‹ Considérations sur l'art de la guerre. Par le baron RogniatChapitre 3 sur 21 · DES CHAPITRES · texte numérisé non relu

DES CHAPITRES

Dçs grandes opérations de la guerre dèfen~ sive Page 474-

Importance des fiprteresses pour mettre en sûreté les richesses militaires d'un état; garder les principaux passages des fleuves et des montagnes; recueillir dans leur sein les débris des armées battues ; protéger les armées défensives, et leur donner un asyle sous leur canon. Leur insuffisance pour arrêter l’agresseur sans le concours des armées actives. Nouvelle disposition des places. Importance d'établir des camps retranchés sous leyr canon ; idées à ce sujet.

Système de défense en se portant sur les flancs d’une armée envahissante, à l'appui des places, au lieu de s’opposer de front à sa marche. L'agresseur» réduit par cette manœuvre à se livrer à une guerre de siège.

CONCLUSIONS Page 5oo.

Notks sur la milice romaine Page 5ia.

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L’irisToiRR (le la guerre peut se diviseï^ eu deOx grandes périodes, fort distinetos par la nature des armes et la manière de .se battre : la première comprend tous ces temps anciens jusqu’au siècle de Louis XIV, où les armes de main jouèrent le principal rôle dans les combats; la seconde, qui né remonte guère au-delà du XVIIl* siècle, est marquée par la révolution que l’usage général des armes à feu a introduite dans l’art de la guerre. Le système de guerre dut changer avec les armes : la victoire , qui ne s’obtenait autrefois que par le choc et la mêlée des armées belligérantes, . l’adresse et la force des combattants, s’obtient aujourd'hui par la régularité et la précision des manœuvres, souvent sans en venir aux mains. Les armes de jet, qui n’avaient été qu’accessoires chez les anciens, sont devenues les armes principales chez les modernes. Nos batailles ne se décident plus guère que de loin, à coups de canon et de fusil; et nos timides fantassins, sans armes défensives, effrayés par le bruit et l’effet de nos armes à feu, n’osent plus s’aborder : les combats à l’arme blanche sont devenus fort rares.

2'. Etlit.

a INTRODUCTION.

Les spectateurs superficiels , témoins de nos combats modernes , si différents de ceux des anciens, en ont conclu, sans autre examen, que notre système de guerre ne pouvait avoir rien de commun avec le leur; mais les observateurs , plus exacts remarquèrent que, si la différence des armes en apportait dans la manière de ranger les troupes et de les faire combattre , elle ne pouvait pas en introduire dans celle de les lever, de les organiser, de les discipliner, de les nourrir, de les ordonner pour la marche, de les diviser et subdiviser en différents corps , ^le les endurcir aux travaux militaires, et de les animer au combat. Ils aperçurent que la méthode des retranchements, et l’art d’unir la célérité avec la stabilité par le mélange de différentes especes de troupes, pouvaient très-bien se concilier avec les armes à feu , en y apportant les modifications convenables; enfin ils jugèrent que nos ordres de bataille, si différents en apparence de ceux des Romains, devaient cependant se rapprocher de leur excellente méthode de faire soutenir les troupes engagées au combat par une seconde ligne et des réserves.

Quelle que soit la différence des armes, le système de guerre des anciens est une source abondante où nous aurons souvent l’occasion de puiser d’excellents principes applicables à nos guerres modernes; U ne sera donc pas inutile de le faire connaître avant d’entrer en matière, et

c’est là l’objet de cette introduction. Je passerai sous silence les essais rudes et grossiers des nations barbares, qui ne peuvent contribuer en rien aux progrès de l'art militaire , je ne dirai qu’un mot de la tactique des Grecs, dont nous avons deux excellents traités, celui d’Élien et celui d’Arien , que l’on peut consulter au besoin : mais je me livrerai à des recherches plus approfondies sur l’art militaire des Romains, si imparfaitement développé jifsqu’à présent, parce que c’est chez ce peuple guerrier que l’art de la guerre , fondé sur les anciennes armes, a été porté à son plus haut point de perfection. Je diffère souvent d’opinion avec les commentateurs qui en ont traité; je n’ai pas les mêmes yeux qu’eux, et j’ai ^ dû exposer les princi|^ux points de la milice romaine tels que je les voyais dans les auteurs anciens : mais, comme il n’est point juste qu’on me croie sur parole , j’ai été obligé de citer mes autorités, et d’entrer dans des discussions que j’ai renvoyées dans des notes à la fin de cet ouvrage, afin de n^pas interrompre le fil du discours. Ce sont des pièces à l’appui de mon opinion , que je livre aux lecteurs curieux de ces sortes de recherches.

Les Romains commencèrent, comme tous les peuples, par des essais rudes et grossiers : leurs premières troupes, mal armées, mal disciplinées, se battaient en désordre ; et l’armée de Romulus ne ressemblait sans doute guère plus à celle de

César, (jiie l’armée d’Againeaiiion ne ressemblait à celle d’Alexandre. Romulus, après avoir rassemblé et réuni différentes bandes de pâtres et de vagabonds, en forma, dit-on, un corps de trois mille fantassins et de trois cents cavaliers, qu’il divisa en trois parties égales. 11 assigna à chacune un quartier de sa ville uais.snnte, qui n’était qu’un camp fortifié, et il la parlage-a ainsi en trois tribus ou quartiers. Chaque tribu fut commandée par un cbefliommé tribun, et subdivi.sée en dix curies ou centuries de cent fantassins, et en dix décuries de dix cavaliers. Il plaça un centurion à la tète de chaque centurie , et un décurion à la tète de chaque décurie. Telle ^ fut l’origine de la légion, et la première formation de ce corps, que le temps et l’expérience portèrent dans la suite à un haut degré de perfection.

La nuit qui enveloppe les premières institutions romaines ne permet {>as de signaler les changements successifs de la légion ; on soupçonne seulement que l’infant^ie légionaire fut doublée , ainsi que les officiers , lors de la réu nion des .Sabins aux Romains : ce qui porta à soixante le nombre des centuries et de leurs centurions^ et à six celui des tribuns. Les doubles centuries formèrent des manipules , ainsi nommées, dit le savant Varron, de leurs premières, enseignes , faites avec une poignée de foin liée au haut d’une perche ( manipulum ).

Ces troupes n’ëtnicnt ni armées, ni habillées, ni nourries, ni soldées par l'Etat : on doit se les représenter comme des bandes de paysans rassemblés par leurs magistrats, au moment même d’iine expédition. Chacun s’armait le mieux qu’il lui était possible , et prenait des vivres pour quinze jours; cette troupe confuse marchait à l’ennemi, toujours fort rapproché, puisque le territoire de Rome ne s’étendait qu’à quelques lieues. Si l’on était vainqueur, on pillait son camp, on ravageait son territoire, on emmenait ses troupeaux et ses récoltes, et l’on revenait, après une camj)agne de quelques jours, à Rome, où l’armée était dissoute. Si l’on était vaincu , on rentrait dans Rome, où tous les habitants de la campagne se réfugiaient avec leurs denrées et leurs troupeaux, podr les soustraire à la rapacité de l’ennetni, dont les armées, sans consistance comme celles des Romains, ne tardaient pas à .se dissiper. Le défaut de solde et de vivres, la nécessité de pourvoir aux besoins de leurs fa-* milles , rappelaient promptement les légionaires * chez eux , et les premières expéditions des Romains duraient rarement plus de quinze jours. Des guerres aussi courtes les empêchaient d’entreprendre des sièges , et leur procuraient rarement des conquêtes stables. Le parti vaincu trouvait un refuge assuré dans sa ville, dont les fortifications étaient à l’épreuve des armées éphémères de ces temps -là.

Mais les Romains ^ entourés de peuples belliqueux , ne tardèrent pas à prendre d’eux les premiers éléments d'un art qu’ils aimaient avec passion. Toujours au milieu des combats, l’expérience les éclairait , et Tardent désir de vaincre les portait à imiter, à perfectionner ou à inventer tout ce qui pouvait tourner à leur propre profit ou au détriment de leurs ennemis. Leur organisation Icgionaire, leurs armes, leur discipline, tout se perfectionna promptement; et vers la fin de la dernière guerre punique, ils purent paraître sur la .scène des combats avec plus d’avantage que tous les autres peuples. C’est cette époque, signalée par la rapidité et l’immensité de leurs conquêtes, et par la splendeur de leur gloire militaire, que je choisis pour faire connaître leur milice. J’indiquèrai ensuite les progrès que Tart de la guerre fit durant Içs guerres civiles, où les plus grands talents furent mis en jeu par des passions impétueuses et de grands intérêts, jusqu’au moment où le génie de f.é.sar lui imprima le sceau de la perfection. Il n’y eut plus rien au-delà; et, comme les choses de ce monde ne restent pas long-temps stationnaires, cet art ne tarda pas à dégénérer sous les empereurs. Nous n’arrêterons que très-peu de temps nos regards sur cette décadence ; car c’est dans* toute sa beauté , et non pas dans sa décrépitude, qu’il nous importe d’envisager Tart militaire chez les différents peuples.

Les Romains , pour lever leurs troupes, avaient adopté la méthode suivante, qu’ils nommaient élection, parce que les magistrats choisissaient les citoyens qui leur paraissaient les plus propres au service militaire. Le consul ou le préteur convoquait au Champ-de-Mars ou au Capitole tous les citoyens qui devaient concourir pour la formation des légions , levées chaque année , d’après un décret du sénat. Cette obligation comprenait tous les Romains au-dessus de dix-sept ans, jusqu’à quarante-six ou cinquante ans, qui n’avaient pas accompli vingt campagnes comme fantassins , ou dix campagnes comme cavaliers , à l’exception de la dernière classe, que sa vreté exemptait du service. Ou levait ordiri^P^ment quatre légions : pour cela, on commençait par nommer six tribuns par légion , aru choix du peuple ou des consuls. Tous les conscrits étaient rangés par tribus; le magistrat chargé des levées en désignait quatre successivement dans chaque tribu. Les tribuns des quatre légions inscrivaient aussitôt ces jeunes gens dans leurs légions, en les choisissant tour-à-tour parmi les quatre désignés par les magistrats. Cette opération, qui établissait une égalité parfaite dans la composition des légions, se répétait jusqu’à ce qu’elles fussent complètes (I).

L’élection terminée , chaque légionaire prêtait individuellement son serment entre les mains du général, en lui jurant de lui obéir, et de faire

JNTRODUCÏION.

de tout son pouvoir tout ce qu’il lui commanderait; et ce n’était pas une vainc cérémonie, caf l’on sait combien les Romains, élevés dans la crainte des dieux , étaient esclaves de leurs serments (II).

Les citoyens romains, pendant long -temps, furent admis seuls dans les légions , jusqu’au moment où les guerres civiles vinrent bouleverser la république, et renverser toutes les lois établies. Ceux d’entre eux qui avaient accom]>li le temps du service prescrit par les lois, ou atteint leur cinquantième année, n’étaient plus obligés de prendre les armes que pour la défense de la vj^, dans le cas très-rare où elle était menacée pvt’ennemi d’un danger imminent. Cependant ces braves vétérans, habitués à la vie des camps, se faisaient souvent inscrire pour marcher volontairement.

