ARTICLE PREMIER
De rapptc'ciatiou de la folle.
Les aliénés furent autrefois des objets d'efTroi et même d'horreur^ livrés au fanatisme des peuples barbares qui les regardaient comme des possédés du démon, ils devenaient la proie des bourreaux , et ils expiaient dans les flammes leurs prétendus crimes. Aujourd'hui les fous sont des malades, et des médecins se chargent de les traiter.
La civilisation, en faisant d'immenses progrès, a aussi développé les lumières de la médecine , et des hommes bienveillans ont contribué à améliorer le sort des malheureux dont la situation excite un intérêt si touchant.
Comme toutes les facultés humaines ont reçu une impulsion par le fait des circonstances , de même des institutions favorables aux aliénés ont été encouragées , et des établisscmens se sont élevés de toutes parts.
Le célèbre Pinel fut un des premiers qui tenta cette œuvre admirable ^ chargé successivement du service deâ aliénés de Bicélre et de la Salpètrière , il soUicita de l'ad^n;^
nislration paternelle des hôpitaux des réformes nécessaires aux aliénés ; le premier il réclama la douceur dans le traitement , et les chaînes dont ils étaient chargés tombèrent à sa voix. Des habitations plus salubres furent construites , un meilleur régime fut accordé , un traitement médical fut mieux appliqué, et Pinel se trouva récompensé de ses efforts par de nombreuses guérisons» Après lui vinrent des hommes qui se livrèrent spécialement et sans relâche à l'étude et au traitement des maladies mentales, et augmentèrent le domaine de la science que leur avaient ouvert les travaux de Pinel.
Ce fut encore sous ses auspices que furent élevées des maisons particulières : telle est celle que je dirige actuellement.
Nos voisins d'outre-mer, les Anglais, ne sont pas restés en arrière d'améliorations. Dans un voyage que j'ai fait en Angleterre en 1 882, je me suis assuré que les hôpitaux d'aliénés de Londres ne le cèdent en rienaux nôtres \ je reviendrai plus tard sur ce qui les concerne.
Malgré tous ces^dïorts , et les guérisons obtenues de nos jours , les gens du monde doutent encore de l'influence du traitement et de l'isolement que les médecins réclament ordinairement pour les aliénés. On entend dire journellement que les fous sont incurables, et que s'ils reviennent momentanément à la raison, ils ne tardent pas à retomber.
Il y a des aliénés qui retombent comme il y a des retours de toutes les maladies dont on a la prédisposition , de même qu'il en est qui guérissent et qui restent guéris. On ne saurait trop publier les observations qui soutiennent ce que j'avance , pour convaincre autant que possible les familles de la nécessité de traiter les aliénés, surtout dans le début de la maladie.
Au ïïjiiUeu des efforts que j'ai faits pour obtenir les (jué-
(7) rlsons dont je parlerai ci-après, je me suis appliqué à observer avec la plus scrupuleuse allention les phénomènes de raliénation mentale, et j'ai été conduit à rullacher la folie aux lésions appréciables du cerveau ou du système nerveux. Déjà les travaux de Gall et Spurzheim nous ont éclairés sur la localisation des facultés morales et intcllecluelles. Pourquoi ne pas s'eiTorcer de localiser la folie , en la rattachant aux lésions phvsiques du cerveau et de l'appareil ner\'eux ?
Avant d'entrer en matière, livrons-nous à quelques considérations sur l'appréciation que l'on doit faire de la folie et sur sa distinction exacte.
On peut confondre l'homme qui est seulement sous l'empire de ses passions et de ses entraincmens naturels, avec celui qui commet des actes extravagans par le fait d'une affection nerveuse ou inflammatoire du cerveau ou du système nerveux.
Tachons de limiter ces deux situations.
L'homme est né avec une organisation cérébrale plus ou moins parfaite. Gall et Spurzheim ont prouvé que la partie antérieure du cerveau était destinée aux fonctions intellectuelles, et que la partie postérieure et latérale était principalement le siège des passions et des déterminations instinctives. S'il n'y a pas développement égal de ces deux parties du cerveau , il ne peut y avoir équilibre parfait entre ces deux mobiles principaux de notre organisation. On doit se Vendre compte alors comment nos pensées et nos actions se trouvent subordonnées à ce développement et doivent varier suivant que notre organisation nous entraînera. Il en résultera que chez certains hommes les cfTorls passionnés étant constans , leurs actions et leurs paroles seront toujours sous l'influence du développement de la partie postérieure du cerveau, de même que cliez d'autres , dout T organisation
(8) sera en faveur du développement antérieur du cerveau , les aclcs de la vie seront signalés par une haute intelligence.
