent, elles la guident, elles la conservent, elles la réjouissent ; bien . plus, elles la défendent et la sauvent : et tout cela, par les diverses ressources que chacune d'elles possède. Delà les vocations du soldat, des lettrés, des artistes, du marchand, de l'industriel, du navigateur et le reste. Tout le secret du bonheur social est de conserver une sage harmonie entre toutes ces vocations particulières et la vocation générale du peuple. Que tout le portent vers cette vocation qu’il a reçue de Dieu et de ses pères, et qui lui est propre à tant d’autres tîtres, voilà le fondement de l'édifice. Pour: le compléter et le soutenir à jamais, pour l’embellir et en faire un séjour aussi agréable que durable, viennent les autres vocations, chacune avec son talent, sa vertu et ses ressources. Alors, voilà une nation, homogène en principes et en pratique comme par les liens du sang.

Aujourd’hui que tous les principes sont ou contestés, remodélés ou renversés, et que toute vocation en général, chez un trop grand nombre d’hommes abusés, est prise comme tant d'autres vérités sociales et sacrées pour une vieillerie du temps passé, la société souffre par tous les endroits. Dieu, on dirait, n’est plus le Dieu des nations, des gouvernements, des familles, des états divers de la société. À peine bientôt si l’homme individuel le souffrira au fond le plus caché de sa conscience. Non seulement on veut tout faire sans lui, dans l’ordre temporel, mais il semble qu'on ne veuille pas même avoir l’air de penser au besoin qu'on a de son intervention. C’est l'esprit du siècle, impossible de

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