« Dès que le serment est prêté, dit Polybe , « les tribuns renvoient tous les légionaires, après a avoir indiqué le jour et le lieu où ils doivent V SC rassembler. Au jour prescrit, ils choisissent U dans chaque légion les plus jeunes et les plus « pauvres pour en faire des vélites; ils prennent « pour hastaires ceux qui viennent ensuite; pour n princes la classe au-dessus; et enfin ils forment « les triaires des plus âgés et des plus* riches; « car telles .sont les classes qu’on établit dans B chaque légion, suivant les armes, la fortune, « et l’âge.

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a La légion se compose ordinairement de n laoo hastaires , 1200 princes, laoo vélites, «600 triaires, et 3oo chevaliers; ce qui porte « la force de ce corps à 45oo homnies.

« Les tribuns, de concert avec les centurions , « divisent les trois classes des hastaires , des « princes et des triaires, chacune en dix parties, « qu’on nomme rangs, manipules, ou enseignes. « Les vélites sont répartis par portions égales « dans chacun de ces trente mariipules. Les che- « valicrs sont divisés en dix parties, qu’on apte pelle turmes (lll). »

Il s’agit de faire connaître quel rôle jouaient ces classes : les hastaires, ainsi appelés, suivant Varron, du nom de \hast, dont ils étaient primitivement armés, formaient ordinairement la première ligne dans l’ordre de bataille ; les princes étaient placés en seconde ligne; et les plus anciens et les nieilleurs légionaires, classés sous le nom de triaires, formaient une réserve en troisième ligne. Les triaires étaient primitivement les seules troupes armées du pilon , e.spèce de gros javelot que nous décrirons incessamment : c’est pour cela que les anciens historiens les désignent quelquefois sous le nom de pilani, tandis que les princes et les hastaires sont nommés antepilani; mais ecs dénominations durent cesser lorsque les trois lignes adoptèrent les mêmes armes. Ces trois classes , dont les principales distinctions avaient été dans la différence des armes ,

se confondirent avec le temps, et elles finirent par disparaître totalement, après la troisième guerre punique , lorsqu’on forma leurs manipules en cohortes, comme nous le verrons plus tard.

Les vëlites répartis dans chaque manipule étaient l’infanterie légère de la légion , dont ils formaient environ un quart. Connus d’abord sous le nom de rorarii et à'accensi, on les appela ensuite vélites, et enfin ferentarii. On doit se garder de confondre ces troupes légères , faisant partie de la légion , avec les cohortes d’archers et de frondeurs dont on fit usage dans les armées du temps de César; celles-ci étaient des troupes auxiliaires qui n’avaient rien de commun avec la légion.

La cavalerie légionaire , composée d’un corps dé deux ou trois Cents chevaux, qu’on nommait aile, ne faisait guère que la vingtième partie de la légion. L’aile se divisait en dix turmes d’une trentaine de cavaliers, et le turme en trois décuries. CeS cavaliers ne pouvaient être choisis que parmi les chevaliers , qui formaient un des premiers ordres à Rome. L’état leur fournissait ordinairement des chevaux; mais, peu habitués à l’équitation , ou persuadés qu’on est plus fort à pied qu’à cheval, ils mtfttaient souvent pied à terre , pour prendre une part plus décisive aux combats sérieux. Telle était l’opinion des Romains de la supériorité de l’infanterie sur la ca-

INTRODUCTION.; Il

y^lerifc , que , non contents de n’avoir tjb’tift petit nombre de cavaliers, ils les transformaient enfcore en fantassins dans les occasions critiques (IV).

Nous prenons toujours Polybe pour guide'; c’est le plus exact et le plus judicieux que nous puissions choisir. « Aussitôt que le classement a est terminé , dit cet historien , les tribuns de <t chaque légion 'procèdent à la nomination des « centurions. Ils commencent par nommer dix « premiers centurions dans chaque classe , à l’ex* « ception de celle des vëlites ; et l’on nomme « ensuite de la même manière , pat une seconde « élection , un pareil nombre de seconds centu- « rions. Lorsque la division de l’infanterie lé- « gionaire en dix manipules d'hastaires , dix « de princes, et dix de triaires est faite, et que « les vëlites sont répartis dans chacun de ces «manipules, suivant la méthode indiquée, on « place Un premier et un second centurion par R manipule. Le premier commande la droite, le « second la gauche , sous les ordres du premier, « qu’il remplace'en cas d’absence. Et ce n’est pas « sans raison qu’on donne deux centurions au « manipule, afin qu’il ne reste jamais sans chef, « en cas que les maladies ou les accidents de la «•guerre le privent du premier; car la guerre ne « .souffre ni délais ni interruption dans le com- « mandement. C’est par la même raison qu’on « nomme aussi .deux pdttë-èhSéign^ par mani-

« Les tribuns nomment également trois dë- « curions pour chacun des dix turmes de che- « valiers; mais le premier nomme a seul le coin- « mandement , et les deux autres ne sont que ses « lieutenants (V). «

Ainsi la légion avait soixante centurions ou officiers d’infanterie, trente décurions ou officiers de cavalerie, et six tribuns ou officiers d’état-major. Les tribuns commandaient tour-àtour la légion , pendant deux mois , jusqu’à l’époque des guerres civiles, où l’usage .s’introduisit d’en confier le commandement à un légat iy\). Les tribuns de service surveillaient l’établissement , le tracé et les fortifications du camp , disposaient et établissaient les garde.s pour sa sûreté, transmettaient aux centurions les ordres du général, veillaient à leur exécution, et étaient chargés de la discipline et de l’exercice des troupes. Les autres tribuns étaient placés par le légat, ou le consul , à la tête des détachements , des reconnaissances, ou des fourrages; on leur confiait ordinairement le commandement des places de guerre, et ils obtenaient souvent des missions particulières, pour lever de l’argent, des vivres, des habits, des armes sur les pays conquis; en un mot , c’étaient des officiers d’état-major disponibles pour toute espèce de service.

Les centurions étaient divisés en plusieurs grades : outre les distinctions de premier et de second centurion établies par manipule, ils sui-

INTRODUCTION. i3

vaient encore entre eux la prééminence desclasses auxquelles ils appartenaient ; de sorte qu’un premier centurion des triaires était au-dessus d’un premier centurion des princes. Le premier centurion de chaque classe, je veux dire le premier hastaire , le premier prince , le premier triairc ou primipile , commandait toute sa classe, ou l’une des lignes de bataille de la légion ; c’est ce qui explique la haute considération dont ces trois officiers supérieurs jouissaient chez les Romains. Ils étaient presque toujours admis au ‘conseil du général, avec les tribuns; et Icprimipile, le chef de tous les autres à cause de la prééminence de sa classe, commandait la légion entière en l’absence des tribuns. »

Chaque centurion et dééurfon se choisissait^ ou recevait des mains des tribuns , un sotJ.s-offi-i cier pour l’aider dans les détails du .service. On plaçait de plus, suivant Végèce, à la tète de chaque escouade ou tente de dix soldats un décanier y espèce de bas-officier, que nous avons conservé dans nos troupes sous le nom dé caporal. * * , M ..

I.ÆS citoyens romains in.scrits pour faire partie des légions se fournirent long -temps euxmêmes leurs armes; ce qui établit une différence entre l’armement des riches et celui des pauvres. Les uns s’armaient de tgutes pièces; les autres ne pouvaient se procurer que quelques armes grossières et peu conteuses, 'l'andis que

i4 INTRODUCTION,

les premières classes, établies par .Servius Tullius , se couvrirent du casque , du bouclier et de la cuirasse d’airain, et s’armèrent de l’épée et du pilon , les dernières classes , trop pauvres pour s’acheter des armes dispendieuses , avaient pour toute arme le petit bouclier de bois, la fronde, et quelques traits. On était obligé de les diviser dans la légion en plusieurs classes, suivant leur armement; de-là l’origine des quatre classes, des vélites , bastaires , princes , et triaires. Ce ne fut que lorsque les légionaires reçurent une solde de la république, que les consuls purent exiger de l’uniformité dans l’armement des différentes troupes. Le questeur de l’armée faisait donner des armes de modèle à celui qui n’en avait pas , en en retenant le prix sur sa solde. L’uniformité s’établit par degré , et , dès le début des guerres puniques, tous les légionaires de ligne adoptèrent des armes semblables.

Les Romains hésitèrent long -temps sur le choix de leurs armes : ce ne fut qu’après plusieurs siècles d’essais et d’expériences, et après avoir imité ce que les autres natidfis*'avaient de mieux en ce genre, qu’ils adoptèrent définitivement l’armement que nous décrit Polybe. Ces armes sont sans doute les plus parfaites que les anciens aient inventées, puisque, après la bataille de la Trébie , Annibal s’empressa d’adopter pour ses Africains les armes des vaincus, et que cet armement n’éprouva plus de change-

DiyKized by Googlt

INTRODUCTION. i5

menu essentiels jusqu’à la décadence de l’empire. Les soldaU de César et de Trajan furent armés à-peu-près de la même manière que ceux de Scipion.

Les armes défensives du légionaire de ligne étaient le grand bouclier , la cuirasse ou le pectoral, le casque , et Vocréa. Ses armes offensives étaient Xépée espagnole et le pilon.

Le grand bouclier demi-cylindrique , fait en forme de tuile, avait quatre pieds ou quatre pieds et demi de haut , et deux pieds et demi de convexité , Ce qui suppose un pied et demi de diamètre. Il se construisait avec deux ou trois planches en forme de douves , rassemblées et collées ensemble, et recouvertes entièrement d’un cuir de veau ou de bœuf. Chaque extrémité était renforcée d’une bnnde de fer , et le milieu était garni d’une plaque bombée de métal, destinée à faire .glisser de côté les traits et les piques de l’ennemi.

La tète du légionaire était couverte d'un casque d’airain , ombragé d’un panache rouge ou noir, et attaché sous le menton par des mentonnières d’écailles d’airain , afin de garantir cette partie de la tète contre le tranchant de l'épée.

Le pectoral était une plaque d’aipain d’un pied carré, que le légionaire s’attachait .sur la poitrine avec des bandes de cuir garnies de mé« tal. Ces courroies lui ceignaient le corps quatre ou cinq fois, et lui passaient par-dessus les

i6 INTRODUCTION,

épaules eu guise d'épaulièrcs , assetnblage qui servait à garantir tout le buste. Mais les centurions et les premiers légionaires se rendaient encore plus impénétrables au fer de l’ennemi , en se couvrant d’une cuirasse tissiie de chaînettes de fer, ou recouverte d'écailles d’airain.

Enfin l’ocréa, espèce de bottine garnie de fer, couvrait la jambe droite , que le soldat portait en avant en frappant son adversaire. Telles étaient les armes défensives qui rendaient le légionaire impénétrable au fer de l’ennemi sans gêner ses mouvements. ,

Il portait pour armes ‘offensives l’épée espagnole, dont la lame, courte, droite, tranchante des deux cotés , renflée au milieu , et bien acérée au bout , était plus propre à frapper d’estoc que fle taille; et le pilon, espèce d’arme qu’on ne trouve que chez les Romains , également propre à frapper l’ennemi de loin en le lançant comme un javelot , et à l’atteindre de près en .s’en servant en guise de pique. On en portait ordinairement deux , qui ne différaient entre eux que par la grosseur , et qui avaient l’un et l’autre .six pieds et demi à sept pieds de long. On faisait le pilon quelquefois carré, plus .souvent rond; sa hampe, de quatre pieds et demi de long, était armée d’un fer de même longueur, dont une partie, en forme de tube ou d’ailes parallèles,' recevait la hampe, qui y entrait de deux pieds , et y restait fixée

par des chevilles de fer ; l’autre partie du fer se terminait en pointe longue et eflilee , avec un crochet en forme d’hameron à l’extrémité, afin de la retenir dans le bouclier de l’ennemi. Le légionaire courait sur son adversaire en brandissant un de ses pilons par-dessus la tète , lui lançait, d’un bras vigoureux, cette lourde machine à douze ou quinze pas, et mettait aussitôt l’épée à la main. Il parait qu’il gardait ordinairement l’autre pilon k la main gauche, dont le bras soutenait le bouclier ; c’était un point d’appui dans la mêlée, une pique dans les combats de main, sur -tout contre la cavalerie, et il ne le lançait qu’à la dernière extrémité.