La nature a de plus doué l'homme d'un sentiment particulier qui se trouve même chez l'homme le moins intelligent : c'est le sentiment du hien ^ c'est lui qui nous guide dans nos actions et maintient l'équilihre de notre organisation cérébrale ^ dans cette condition l'homme est raisbnnahle.
Si, au contraire, il ne domine pas, l'équilibre est rompu ? et les déterminations passionnées étant pour ainsi dire déchaînées , riiomme est déraisonnable.
Si par suite d'une prédisposition , ou de toute autre cause excitante ou déterminante, une névrose ou une congestion inflammatoire du cerveau se développe, la fonction intellectuelle sera pervertie , l'homme sera fou.
Je crois qu'avec ces distinctions on appréciera facilement la déraison et la folie ; l'une peut exister sans folie , l'autre ne peut avoir Heu sans déraison, parce que toutes les facultés morales , instinctives et intellectuelles , se trouvant perverties dans la folie , le plus grand désordre doit exister dans la fonction cérébrale.
L'homme déraisonnable n'est souvent qu'un être passionné , extravagant^ l'homme fou est un malade.
Combien y a~t-il de gens dans le monde dont les actions sont entachées de dérèglement , et qu'on ne regarde pas comme aliénés î II faut, pour qu'il y ait aliénation mentale, que l'on puisse en reconnaître les signes manifestes qui , échappant aux yeux des personnes du monde, seront distingués par un médecin exercé. Chez l'aliéné il y a une altération de la physionomie, un changement total dans les habitudes, un dérèglement dans les actions, de l'incohérence dans les discours. Cependant si le délire est partiel, le malade pourra encore en hnposerj au moins pendant quelques
(9) lems ; mais en l'examinant avec allenlion, la sienne se fatiguera, et il deviendra facile de démêler le dérangement de ses idées.
L'homme seulement extravagant possède le sentiment de lui-même, de ses actions , mais il est sous l'empire d'un entraînement irrésistible \ il ressent encore les elTorls de sa conscience, et peut revenir au bien -, le fou ne saurait entendre sesavertissemens, ni ceux d'une raison qui l'a abandonnée 5 il se livre à des actes extravagans et furieux sans aucun remords. Le premier a encore des affections , le second n'en connait plus ; les êtres qu'il chérissait lui deviennent indiflerens.
Je regarderai comme aliéné tout homme dont les paroles et les actions prennent un tel caractère de perversité qu'il s'éloigne des conditions et des habitudes ordinaires et voulues, et qu'ayant rompu tous les liens que lui imposait la société, il se livre à son premier mouvement sans réflexion, sans attention.
J'ajonterai à cette définition celle donnée par Georget dans le Dictionnaire de Médecine, pour désigner l'aliénation mentale :
« INJaladie apyrétique du cerveau , presque toujours avec lésion incomplète des facultés intellectuelles ou aflectives , sans trouble notabledans les sensations etles mouvemens volontaires et sans désordres graves , ou même sans désordres marqués dans les fondions nuli ilives et génératrices j le malade a des idées, des passions dillércntes de celles du commun des hommes raisonnables , il se croit en bonne santé, et il est bien loin de se trouver aliéné, n
Il est fort important de se pénélrcr de tous les moyens d'appréciation do la folie. Les médecins peuvent être appelés à reconnaître si telle personne est dans ua état d'aliéna-
( «o ) tîôh mentale , et s'il y a lieu de la ptîvër ati lîiÔiris momentanément de sa liberté. Ils peuvent aussi être appelés en justice pour examiner si les actes d'un accusé sont le résultat de la déraison , de l'extra vagance, des passions, ou de la
folie.
Les tems modernes nous ont fourni des exemples de procès dans lesquels l'avis des médecins a été démandé. Papa- Yoine et la fille Cornier étaient des aliénés -, cependant l'un d'eux a été condamné à mort. Si nous comparons maintenant Papavoine à Louvel , nous voyous une différence.