Telles étaient les armes des troupes de ligne ; passons à celles de l’infanterie légère. Les vélites étaient défendus par un ca.sque de cuir et un bouclier ovale d’osier recouvert de cuir. Leur arme de main était l'épée espagnole; et ils se servaient pour arme de jet de l’hast, espèce de trait de la grosseur d’un doigt, long de trois pieds et demi, dont la pointe en fer était fort effilée ; le vélite portait ordinairement sept de ces traits.

L’arc et la fronde furent rarement maniés par les troupes légères de la légion , depuis que l’usage s’introduisit d'avoir à la suite des armées des cohortes d’archers et de frondeurs de troupes auxiliaires.

Les chevaliers étaient revêtus du casque et de n'. Edit. 3

i8 INTRODUCTION,

la cuirasse , et se couvraient du bouclier rond ou e'cu. Leurs armes offensives étaient un long sabre suspendu à droite, la lance grecque, armée d’un fer à chaque bout , afin que si elle se rompait le tronçon même pût servir, et trois ou quatre traits renfermés dans un carquois, semblables à ceux des vélites (VU).

I^a jeunesse romaine acquérait la force et l'adresse nécessaires pour manier ses armes avec dextérité, en s’exerçant sans cesse au Charap-de- Mars , et sous les yeux des sénateurs et des magistrats , qui l’animaient , l’excitaient , et se livraient eux-mêmes à ses jeux. Rome entière n’était qu’un vaste camp d’exercice , où tout respirait la guerre, et où les jeux meme de gladiateurs étaient de véritables combats. Tous les citoyens étaient soldats par leurs goûts, leurs exercices et leur éducation : c'est ce qui explique cette étonnante facilité qu’on trouvait à former des légions prêtes à marcher à l’ennemi , souvent dès le lendemain de leur formation (VTII).

Végèce entre dans de grands détails sur les exercices des armes, auxquels on formait les nouveaux soldats ; mais il est beaucoup moins satisfaisant sur l’ordre de l3ataille, l’ordre de marche , et les manœuvres de sa légion , qui d’ailleurs n’avait presque plus rien de commun avec l’ancienne légion. Je vais exposer ici brièvement l'idée que je me suif faite de ces trois

INTRODUCTION. ig

points importants de la tactique romaine à l’époque des guerres puniques, en renvoyant à mes notes pour les discussions et les preuves.

Chaque manipule de la légion ne formait qu’un seul rang dans l’ordre de bataille; ainsi, nous devons nous représenter les cent vingt légionaires du premier manipule des hastaires étendus sur un seul rang, à trois pieds les uns des autres de milieu en milieu , ce qui donne à ce rang soixante toises de long. Le premier centurion occupe l’extrémité droite , et le second l’extrémité gauche du rang. A trois pieds derrière ce premier rang, le second manipule des hastaires se range de la même manière, chaque légionaire pTacé exactement derrière son chef de file, et ainsi des autres manipules des hastaires jusqu’au dixième ; ce qui donne une première ligne sur dix rangs. Cette ligne a, de cette manière, .soixante toises de front et cinq ou six d’épai.sseur ; elle est garnie d’officiers sur ses deux flancs, et tous les hommes occupant trois pieds dans le rang, les files ne se touchent pas • entre elles; elles lai.s.sent des vides de seize pouces environ, qui .sont des passages transversaux fort importants pour la circulation des vélites et le mécanisme du combat , comme nous allons le voir.

A trente toises en arrière de cette première ligne, on forme de la même manière une seconde ligne eompo.sée des diK manipules des < a.

INTRODUCTION, princes ; et , enfin , les dix manipules des triaires forment la réserve en troisième ligne, à trente toises plus loin. La légion entière, rangée de fette manière .sur trois lignes, forme un ordre carré aussi profond que large. Les turmes de cavalerie couvrent les flancs des lignes ; et l’aigle , l’enseigne générale de toute la légion , est confiée à la garde du primipile , à la droite de la ligne des triaires. Quant aux enseignes manipulaires, elles sont placées chacune à la droite de .son manipule, auprès du premier centurion. I^es vélites ne font pas partie des rangs; ils sont dispersés en tirailleurs sur le front et sur les flancs des lignes.

Tel fut l’ordre de bataille de hi légion , et même son ordre de marche en pays ouvert et en présence de l’ennemi , jusqu’au moment où ce corps fut divisé en dix cohortes , pour la facilité de la marche et du combat, comme nous le verrons plus tard. Gardons-nous cependant de croire que les lignes de bataille des Romains fussent toujours formées sur dix de hauteur. On les voit , dans plusieurs circonstances , amincir • leurs lignes pour étendre leur front, et combattre sur cinq rangs au lieu de dix ; genre de formation plus conforme à la nature de leurs armes. Rien n’était plus aisé que ce doublement du front de la légion ; les cinq derniers manipules ou rangs de chaque ligne marchaient par le flanc gauche pour sortir de derrière les cinq

T premiers rangs, et ils s’alignaient ensnite avec ceux-ci : la légion présentait alors un front de cent vingt toises. En général les Romains , depuis qu’ils eurent été châtiés si souvent par Annibal , pour s’étre laissés déborder, cherchaient à former un front égal à celui de leurs adversaires.

La légion étant ainsi formée en présence de l’ennemi , mais hors de portée de ses traits , voici quel était le mécanisme du gombat :

Les vélites couraient en avant en tirailleurs, et harcelaient de loin l’ennemi à coups de traits; mais , aussitôt que les lignes opposées s’approchaient et parai.ssaient vouloir en venir aux mains, ils se retiraient en arrière, en se portant sur les flancs de la légion , ou en s’écoulant entre les Aies des hastaircs, qui, comme nous l’avons observé, laissaient seize pouces d’intervalle entre elles ; car les Romains se rangeaient à rangs ouverts, le combat à l’épée leur faisant une loi de conserver leurs coudées franches. Les ha.staires couraient ^ensuite sur la ligne ennemie, le pilon haut, lançaient ce lourd javelot à douze ou quinze pas, mettaient aussitôt l’épée à la main , et fondaient sur leurs adversaires déjà étonnés et ébranlés d’une aussi rude décharge. Si les deux lignes opposées se heurtaient sans se pénétrer, le premier rang seul pouvait se battre à l’épée. On combattait à la manière des gladiateurs, le pied droit en avant, le bouclier

aa

I?îTRODlTCTION.

supporlé par le bras gauche, frappaul avec l’é- *• péc d'estoc et non pas de taille , et heurtant l’ennenii avec la couvexitc du bouclier. Alors le pied presse le pied, les armes froissent les armes , dit le poète £nnius. Les autres rangs soutenaient le premier, et remplaçaient successivement les hommes promptement blessés ou fatigués, dans un genre de conibat aussi vif et aussi meurtrier. Mais si, comme cela arrivait le plus souvent, les lignes se pénétraient, un se mêlait, le combat devenait plus général, et tous les rangs y prenaient part. Pendant ce temps , les vélitcs circulaient entre les combattants; ils leur fournissaient des traits, qu’ils allaient chercher sur les chariots ou les bêtes de somme, qui en transportaient à In .suite des légions; ils en lançaient eux-mêmes par-dessus la tête des combattants, et ils secouraient les blessés.

Si les hastaires étaient repous.sés, les princes marchaient à leur secours , les faisaient passer en arrière entre leurs files; et, frais et dispos, ils renouvelaient le combat contre un ennemi déjà harrassé , fatigué et en désordre.

Cependant les triaires se tenaient en réserve, un genou en terre, afin de mieux .se couvrir de leurs boucliers contre les traits qui pouvaient parvenir jusqu’à eux. S’ils voyaient que les princes lâchassent pied, ils se relevaient aus.sitôt, ralliaient les princes et les hastaires, les recevaient dans leurs rangs, formaient une espèce

de phalange serrée , et marchaient en avant , le pilon en guise de pique. L’ennemi , épuisé et rompu par deux combats meurtriers, voyait tout* à -coup s’élever devant lui une nouvelle ligne encore plus formidable que les précédentes. Dans son désordre, il n’était plus en état de s'opposer à la marche de cette phalange, qui le chassait et le forçait à tourner le dos. On lançait aussitôt à sa poursuite les vélites et la cavalerie légionaire. Quant aux légionaires de ligne , ils se ralliaient , se reformaient , et .s’avançaient en ordre pour soutenir les troupes légères., en cas que l’ennemi se ralliât et opposât une nouvelle résistance. César , sur les côtes d’Afrique, défendit à ses légionaires de ligne de s’avancer plus de quatre pieds hors du rang; les anciennes lois prononçaient la peine de mort contre celui qui quittait son rang dans le combat (IX).

C'est ce jeu admirable des trois lignes entre elles ; c’est ce triple combat successif pour lasser et épuiser l'ennemi; c’est ce mélange convenable des différentes armes, qui alliait la solidité et la vélocité dans un même corps de troupes; ce sont ces armures impénétrables au fer de l’ennemi , et ce terrible pilon , dont le bouclier le plus solide avait de la peine à soutenir le choc, qui rendirent la légion si redoutable à toutes les nations du monde. C’est en vain que les barbares , en se battant ordinairement sur une

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ligne profonde , cherchaient à renverser de front les légions romaines; elles bravaient leurs efforts ,^et, s’ils parvinrent à en détruire quelques-unes , c'est en les enveloppant et en les attaquant de flanc , ou en les surprenant au milieu des défilés et des pays coupés. Aussi le judicieux Polybe trouve-t-il la légion romaine bien supérieure à toutes les autres formations de troupes , et même à la phalange grecque , dont il est à propos que je donne une idée , maintenant que j'ai fait connaître la légion.

Les Grecs comptaient trois e.spèces de fantas- .sins : les hoplitesou phalangistes , couverts d’une cuirasse, d'un casque, d’une bottine garnie de fer, d’un bouclier ovale, et armés d’une jamje ou longue pique de vingt-quatre pieds; les peltastes , qui différaient des hoplites, en ce qu’ils avaient le bouclier plus petit et la pique moins longue; et les fantassins légers, qui n’avaient ni cuirasse, ni bouclier, ni casque, et qui se servaient pour toute arme de l’arc et de la fronde.

Ils avaient deux espèces de cavaliers : les cataphractes , armés de toutes pièces , hommes et chevaux , et les cavaliers légers , sans armes défeirsives. Les uns étaient armés de la lance ; les autres du javelot, de l’arc, et du sabre. Cette espèce de cavalerie ne faisait que voltiger autour de l’ennemi , sans le charger en ligne.

L’armée complète des tacticiens grecs (armée qui n’était ordinairement qu’un être de raison ,

puisque les états de la Grèce pouvaient rare* ment mettre sur pied d’aussi grandes forces ) se composait de seize mille hoplites huit mille peltastes , quatre mille fantassins légers , et un sixième de cavalerie. Telle était à-peu-près la composition de l’armée d’Alexandre , lorsqu’il entra en Asie à la tète de trente mille fantassins et de cinq mille chevaux. Les seize mille hoplites étaient formés en bataille sur seize rangs de hauteur et mille hommes de front ; chaque file était commandée par un chef de file qui combattait au premier rang; et le commandement des autres officiers s’étendait sur un plus ou moins grand nombre de files, suivant leur grade. Ce corps était ce qu’on appelait proprement la phalange, la force de l’armée , dont il formait le centre. Les flancs de la phalange , qui étaient sa partie faible , étaient couverts par les huit mille peltastes répartis sur les ailes en deux corps rangés sur huit de hauteur. L’infanterie légère se dispersait en tirailleurs sur le front et sur les ailes; la cavalerie de ligne , formée par escadrons de huit ou seize de front sur quatre de profondeur, couvrait les ailes; et la cavalerie légère voltigeait autour de l’ennemi, en lui lançant des traits.

Dans la marche , les phalangistes occupaient trois pieds dans le rang; mais, lorsqu’ils se préparaient à recevoir le choc de l’ennemi, toute la j)halange se serrait de manière que les hommes se touchassent dans tous les sens. Les six ou

»i6 INTIIODXICTIÔN.

luit premiers rangs présentaient la sarisse, en la tenant à deux mains, de sorte que chaque homme du premier rang était défendu par six ou huit pointes de sarisses. Les autres rangs tenaient leurs piques haut , parce qu’elles ne pouvaient pas déborder le premier rang, malgré leur longueur de vingt-quatre pieds. Ainsi, les huit premiers rangs seuls prenaient part au combat; les autres ne servaient qu’à les soutenir, à remplacer les hommes blessés, ou à faire volte-face lorsque la phalange, étant chargée par derrière, ce corps se voyait obligé de faire /ront des deux cotés. Du reste, on diminuait quelquefois la profondeur de la phalange pour augmenter l’étendue de son front , et on ne la rangeait alors que sur douze et même sur huit de profondeur.

Telle était la phalange macédonienne : rien n’était mieux imaginé que cette masse compacte , héris.sée de longues piques, pour repousser la nombreuse cavalerie des Perses; mais cet ordre était très-faible contre l’infanterie romaine. Iæs légionaires , après avoir accablé les phalangi.stes sons une grêle de pilons , s’élançaient dessus l’épée à la main ; ils écartaient aisément , avec l’épée et le bouclier, ces longues piques, si difficiles à manier entre deux files, et ils s’ouvraient ainsi un passage jusqu’aux phalangistes , qu’ils trouvaient presque sans défense, comme on le remarqua au combat de Flaininius contre Philippe. S’ils s’avisaient de tourner et de pren-

dre en flanc cette lourde masse presque immobile, ils la détruisaient bien plus sûrement encore.

Mais le vice radical dé la phalanj^e était de ne former son ordre de bataille que sur une seule ligne. On faisait cette ligne assee profonde, il est vrai, pour que les rangs qui prenaient part au combat fussent soutenus par d’autres rangs en repos ; mais ces troupes de réserve , immédiatement derrière les combattants, se trouvaient comme eux exposés à tous les traits de l’ennemi , et elles étaia^ enveloppées dans le désordre des premieB rangs. L’ordre légionaire, au contraire, n’exposait que les combattants, et les troupes de soutien et de réserw formaient des secondes et des troisièmes lignes placées hors de la portée des traits de l'ennemi : le désordre des combattants ne pouvait pas arriver jusqu'aux réserves; elles restaient intactes jusqu’au moment d’entrer en scène.

Mais revenons aux institutions romaines, qui présentent, par leur excellence, un bien plus grand intérêt que toutes celles des autres nations.

Dans les premiers temps de la république, deux légions paraissaient suffisantes pour une guerre ordinaire; on leur adjoignait un pareil nombre de troupes alliées, pour former une armée , qu’on appelait consulaire , parce qu’elle était ordinairement commandée par un des con-

a8 INTRODUCTION,

suis. L’exact Polybc nous fournit quelques tails sur les troupes alliées ou sociales. « Eu « même temps que les levées se font à Rome, « dit cet auteur, les consuls font connaître aux « magistrats des villes alliées d’Italie la quann tité de troupes qu’elles doivent fournir, eu leur a indiquant le jour et le lieu du rassemblement; « les levées s’v font comme à Rome, et les sol- « dais sont soumis au même serment.

n L’infanterie des alliés ne surpasse pas en « nombre l’infanterie légionaire dans une armée « consu^re , mais leur cavalerie est le double « des cWvaliers. On choisit le cinquième de « leur infanterie , et le tiers de leur cavalerie , « pour en former un corps d'élite, appelé exa traordinaire ou c/m, sous les ordres immédiats « du consul. Le reste des troupes sociales se « divise en deux corps ; l’un se nomme \aile a droite et l’autre X aile gauche. »

Chaque aile d’alliés était commandée par six préfets, au choix du con.sul , qui remplissaient les mêmes fonctions que les tribuns des légions. Elle était organisée et classée comme la légion, en manipules d'hastaires , de princes et de triaires; comme on le voit à la bataille du lac Régille (X).

•Ainsi une armée consulaire comprenait , suivant la formation de Polybe :

En troupes romaines.

légionaires de ligne ,

a,4oo

vélites ,

chevaliers.

En troupes sociales.

fantassins alaires

fantassins extraordinaires ,

cavaliers alaires ,

cavaliers extraordinaires ^

ce qui portait la force de cette armee à 18,600 borarnes.

Lorsqu’on avait à soutenir une guerre difficile, on levait deux armées consulaires, et les deux consuls se mettaient en campagne; ce qui arrivait presque chaque année. Enfin , lorsque l’empire des circonstances l’exigeait , on doublait les armées consulaires, et on les réunis.sait pour vaincre un ennemi redoutable; c’est ainsi que les Romains rassemblèrent à Cannes, deux, doubles armées consulaires, ou près de 80,000 hommes, pour tenter la fortune contre Annibal. On les vit , au fort de la seconde guerre punique, mettre sur pied jusqu’à vingt-trois légions, (^plus de cent mille hommes) à une époque où Rome ne comptait que cent trente -sept mille citoyens pubères. Alors les armées se multiplièrent en raison de ce grand nombre de légions;

3o INTUOUUC'l’ION.

les deux consuls choisissaient celles qui leur convenaient, et le cominandeinent des autres était confié à des préteurs, à des proconsuls, et à des propréteurs. Le sénat dirigeait ordinairement tous ces corps d’armée, et en faisait concourir .souvent plu.sieurs au même but, comme on le vit au siège de Capoue , opération pour laquelle il réunit trois armées: ou bien on nommait un dictateur qui, durant sa courte magistrature, devenait le maître absolu de toutes les forces de la république.

Les armées romaines qui firent la guerre sans solde pendant près de trois cent cinquante ans , ne purent se livrer qu’à des expéditions fort courtes pendant tout ce temps, jusqu’à l’époque du siège de Veies , où l’on commença à les payer (XI). Dès -lors on put les retenir plus long-temps sous les drapeaux : l’usage s’introduisit peu -à -peu de conserver sur pied les mêmes légions pendant toute une guerre, et de les recruter annuellement par des levées envoyées •de Rome. Les généraux cherchèrent ensuite , au milieu des guerres civiles qui ensanglantèrent la république , à conserver constamment leurs * troupes, les soutiens de leur puissance. L’on voit César et Pompée éluder le licenciement , avec la mauvaise foi de deux hommes ambitieux qui roulent dans leur tête des projets sinistres contre la liberté de leur patrie. L’heureux Auguste ayant élevé son trône impérial sur les

INTRODUCTION. 3i

ruines de la république, parvint à le consolider par l'établissement d’une armée permanente; innovation qui fut imitée par ses successeurs.

On vient de voir que l’armée consulaire ne comprenait que dix-huit cents chevaux, ou un dixième de cavalerie. Tant que les Romains ne firent la guerre qu’aux Italiens, peuples fort pauvres en chevaux , ils n’éprouvèrent pas le besoin d’augmenter leur cavalerie ; mais lorsque Annibal vint porter la guerre dans le sein de l’Italie , sa nombreuse et excellente cavalerie , par la hardiesse et la rapidité de ses mouvements, lui assura une grande supériorité sur la cavalerie des Romains, malgré l’art avec lequel ceux-ci cherchaient à suppléer au nombre , en entremêlant des vélites parmi leurs cavaliers (XII). Cependant la république fut obligée de soutenir long-temps cette lutte inégale, parce que l’Italie manquait de chevaux , et qu’elle était trop pauvre pour en acheter chez les nations étrangères. Scipion l’africain fut le premier qui sut se procurer une nombreuse cavalerie auxiliaire chez les étrangers , par ses alliances , ou à prix d’argent. Ses cavaliers numides , espagnols et siciliens, lui donnèrent la supériorité sur Annibal en cavalerie , comme ses légions la lui donnaiei)t en infanterie, et il battit, dans les plainesIÉe Zama, le vieux général carthaginois, par ses propres armes.

Cet exemple fut imité : les Romains prirent

3a INTIIODUCTION.

à leur solde , ou obtinreftt des rois alliés , de nombreux corps de cavalerie étrangère , qu’on nommait cavalerie auxiliaire ; car on appelait auxiliaire toutes les troupes qui n’étaient point italiennes , tandis qu’on nommait sociales , les troupes fournies par les alliés d’Italie. La cavalerie entra dès-lors pour un septième dans la composition des armées.

Les anciens réglements destinaient les deux légions d’une armée consulaire à occuper le centre de la bataille; les deux ailes sociales, à former les deux extrémités des lignes , et la cavalerie, à couvrir les flancs de l’infanterie ; quant aux extraordinaires, tant à pied qu’à cheval , on en formait un petit corps de réserve sous les ordres immédiats du consul ; et un turme d’élite , connu sous le nom à'ablecti , lui .servait d’escorte. Les légions , ainsi que les ailes , formées , comme je l’ai expliqué , en trois lignes d’hastaires, de princes, et de triaires, laissaient entre elles des espaces vides ou voies , pour le passage des vélites , de la cavalerie , et quelquefois, .sans doute, pour celui des lignes : ces trois lacunes dans les lignes se remplissaient de vélites au moment du combat. L’ordre de bataille de l’armée consulaire , y compris la cav^rie des ailes , devait avoir près de trois cents toises de front, et soixante toises de large, distance de la première à la troisième ligne.

Mais cet ordre primitif n’étaitpoint invariable,

et les généraux y faisaient tous les changements convenables, soit par rarrangeinent des différents corps entre eux , soit par la suppression des voies ou passages dans les lignes, soit par le nora|)re ,des rangs dont ils composaient les lignes, soit par le nombre des lignes ellesmêmes. .Scipion , an milieu de la bataille de Zama , exécuta la manœuvre hardie de faire sortir ses princes et ses triaires de derrière se^astaires, en faisant marcher les uns par le flanc droit et les autres par le flanc gauche, et de ne former ainsi de ses trois lignes , qu’une ligne unique; mouvement audacieux qui causa la perte d’Annibal, en le débordant sur ses deux flancs.