Le premier fut porté au crime par une monomanie homicide inexplicable ^ le second était un fanatique politique. Papavoine avait donné , avant son crime , des signes d'une mélancolie profonde , qui Fa conduit lentement à l'action barbare où un entraînement aveugle Fa poussé. Louvel avait mûri et combiné son projet avec tout le discernement d'un homme jouissant de toutes ses facultés , et avec toute la résolution d'un hom.me passionné et exalté.
Il est aussi fort essentiel pour le médecin de consulter les circonstances qui ont précédé le développement de la folie , car on observe pour cette maladie ce qui arrive pour beaucoup d'autres , la période de développement. Il est rare que Faliénation mentale débute tout-à-coup, on aperçoit un dérangement dans les actions et de la bizarrerie ^ les uns se livrent h. des spéculations ruineuses et exagérées , les autres achètent des objets inutiles , ou qu'ils ne peuvent payer, etc. Enfin arrivent l'incohérence dans les idées,le déraisonnement complet, et le désordre des actions. J'ai été témoin il y à quelque tems du développement de la folie chez une femme âgée de trente-cinq ans. Elle avait eu de yiolens chagrins causés par la mauvaise conduite de son mari 5 elle devint triste ; perdit en partie la mémoire. Elle était bizarre ^ vou-
lait et ne \ouUit plus , sortait sans- but, marchandait et achetait tout ce qu elle voyait, sans se rendre compte si elle pourrait payer. On s'aperçut bientôt qu'elle déraisonnait, elle disait que tout allait chanf;er pour elle 5 elle faisait préparera manger pour des personnes qu'elle croyait devoir venir, etc. Enfin ses actions et ses paroles devinrent tellement déréglées qu'on s'occupa de son état, et qu'appelé pour en juger, je conseillai qu'on la plaçât dans un établissement d'aliénés. •
Voici un autre exemple de développement moins avancé, mais qui laisse tout à craindre pour Tavenir.
J'ai été appelé , il y a quelque tems , auprès d'une dame anglaise, âgée de vingt-un ans , douée de tous les agrémens physiques, et fort bien élevée. Cette dame, dont la mère est morte aliénée, était sans fortune, et a épousé un Anglais, âgé de quarante ans , fort riche. Il l'a comblée de tous ks bienfaits possibles, et cependant il s'est aperçu, quelques mois après son mariage, d'une mélancolie qui se faisait remarquer par intervalle , quoique cette dame soit naturellement très-gaie et enjouée. Dans un de ses accès de tristesse, elle tenta de s'empoisonner avec du laudanum, et, sans les prompts secours qui lui furent donnés , elle aurait perdu la vie. Celte tentative d'empoisonnement lui a causé une inflammation d'estomac.
Depuis cette époque, elle est devenue fort bizarre, et achète des objets de grand prix qu'elle donne aussitôt, sort sans rendre compte de ses absences, qu'elle prolonge souvent jusque dans la nuit, reste des journées entières au lit sans manger, et veut manger la nuit, ou quand son caprice l'y engage, se cache quelquefois sous sou lit, écrit H son mari qu'à son retour chez lui elle aura ces<é de vivre, etc.
PendauÇ uue courte alsenec de son mari, et saui Teu
prévenir , elle a abjuré le protestantisme pour la religion catholique.
Toutefois , en causant avec elle , on n'aperçoit aucune incohérence dans ses idées 5 elle convient de toutes les extravagances citées plus haut , et si cette dame ne peut être encore traitée d'aliénée , il est à craindre que l'invasion complète de cette maladie ne se fasse pas long-tems attendre.
On voit par ces faits que l'aliénation mentale s'avance pas à pas-, on dirait que le système nerveux s'exalte par degré , et que ce n'est que lorsque les conditions maladives se sont développées que le délire éclate •, alors la folie se montre à tous les yeux. C'est seulement à cette période que les médecins sont ordinairement consultés par les familles. Si, dès les premiers symptômes de cette maladie, on s'occupait d'y porter remède , soit en produisant une perturbation, ou un éloignement favorable dans les habitudes des personnes aliénées, on préviendrait quelquefois l'issue funeste qu'on ne peut plus empêcher lorsque le mal a fait d'immenses progrès.