Lorsque le général avait résolu de sortir de son camp pour offrir la bataille, il faisait arborer sur sa tente le vexillurn, espèce de drapeau rouge, le signal des combats. Alors les légionaires laissaient dans leurs tentes tous leurs effets et leurs bagages; ils se couvraient de leur armure, et on les rangeait en bataille au sortir du camp , devant celui de l’ennemi , qui n’était pas ordinairement à plus de trois ou quatre cents toises de di.stance. Si l’armée ennemie acceptait le défi, elle se formait aussi de son côté hors de son camp, et les deux armées se trouvaient en présence, à moins ^de deux cents toises l’une de l’autre. Un général romain ne se dispensait jamais de haranguer ses ti’oupes, pour les animer a* Edit. 3

au combat, au moment d'en venir aux mains. La harangue terminée , les deux armées s’approchaient en ordre jusqu’à portée de trait, ou à environ cinquante toises; alors les légionaires, au bruit de tops les instruments, ( XIll ) .s'élançaient au pas de course ^ en pous.sant le cri de ^\xcvTQ , frappe , frappe, pour s'exciter mutuellement au roml)at, et épouvanter l’ennemi. Ce (j^i était -il fort, plein et sonore.? on eu tirait un bon augure; mais des cris lents, inégaux et faibles , .semblaient trahir une crainte secrète.

Iæs soldats de la première ligne couraient sur l’ennenii, le pilon haut , déchargeaient ce lourd javelot à douze ou quinze pas , et tiraient aussitôt l’épée.

La seconde ligne suivait pour remplacer les hastaires, s'ils étaient repoussés, ou pour le.s secourir dans la mêlée.

La troisième ligne restait ordinairement en position; c’était une réserve dont on ne disposait que dans les moments critiques ou décisifs.

Les Romains manœuvraient peu; ils gagnaient ordinairement leurs batailles en abordant l’ennemi de front , par la supériorité de leurs armes, de leur bravoure, et de leur discipline. Ils choisissaient des plaines pour leurs champs de bataille; et ils paraissent n’avoir jamais fait grand cas des positions, et cela par deux raisons : d'abord, comme toutes les batailles se gagnaient à l’arme blanche , les deux partis en

venaient aux mains sur le même terrain , et sur un champ de bataille; commun l'art des positions n’est devenu important que chez les modernes, dont les armées sc battent de loin sur des terrains et des champs de bataille différents. Ensuite, les retranchements dont ils environnaient leurs camps, les rassuraient plus que tous les obstacles de terrain , contre les surprises de l'ennemi.

Lorsqu’une armée romaine approchait de l’en- «Iroit où elle se proposait de camper, les tribuns de .service et les centurions chargés d’asseoir et de tracer le camp, devançaient la colonne avec l’avant-garde; on choisissait une position commode pour l’eau , le fourrage et le bois , découverte tout autour , afin d’éviter les embûches de l’ennemi auprès du camp , et d’un terrain facile , qui permît aux troupes de .se former eu bataille hors du camp. Le tracé était toujours le même, et indiqué par des drapeaux de différentes couleurs ; de sorte que lorsque chaque corps arrivait , il reconnaissait aussQjK- l’en)placement qui lui était destiné. On aressait les tentes, dont chacune contenait dix hommes, en suivant les rues et les alignements indiqués par le tracé. camp d’une armée consulaire comprenait un espace quarré d’environ deux cent soixante toises de côté ; à trente ou quarante toises des tentes, espace nécessaire pour la circulation des troupe^, on élevait des rçtr^n-

chcments qui formaient une enceinte quarrée,

d’environ trois cent trente toises de côté.

Les deux ailes des alliés étaient chargées d’élever deux côtés de l’enceinte, tandis que les légions construisaient les deux autres. Les centurions , à la tète de "leurs troupes, faisaient exécuter l’ouvrage assigné à chaque manipule : les tribuns et les préfets de service avaient la surveillance générale des travaux. ^

« On se contente ordinairement, dit Végèce, « sur-tout pour les camps d’une seule nuit, d’é- « lever une espèce de mur en gazoïï ou en fas- « cine , de trois pieds de haut ; ensuite on se U liâte de creuser un fossé en avant , de neuf « pieds d’ouverture et de sept pieds de profono deur , en jetant les terres derrière le gazon. « A en juger d’après les déblais du fossé, cette terrasse ou rempart de trois pieds de haut , devait avoir dix à douze pieds de large. On couronnait ensuite cette espèce de terre-plein, d’un rang de palissades ou de pieux de quatre pieds et demi de haut , qui en était comme le parapet. C’est du haut de ce remjiart, à l’abri des traits de l’ennemi, derrière la palissade et leurs boucliers, que les légionaires défendaient les approches et le passage du fossé, à coups de traits et de pilon. Ces retranchements passagers étaient l’ouvrage de trois ou quatre heures, en y employant dix mille hommes ou la moitié de l’année ; le reste de l'armée fournissait les gardes ,

dressait les tentes, courait au fourrage, au bois , à l’eau , et préparait les aliments.

Iæs camps où l’on séjournait plusieurs jours étaient enceints de fortifications plus .solides; on donnait au fossé dopze pieds d’ouverture et neuf pieds de profondeur , et l’on renforçait le rang de palissades qui couronnait les remparts, de tours à deux étages , en bois , revêtues en clayonnage, espacées entre elles de cent à cent vingt pieds. C’est dans ces enceintes retranchées que les armées romaines campaient continuellement , en été sous des tentes , et en hiver sous des baraques en bois et en gazon ( XIV ).

Ces camps fortifiés offraient à un général romain l’immense avantage de n’ètre jamais forcé au combat: il y épiait l’occasion favorable, manœuvrait à l’appui de ces retranchements, choisissait le lieu et le moment de la bataille , et se ménageait, enfin , toutes les chances de succès. Il y laissait , pendant le combat , tous les bagages , ainsi que les blessés , les malades et les valétudinaires , qui suffisaient ordinairement pour la garde des retranchements. Si la bataille lui était contraire, il y trouvait un abri et un refuge contre les coups de la fortune.

Voici ce que Polybe nous apprend sur le décampement et sur la marche d’une armée : « Quand il faut décamper, dit cet auteur, le « premier signal de la trompette le fait connaî- « tre; aussitôt les soldats. plient les tentes en

« commençant par celles du général et des tri- « buns , et font leurs paquets ; au second signal <r on charge les bagages sur les bétes de .somme; <( enfin , lorsque la trompette sonne pour la a troisième fois, touteà les troupes poussent le « cri du départ , s’ébranlent et se mettent en '« marche.

« Les extraordinaires forment presque tou- <t jours l’avant-garde : l’aile droite des alliés mar- « elle ensuite à la tète de la colonne , suivie de « ses bagages et de ceux des extraordinaires. « On fait défiler après cela, la première légion « avec ses bagages en queue, et la seconde lé- « gion suivie aussi de ses bagages et de ceux de « l’aile gauche des alliés; enfin , ce dernier corp.s « ferme la marche. Quant à la cavalerie , elle « est répartie en arrière des corps atixquels elle et appartient, ou bien, sur les flancs de la co- « lonne , pour la protéger contre les entreprises « de l’ennemi , veiller au bon ordre , et faire <« marcher chacun à sa place. Dans une marche a en retraite , toute la colonne suit le même « ordre , à l’exception des extraordinaires qu’on « fait passer de l’avant-garde à l’atTière- garde. « Du reste, les ailes des alliés, ainsi que les lé- « gions , alternent entre elles toutes les marches, « pour occuper la tête de la colonne , afin que « chaque corps jouisse à son tour de l’avantage « de profiter le premier des ressources qu’offre « le pays. »

nigit[7JVl hy Go*

INTRODUCTION. 3g

Les troupes marchaient ordinairement par le flanc , sur dix files , toutes les fois que la largeur du chemin le leur permettait. Chaque manipule, qui formait un rang en bataille, formait une file en marche ; ainsi , on doit se représenter les dix manipules des hastaires de la légion, marchant par le flanc , suivis des dix manipules des princes , qui avaient eux-mêmes en queue les dix manipules des triaires. Tous les soldats marchaient le pas égal ou militaire , qui était dexieux espèces pour la vitesse ; le pas ordinaire , de trente-neuf toises par minute, et le pas accéléré, de quarante- six toises par minute. On habituait le soldat à n’occuper que trois pieds dans la file comme dans le rang , de sorte ■que l’infanterie d’une armée consulaire Tonnait une colonne dont la longueur n’excédait pas sept à huit cents toise.s, non compris les bagages que la plujKirt du temps on rejetait à l’arrièrc-garde, afin que les légions sê suivissent sans intemip- » tion.

Tant que la guerre se fit aux portes de Rome, on put se passer de bagages , ou du moins n’en avoir que très-peu : mais lorsqu’un fit des expéditions lointaines, les bagages qüe les Romains nommaient, avec tant de raison , impedimenta^ devinrent un mal nécessaire. On fut alors obligé de transporter à la suite des armées, des armes de rechange, et .sur-tout une grande quantité de traits , des machines de guerre , dos tentes , des

4o . INTRODUCTION,

habillements , des provisions de blé et de vinaigre. Dans les commencements, on ne se .servit que de bêtes de somme pour ces transports, parce qu’elles passent par- tout où les troupes peuvent passer; mais dans la suite, lorsque l’empire fut percé d’un grand nombre de voies, on se senit de chariots à deux et à quatre roues.

Une armée romaine partait habituellement à trois heures du matin , et faisait sa marche ordinaire de sept lieues en huit heures de temjis. Elle arrivait par conséquent à l’emplacement de .son camp à onze heures du matin ; de sorte qu’il lui restait huit à neuf heures de jour pour élever les retranchements , dresser les tentes , se procurer de l’eau , du bois , du fourrage , préparer et cuire les aliments, etc.

Nous venons de voir que l’armée eoii.sulaire formait une colonne de marche d’environ huit cents toises de long , non compris les bagages Lorsqu’on approchait de l’ennemi, les généraux craignaient d’étre attaqués de front , et sur -tout de flanc , avant d’avoir le temps de se déployer , et de passer de cet ordre de marche à l’ordre de bataille; aussi, les plus habiles d’entre eux , dès qu’ils arrivaient en présence de l’ennemi, prenaient un autre ordre de marche, plus resserré et plus convenable pour les combats, toutes les fois que la nature du terrain leur permettait de s’étendre. 11 consistait à faire prendre à chaque légion son ordre de bataille

INTRODUCTION. 4t

en, trois lignes, d’hastaires, de princes, et de triaires , et à faire marcher les légions ainsi formées, les unes derrière les autres, en une seule colonne. Chaque ligne légionaire faisant ainsi une des sections de la colonne, conservait sa distance de bataille de trente toises. On obtenait,de cette manière, une colonne de soixante toises de large et de près de trois cents toises de longueur, y compris les intervalles, néces- .saires entre, les légions; longueur analogue à celle de l'ordre de bataille : les bagages marchaient entre les sections, et les vélites couvraient les flancs. Dans cet ordre de marche, l'ennemi menaçait- il le front , chaque légion allait se mettre . successivement en ligne avec celle de la tète ;^^la ^seconde y arrivait en un in.stant; la troisième un peu plus tard, et la quatrième, ou la plus éloignée, y parvenait en sept minutes. Ainsi, il ne fallait que sept minutes pour se développer en ordre de bataille sur le front.

Mais l'ordre de bataille sur le flanc était bien plus prompt encore; les bagages sortaient d'entre les sections, et .s’aggloméraient du côté opposé à l’ennemi; chaque légion faisait un quart de conversion sur ses hastaires, et toute l’armée se trouvait en bataille en deux minutes, temps nécessaire pour exécuter ce mouvement si simple. Tel était le fameux quadratum-agmen des Romains, qu’on avait si peu expliqué jusqu’à présent. Les

• 4a INTRODUCTION.

historiens blâment sévèrement les génëranx qni négligeaient de le prendre en présence de l’enoenii, parce que, également propre à la marche et au combat, il permettait à une armée de repousser ses adversaires, de quelque côté qu’ils ‘ se présentassent (XVI - '

Les Roinain>t, animés par l’opinion de leur supériorité sur les autres peuples, conduisirent pendant long-temps leurs guerres avec beaucoup de vivacité. Ils marchaient promptement sur leurs ennemis , s;ins trop s’inquiéter de leurs derrières, les attaquaient .sans hésiter, et leur livraient des batailles décisives. Je suis venu . j'ai vu , j'ai vaincu, éprit César au sénat romain, en lui rendant compte de son expédition contre Pharnace; c’était 1’hi.stoire de la plupart des campagnes romaines. I.es généraux, qui n’étaient placés à la tète des légions que pour un temps fort limité , se hâtaient de s’illustrer et de mériter leè honneurs du triomphe par des entreprises importantes pendant l’année de leilf commandement. I.es armées romaines , fortes de leur -courage , de leurs armes, de leur disci- ^ pline, de la modicité de leurs be.soins, et de la simplicité de leur notirriliire, étaient mieux organisées que celles des autres peuples, pour entreprendre avec succès des campagnes rapides , difficiles et lointaines. Chargées de vivres pour quinze ou vingt jours, sûres de trouver à renou- Yeler kwp provision de blé presque par-tout (XVI),

pouTnnt se passer de mnnitions de guerre , et remplies de confiance dans la victoire qui leur était rarement infidèle, elles ne cr.nignaient pa.s de pénétrer jusqu'au centre des pays ennemis, sans dépôts, sans magasins, sans ot)mmunirations, et sans autre appui q<ic leurs camps, leur seul asyle contre les revers de la fortune. Elles faisaient une guerre d’invasion, qu’elles ne pouvaient .soutenir qu’à force de victoires, plutôt qu’une guerre méthodique. Mais lorsque la fortune leur opposait un grand général cjui manœuvrait habilement contre elles, tels qu’Annibal , ou des ennemis rusés qui traînaient la guerre en longueur, tel que Jugurtha, que Mithridate , que .Sertorius , ou que les ï’arthes , alors elles éprouvaient de terribles désastres, si elles ne changeaient leur manière d’agir et d’opérer. L’intérét de leur conservation leur faisait une loi, dans ce cas, de changer de système, de temporiser, de choisir leur terrain pour les batailles, de conserver leurs comiminications avec Rome et l’Italie, de s’apprtyer sur des jdaces de dépôt, et de faire, eu un mot, une guerre lente et méthodique (XVII).

Je me suis occupé jtiscpi’à présent de la milice romaine, telle qu’elle existait du temps de Polybe, le contemporain et l’ami d«i second Scipion : je dois rendre compte maintenant d’un changement important introduit depuis Polybe dans l’organisation iégionaire,cliangenierit qu’on

attribue à Marins, et qui parait avoir commencé à l’époque des guerres contre Jugurtha. Les légions cessèrent alors de se ranger par lignes d’hastaires, de princes et de triaires;et le dernier ordre de bataille sur cette ancienne formation, qu’on trouve dans les historiens , est celui que décrit Salluste, de Métellus , contre Jugurtha. Depuis cette époque, on voit toujours les légions rangées par cohortes, çur deux ou trois lignes, sans distinction de classes.

Le classement qui avait été amené primitivement par la différence des armes, ne servit plus, depuis que toutes les troupes de ligne furent armées de la même manière, qu’à diviser la légion en trois gros corps d’environ iGoo hommes chacun, y compris lesvélites qui en faisaient partie. C’était, à proprement parler, la seule division de la légion , pui^ue les manipides formaient des rangs et non pas des corps distincts. Mais l’expérience apprit que ces gros corps, trop nombreux pour se mouvoir aisément à la voix d’un chef, et pour se plier facilement à tous les besoins de la tactique, étaient lourds et incommodes sur un champ de bataille. On imagina de les remplacer par des corps plus petits, et par .conséquent plus aisés à manier, qu’on nomma cohortes. On prit un manipule de chaque classe pour en composer une cohorte, et la légion se trouva ainsi formée en dix cohortes. Ce nouveau corps, composé de trois manipules, eut de cette

manière six ofüciers, qui conservèrent leur dénomination et leur commandement sur leur manipule. 11 fut commandé pendant long-temps par le premier centurion des triaires,qui était d’un rang au-dessus des autres , jusqu’au moment où les empereurs mirent à sa tète un officier supérieur, connu sous le nom de préfet de cohorte. La force de la cohorte s’élevait depuis (\oo jusqu’à Goo hommes; et l’usage s’introduisit de faire de la première cohorte un corps d’élite chargé de garder l'aile, sous les ordres du priraipile.

Depuis cette nouvelle formation , les distinctions d’hastaires, de princes et de triairés disparurent sur le champ de bataille, où les cohortes formèrent les lignes. On eu mettait ordinairement cinq en première ligne et cinq en seconde, en laissant dans la ligne un faible intervalle entre chaque cohorte; cependant on voit les bons généraux , tels que César, faire disparaître presque toujours ces lacunes comme dangereuses , en serrant leurs cohortes, et aborder l’ennemi en ligne pleine. Les lignes , formées habituellement sur dix rangs , comme dans l’ancienne milice, s’amincissaient cependant souvent pour étendre le front de bataille : c’est ainsi que César, à la bataille de Pharsale, ne forma ses cohortes que sur cinq rangs, pour égaler le front de l’armée de Pompée, le double de la sienne. Il parait que l’usàgc s’introduisit sous Trajan de ne former les cohortes que sur six rangs.

lies généraux renoncèrent un ^moment à l’ordre de bataille sur trois lignes, et ne se rangèrent plus que sur deux : niais César et Pompée, si dignes de .servir de modèles par leurs talents , rappelèrent par leur exemple aux anciens principes, et l’on revint à la formation sur trois lignes. On plaçait quatre cohortes de chaque légion en première ligne, trois en seconde, et trois en troisième (XVIIl).

L’organisation des armées subit des changements au milieu des troubles civils qui ensanglantèrent les derniers moments de la république; la cavalerie légionaire di.sparut un moment, et l’on n’employa plus que de la cavalerie auxiliaire; les étrangers, et même les esclaves, furent admis dans'Ies légions, dont la force varia depuis quatre mille jusqu'à six mille hommes; et les troupes sociales disparurent, par l’admission de tous les Italiens au rang de citoyens romains. Les armées, qui ne devaient être composées que de quatre légions , furent augmentées arbitrairement par leurs chefs, et l'on vit César porter la sienne, dans le cours de la guerre des Gaules, jusqu’à dix légions.

Enfin, l’habile Auguste, après avoir triomphé de tous ses rivaux , resta seul maître de l’empire, à la tète de quarante-cinq légions et de quinze mille chevaux, formés des débris de toutes les armées qui avaient figuré dans les dernières guerres civiles. Les lois de la république vou-

INTRODUCTION. 4y

lait qu’il licenciât toiite.s ces troupes à la paix générale, qui succéda à ces sanglants délMts; cependant il eut l’adre.sse d’en conserver une partie sur pied. Cet empereur entretint constamment vingt-cinq légions et cinq mille chevaux, pour la défense des frontières de l’empire, neuf à dix cohortes prétoriennes de mille hommes chaque pour sa garde, trois ou rpiatre cohortes urbaines de quinze cents hommes pour la police de Rome, et un nombre de troupes provinciales égal à celui des troupes légionaires. Cei troupes, qu'on trouve dans les armées des empereurs sous le nom de cohortes alaires^ faisaient ordinairement le service de troupes légères (XIX).

Je passe sous silence l'histoire de l’art militaire sous les empereurs, qui, n’étant plus que l’histoire de sa décadence, ne nous offre qu’un tableau pâle, décoloré, et d’un faible intérêt. On y voit la mollesse et la corruption passer de la cour à la ville, de la ville dans les camps, détremper toutes les vertus militaires , et effacer jusqu’au souvenir des anciennes institutions de la république. Les légions se peuplent peu-à-peu d’étrangers et de vagabonds de tous les pays; les troupes légères, moins chargées d’arrnes, s’y introduisent dans une proportion qui en affaiblit toute la .solidité; enfin, les légionaires de ligne eux -mêmes, renonçant à toute pudeur, et préférant la honte de fuir un jour de combat à la fatigue de porter leurs armes chaque jour , ne

rougi.ssent pas de demandera l’empereur G ratieii de quitter le casque et la cuirasse. Cet empereui' y consent! Dès-lôrs, ces légions, qui n'ont plus rien de commun avec les anciennes légions que le nom , deviennent des bandes désordonnées de fantassins timides, indisciplinés, faibles et mal armés , qui ne se présentent devant les barbares que pour prendre la fuite au premier choc de leur cavalerie.

Végèce, qui vivait dans le IV' siècle, essaya de rappefer ses contemporains aux anciennes institutions, dans un ouvrage où l’on trouve de bons préceptes et quelques idées utiles, au milieu de la confusion et de l’obscurité qui y régnent trop souvent. La légion qu’il offre pour modèle est de dix cohortes , composées chacune, à l’exception de la première, de deux cent cinquante légionaires de ligne, d’un pareil nombre de légionaires légers , parmi lesquels il classe les machinistes, et de soixante cavaliers ; en tout cinq cent soixante hommes. La première cohorte , le double des autres , est une troupe d’élite formée des soldats les plus riches , les plus forts et les plus braves. Il range sa légion en bataille sur deux lignes, en plaçant cinq cohortes à chaque ligne. La ligne est formée sur six rangs « à six pieds de distance les uns des autres; les combattants occupent trois pieds dans le rang, afin de pouvoir manier aisément leurs armes : les deux premiers rangs sont composés

INTRODUCTION. 4y

de soldats de ligne couverts du casque^, de la cuirasse et du bouclier, et armés de l’épée et de deux javelots inégaux, l’un de cinq pieds, et l’autre de trois et demi; le troisième et le quatrième rangs, armés de dards, de javelots, de flèches et de frondes, sont des fantassins légers. Ce sont eux qui ouvrent le combat avec les armes de jet, en passant en avant au travers des deux premiers rangs : s’ils mettent l’ennemi en fuite, ils le poursuivent avec la cavalerie ; s’ils sont repoussés, ils se replient sur les deux rangs de ligne, et regagnent leurs places en passant entre leurs files, tandis que ceux-ci, inébranîablès comme un mur de fer , soutiennent tout le choc de la bataille dès qu’on en vient aux mains. Us doivent combattre et repousser l’ennemi de pied ferme, sans se livrer à sa poursuite, de peur de troubler leurs rangs. Végèce fait un cinquième rang des arbalétriers, et de tous ceux qui servent Jes catapultes et les balistes de bataille; enfin, son sixième rang, composé d’anciens soldats arméAde toutqs pièces , est une espèce de réserve destinée à soutenir les premiers combattants.

On voit , par le soin que prend Végèce de munir ses combattants d’un grand nombre de traits , et son ordre de bataille de machines de guerre, que les fantassins dégénérés de son temps, craignant de se mesurer corps à corps avec leurs adversaires, plaçaient leur principale confiance dans l’effet des armes de jet. Rien n’annonce Edit. 4

5o INTRODUCTION,

mieux leur défaut de courage que ces précautions timides pour éluder les combats de main. Aussi les barbares, remplis de bravoure, quoique sans art et sans discipline, méprisaient -ils tout ce vain appareil de guerre ! Ils se jetaient hardiraeut sur ces lignes de soldats effrayés par leur seul aspect , les abordaient la lance ou le sabre à la main , sans leur donner le temps de renouveler leur décharge de traits, et les terrassaient dans des mêlées où la force et le courage sont des qualités décisives.

La perte des vertus inilitaires , ces vertus si indispensables à l’existence des étals , amena promptement la destruction de l’empire. Les barbares, long -temps refoulés vers le nord et vers l’orient par les anciennes légions, s’aperçurent que les nouvelles légions dégénérées qu’on leur opposait comme des dignes, pour arrêter leurs incursions, n’avaient plus la même valeur et la même force. Enhardis par de premiers succès, ils finissent par les renverser ; et ces peuples, guidés par leur courage et l’^pât du pillage, se succèdent les uns aux autres, comme les flots de la mer , et inondent tout l’empire. Leurs conquêtes sont marquées par les plus affreux ravages, par le meurtre, les ruines, l'incendie; ils détruisent tout dans leur aveugle férocité, .et les malheureux habitants sont massacrés, ou sont réduits en esclavage, ou s’échappent pour se cacher au milieu des forêts

INTilODUCTlON. 5i

et des solitudes. Ils établissent leur gouvernement, leurs lois et leurs coutumes sauvages, sur les débris des lois et du gouvernement des Romains, et toute l’Europe est plongée dans la barbarie. Bientôt ,au milieu du chaos et du bouleversement de la société , et de l'anéantissement de la civilisation, tristes fruits des ravages et des conquêtes de ces barbares, on n’aperçoit plus aucuns vestiges des sciences et des arts , qui avaient fait la gloire de la Grèce et la puissance de Rome. L’art militaire que les Romains avaient cultivé pendant long-temps avec des succès si éclatants, avait disparu comme les autres, au milieu des épaisses ténèbres de l'ignorance , qui couvraient le globe. La guerre, il est vrai, exerçait plus que jama,is ses fureurs ^inais les armées des barbares, formées d’une multitude confuse et indisciplinée, se battaient sans art et sans méthode, et ne devaient leurs succès qu’à leur courage, à l’impétuosité de leur nombreuse cavalerie qui faisait leur principale force, et surtout à l’ignoraucc et à la lâcheté de leurs ennemis.

La grandeur des conquêtes de Charlemagne, semble annoncer que les connaissances militaires de ce grand homme étaient supérieures à celles de son siècle , et que ses armées étaient mieux organisées que celles des autres souverains. Mais les chroniqueurs de ces temps reculés, en nous indiquant les principaux événe-

5a INTRODUCTION,

ments militaires de son règne, nous laissent dans l’ignorance des moyens qui les ont amenés, et ses capitulaires ne nous fournissent que peu de lumières à ce sujet. Ce n’est guère qu’à l’é-’’ poqiie du XF et du XIF siècle que les historiens commencent à nous donner des détails moins obscurs sur l’état de la milice européenne, et la manière de faire la guerre sous le gouvernement féodal , que les barbares , après avoir détruit l’empire Romain, avaient imposé à l’Europe.

Les armées de ces temps n’étaient ni régulières, ni permanentes : le seigneur suzerain convoquait ses gentilshommes et ses vassaux en nombre déterminé par l’im2)ortance de son fief, et marcbÉit à leur tète pour se rendre à l’appel du roi, qu’on nommait han et arrière-ban ^ ou pour faire la guerre pour son projire compte. La durée du service était fixée , tantôt à trois mois , tantôt à quarante jours seulement , ce qui déterminait la quantité de vivres qu’on devait prendre en partant. Ce lajis de temps écoulé, l’armée était dissoute, et chacun rentrait chez soi.

Les gentilshommes ou gendarmes, armés de la lance et couverts d’armes défensives , combattaient sur des chevaux de bataille bardés de fer ; les paysans ou serfs qu’ils menaient à leur suite, troupe confuse et méprisée, presque sans arme défensive, et munis , pour toute arme offensive^ de l’arc , de l’arbalète ou de la fronde , combat-

taient à pied. Les gendarmes, armés de toutes pièces, chargeaient sans danger sur cette inulti* tude désordonnée de fantassins timidesf et la • dispersait au premier choc ; de sorte que la cavalerie, qu’on nommait parexcellencela bataille, faisait toute la force des armées , 'et décidait presque toujours de la victoire : l’infanterie était à-peu-près nulle. Cette prééminence de la cavar lerie sur l’infanterie dura aussi long-temps que notre ignorance dans l’art de la guerre. Elle est ordinaire chez les peuples, barbares; car toute la force de l’infanterie est dans l’ordre, l’ensemble et la discipline, qui exigent des calculs, des connaissances , et des exercices , auxquels ils se livrent rarement ; au lieu que la cavalerie se rend redoutable par son courage seul et la rapidité de ses mouvements, quelque confuses et désordonnées que soient ses charges.

Cependant l’Italie commençait à sortir de cette nuit profonde qui enveloppait le reste de l’Europe. Ses villes , 'qui la plupart formaient des états indépendants sous un gouvernement républicain , prenaient quelque teinture des sciences et des arts ; elles s’enrichissaient et se poliçaient par le commerce ; mais leurs paisibles citoyens, plus jaloux de richesses que de gloire militaire , préféraient les occupations lucratives du commerce au métier pénible des armes. Ils prenaient une part très-peu active aux guerres assez fréquentes qui les agitaient, et ils aimaient

mieux payer des mercenaires pour vider leurs querelles, que d’entrer eux -mêmes en lice. Les conducteurs des bandes qu’ils soudoyèrent, fort indifférents aux divers intérêts de ces répu- ' bliques , semblaient s’entendre efitre eux jiour gagner de l’argent sans perdre leurs soldats ; ils ne se faisaient qu’un simulacre de guerre , dans des combats aussi ridicules qu’innocents, où le vaincu , comme le vainqueur , ne perdait pas nne goutte de sang. Machiavel décrit sérieusement une de ces singulières batailles perdue par les Florentins , où le parti vaincü laissa sur le champ de bataille un seul homme froissé par une chiite de cheval. On voit que ces prétendus combats sans pa.ssions , n’étaient qitè des espèces de joutes fort innocentes.

A cette époque, les Suisses, fatigués du joug des Allemands , prirent les armes pour chasser ces étrangers et conquérir leur liberté. La maison d’Autriche envoya , pour les soumettre , des armées dont la force était dans la cavalerie , suivant l’usage du temps. Ces montagnards, privés de chevaux dans leur propre pays , et trop pauvres pour en acheter chez l’étranger, se virent forcés par l’impérieuse nécessité de se défendre, de placer leur confiance dans l’infanterie. Ils couvrirent leurs fantassins du casque et de la cuirasse, et les armèrent de la pique ou hallebarde, et de l’épée; ils en formèrent de gros bataillons serrés , espèce de phalanges héri.ssées

de picfues, ^ut i-ésistaient aisément au choc des gendarmes. On peut remarquer que ces monta* gnards , placés dans les mêmes circonstances que les Grecs assaillis par la nombreuse cavalerie des Perses , adoptèrent à-peu-près les mêmes aTmes et te même ordre , peut-être sans le savoir. C’est avec ces aémes de longueur que les Suisses repoussèrent toujours la cavalerie âllemmide, et finirent par triompher de tons les efforts des Autrichiens.

Cet exemple frappa d’étonnement et d’admiration un siècle grossier, habitué à mépriser les fantassins comme de vils instruments, presque inutiles à la guerre. Les piquiers suisses jouirent d’uné grande réputation , et les principaux souverains de l’Europe voulurent prendre à leur solde des rorps de cette infanterie , si supérieure à la leur. Le roi de France, Louis XI, attira à son service six mille de ces étrangers , et cet exemple fut imité par la plupart de ses successeurs.

Plusieurs souverains trouvèrent plus facile, plus commode et moins coûteux, d’armer et de discipliner leurs propres sujets à la manière des Suisses , que de dépendre du caprice et de l’avarice de ces mercenaires étrangers, qui passaient ordinairement au parti qui leur offrait le plus d’argent. Les Allemands, les Espagnols, et ensuite les Français, formèrent des corps de piquiers, qui, à l’aide du temps, rétablirent l’opinion,

long-temps abandonnée, de la supériorité de l’infanterie sur la cavalerie.

On s’aperçut que toute la force de l’infanterie est dans l’ordre et la discipline;qualités qui ne peuvent s’acquérir que par des exercices continuels. La nécessité d’exercer les troupes en temps de paix, pour les rendre propres à la guerre , jointe à des raisons politiques, fit peu-àpeu bannir des armées ces bandes de paysans, ignorants et maladroits , levés tumultuairement au moment du besoin , pour leur substituer des troupes régulières et permanentes , soldées et nourries par le prince, et toujours prêtes à marcher pour son service.

Charles Vil donna l’exemple d’entretenir une armée permanente, forte de seize mille hommes d’infanterie et de neuf mille hommes de cavalerie. Les neuf mille cavaliers étaient divisés en quinze compagnies d’ordonnance, composées chacune de six cents hommes, ou cent lances fournies, suivant le langage du temps. Un gendarme avec les cinq personnes de la suite , savoir, un écuyer, trois archers, et un page ou valet , formaient une lance fournie. Les cent gendarmes, fous gentilshommes, armés de toutes pièces, et la lance en arrêt, se rangeaient en haie .sur un seul rang; les cent écuyers, armés de sabres, formaient le second rang; les trois cents archers, espèce de cavalerie légère, étaient destinés à cscarmoucher et à poursuivre, en se

servant de l’arc; ils mettaient souvent pied à terre pour tirer plus aisément, et alors les pages, jeunes gens de quinze ou seize ans, étaient employés à tenir leurs chevaux.

Les seize mille fantassins, connus sous le nom de francs-archers, formaient une espèce de milice qui ne se rassemblait qu’à de certaines époques. Il paraît qu’une moitié était armée de la pique, et l’autre jnoitié de l’arc ou dfe l'arbalète; et qu’ils portaient pour armes défensives un casque et une jacque , espèce de cuirasse faite de plusieurs feuilles de toiles cousues les unes sur les autres. Ils étaient partagés en quatre corps de quatre mille hommes chacun, commandés par un capitaine -général. Chaque corp's était compo.sé de huit compagnies ou bandes, de cinq cents hommes, sous les ordres d’un officier.

Une armée, toujours subsistante en temps de paix comme en temps de guerre , donnait à ce prince un tel avantage sur ses voisins, que les autres souverains ne tardèrent pas à l’imiter; l’intérêt de leur conservation leur en faisait une loi. Louis XI augmenta encore l’armée que lui avait lai.ssée son père, et la porta à quinze mille chevaux et vingt-cinq mille fantassins.

On vit alors des armées régulières et permanentes dans toute l’Europe, et on s’habitua à les regarder comme la seule force des états. Les gentilshommes et leurs suivants militaires, quoique convoqués encore quelquefois jusqu’au

règne de Louis XIV, sous le nom de ban et d arrière-ban , ne furent plus regardés qu’avec mépris , comme une multitude plus embarrassante qu’utile, par des soldats formés et instruits par des exercices pénibles et l’expérience des combats.

Jusques-là l’infanterie avait été formée en' bandes dont la force varia depuis trois cents jusqu’à milfe hommes. François I" tenta de la former en légions : il voulut créer sept légions de six mille fantassins chacune; mais cette grande et belle idée, qui lui mérita les applaudissements de tous les guerriers les plus célèbres de son siècle ne fut jamais exécutée qu’imparfaitement. Cette ébauche de la légion romaine tomba en désuétude après la mort de ce prince, et l’ôn ert revint aux bandes isolées de trois ou quatre cents hommes.

Ces bandes on compagnies ne fardèrent pas ’à être réunies pour l’administration et le combat , en corps de deux ou trois mille hommes, qui prirent le nom de régiments, et furent commandés par des mestres-de-camp ou colonels. Mais on .s’aperçut bientôt que la plupart de ces régiments étaient trop nombretix pour former une seitle unité dans le combat, et on les partagea alors, suivant leur force, en deux, trois ou quatre divisions de .six ou sept cents hommes, qu’on nomma bataillons.

L’infanterie fut divisée en gens de trait, armés

INTRODUCTION. Sg

de J’arc, de l’arbalète et de la fronde, et en piquier.s. Les premiers , à l’instar de l’infanterie légère des anciens , se dispersaient en tirailleurs en avant despiquiers, qui, rangés en phalange, devaient soutenir tout l’effort de la bataille.

L’opinion stir la cavalerie était encore partagée; On hésitait à n’assigner que le second rang à cette arme brillante, et à la tédirire à de justes proportions avec l’infanterie. Du resté, elle éprouva des changements : ces gendarmes si lourds, si chargés de fer, troupe excellente contre l’infanterie , étaient peu propres à ce genre de .service, qui exige de la célérité, tel que les reconnaissances et les poursuites. On suppléa aux qualités qui leur manquaient, par la formation d’une espèce de cavalerie légère, armée de l’arc, de l’arbalète , et du sabre; on eut alors des gens de trait à cheval comme à pied.

Telles étaient la formation et la composition des armées : on commençait à étudier les anciéùs,ét à revenir sur leurs traces, à quelques idées saines sur la guerre, lorsqu'un nouveau genre de machines et d’armes de jet, bien plus terribles que toutes celles connues jusqu’alors, vint produire de nouvelles révolutions dans l’art militaire. On voit que je veux parler des armes à feu ; l’invention du canon stiivit de bien près celle de la poudre, et , dès la fin du XIV® siècle, on commençait à en faire usage plus, il est vrai , })our les sièges que pour les batailles. Bien-

6o INTRODUCTION,

tôt après, on s’avisa de faire, de petits canyns portatifs à main , qui , suivant les différents perfeetionnenients introduits par l'expérience et l’usage, prirent successivement les noms d’arquebuse, de mousquet, et de fusil. On voit ces armes à feu s’introduire dans les armées au commencement du XVÎ* siècle : d’abord les arquebusiers se mêlent aux archers et aux arbalétriers; bientôt ils les remplacent, et la supériorité de ces nouvelles armes de jet sur les anciennes est généralement reconnue, lorsqu’on voit le marquis de Pescaire gagner la bataille de Pavie , par l’heureux emploi qu’il fait de ses arquebusiers contre la cavalerie française. *

Les armes à feu étaient admirables comme armes de jet ; mais elles devenaient inutiles dans les combats de main : on ne dut donc les donner qu’aux troupes légères , destinées à se battre de loin. L’infanterie de ligne conserva encore longtemps la pique. Les arquebusiers ne formaient guère que le quart des légions instituées par François 1'"'^ ; le reste était composé de piquiers.

Cependant ces piquiers, presque toujours dans l’impossibilité d’en venir rapidement aux mains avec l’ennemi , se trouvaient exposés à une grêle de projectiles , sans pouvoir rendre le mal pour le mal. D’un autre côté, il paraissait difficile et embarras.sant <Tafmer le même soldat du fusil et de la pique. On imagina alors de procurer au fusil les avantages de cette dernière arme , en y

INTRODUCTION. 6i

adaptant une baïonnette. Puységur en fit l’essai au commencement du règne de Louis XIV, et cette heureuse invention fut généralenient adop tée avec les perfectionnements indiqués par l’usage. Dès-lors le fusil à baïonnette put remplacer toutes les armes; les piques se discréditèrent et furent reléguées aux derniers rangs ou au centre du bataillon. Enfin Louis XIV , sur la fin de son règne, acheva cette révolution mémorable, et fit disparaître entièrement les piques, pour armer toute l’infanterie du fusil à baïonnette.

La cavalerie quitta aussi la lance pour la carabine et le mousquet, mais avec beaucoup moins de raison, puisque son feu, incertain et lent, était fort peu dangereux, et ne pouvait pas lutter avec avantage contre celui de l’infanterie.

L’usage redoutable de ces nouvelles armes , généralement adojitées, joint à celui du canon de bataille, qui se multiplia dans les années, introduisit de grands changements dans l’art militaire.

Le casque , la cuirasse , et toutes les armes défensives, furent successivement abandonnées, sous le vain prétexte qu’elles n’étaient point à l’épreuve du mousquet; comme si l’on eût renoncé dès-lors k se battre à l’arme blanche ! comme si, à la distance ordinaire de cent cinquante toises , k laquelle on se fusille , il fallait des cuirasses fort lourdes pour résister à la balle, déjà affaiblie par ce long trajet! Ainsi, par une

6a INTRODUCTION,

contradiction frappante , ou abandonnait les armes défensives au moment où les armes offensives devenaient fort dangereuses.

Avant la découverte des armes à feu, l’infanterie de ligne, armée de la pique, se formait sur six ou huit rangs, et les fantassins légers, ou archers,se dispersaient en tirailleurs sur le front et sur les flancs de ces phalanges. L’arquebuse et le mousquet remplacèrent d’abord l’arc et ja fronde, sans changer cet ordre de bataille j mais lorsque les armes à feu se multiplièrent, les piquiers, réduits à un petit nombre, ne suffirent plus pour donner de la consistance aux années. Les mousquetaires entrèrent dans l’ordre de bataille , et firent partie de l’infanterie de ligne. On en forma quelquefois deux premiers rangs, suivis de trois ou quatre rangs de piquiers, dont les longues a^mes les dépassaient et les défendaient. Cet çrdre , qui £^t,c,clvi de MontécuçidÜ , a la bataille de Raab , paraissait allier fort heureusement les deux armes, en les plaçant de manière à se soutenir réciproquement. Cependant l’usage de mettre les piquiers au centre du bataillon, et les mousquetaires sur les deux ailes, prévalut; les piquiers formaient le corps de bataille, en phalange serrée sur cinq ou six rangs, et les mousquetaires, partagés en deux divisions sous les noms de manche de droite et manche de gauche , se rangeaint à droite et à gauche. Tel fut l’ordre qu’adoptèrent les généraux de Louis XIV, jus-

qu’au oioment où le fusil à baïonnette ayant totalement banni la pique de nos armées, causa une nouvelle révolution dans la tactique.

Cette armé, beaucoup moins longue que la pique ordinaire, obligea de réduire le nombre des rangs à quatre seulenient; et même, bientôt après, ce quatrième rang fut jugé inutile : ou s’étendit davantage, et l’on n^e forma plus que sur trois rangs.

Les armes à feu , destinées dans le principe uniquement à l’infanterie légère, ayant été données également à l’infanterie de ligne, ces deux espèces de troupes se mêlèrent et se confondirent par la similitude des armes. 11 n'exista plus de différence entre les fantassins légers et les fantassins de ligne; on les soumit à la même éducation, à la même tactique, aux mêmes exercices, et l’on se servit indistinctement des uns et des autres en tirailleurs et en ligne. Cependant des espèces de services aussi différents paraissaient réclamer une éducation différente.

Les marches des armées devinrent plus lentes, plus lourdes, plus tinaides, plus dépendantes dé la qualité des chemins , patT la nécessité de traîner à leur suite une inimcn.se quantité de canons et de chariots de munitions. Comme l’art de déployer les troupes et de les ranger en bataille était encore dans son enfance même sous le règne brillant de Louis XIV, où l'on ne connaissait pas encore le pas égal, qui ne fut découvert

qu’au milieu du XVIll* siècle, les plus petites armées s’astreignaient k marcher sur plusieurs culonucs, afin de faciliter les déployeinents et d’éviter les surprises. Les armées de Turenne, celles de Luxembourg, formaient ordinairement cinq colonnes de marche : celle du centre, composée des canon^'t des bagages de l’armée, suivait la route principale; elle était flanquée par deux colonnes d’infanterie, l’une de la première et l’autre de la seconde ligne; et enfin la cavalerie de la première et de la seconde ligne formait les colonnes des ailes. Ces colonnes subsidiaires, qui se tenaient sans cesse à distance de déployement , étaient obligées de s’ouvrir des chemins et des passages à travers champs; ce qui ralentissait singulièrement la marche de toute l’armée, obligée de régler .ses mouvements sur ceux des colonnes les plus lentes. Aussi une journée de trois ou quatre lieues était-elle alors regardée comme une marche forcée !

Gru.stave- Adolj)he est peut-être celui des généraux modernes qui .se rapprocha le plus de l’ordre de bataille des Romains. Il formait de ses troupes de gros bataillons quarrés sur deux ou trois lignes de huit ou dix rangs, à l’instar de l’ancien ordre légionaire. De brillants succès justifièrent la bonté de cette méthode, dans un temps ,où les armes à feu, encore grossières et incommodes, n’avaient été adoptées que par l’infanterie légère; mais lorsqu’elles se perfection-

lièrent , et que leur usage devint plus général , on renonça à cet ordre resserré pour s’étendre davantage , et obtenir , par ce moyen , une plus grande quantité de feux. Les généraux de Louis XIV se formaient ordinairement sur deux lignes de quatre ou six rangs chacune, l’infanterie au centre , la cavalerie sur les ailes ; ils ne conservaient d’autre réserve que quelques esca- '

droiis de cavalerie. î ' ?

C’est donc dans le siècle de Louis XIV que les armes à feu, généralement adoptées, bannirent des armées l’ancien système de tactique, qui reposait presque uniquement sur l'emploi des armes de main. On rechercha un nouveau système plus convenable à la nature des nouvelles armes. Cependant l’ancienne méthode conserva encore long-temps des partisans , et le chevalier Folard, dans scs commentaires sur Polybe, combattit en faveur des anciennes armes et de l’ancienne tactique , avec plus d’esprit et d’ardeur , il est ^

vrai , que de jugement. Le maréchal de Saxe , lui-même , dans ses Rêveries, parait regretter la i

phalange hérissée dè piques : mais l’expériencé, ce grand maître des hommes , a fjj^ triompher le nouveau système, ébauché dura^r les guerres de Louis XIV , et amélioré de guerre en guerre jusqu’à nos jours.

On fit beaucoup sans doute sous le règne de ce monarque ; on perfectionna les armes à feu

a'. Édit. M

de toutes espèces , grosses et petites ; on arma toute l’infanterie du fusil à baïonnette ; on essaya une nouvelle tactique en rapport avec des armes de jet , que leur effet terrible rendait souvent décisives dans les combats ; et enfin , le génie de Vauban inventa, et peut-être porta à sa dernière perfection, l’art de réduire les places par les sapes et l’artillerie.

Frédéric II , dans le cours de ses guerres , fit faire de grands progrès au nouveau système ; il apprit à l’infanterie à manœuvrer avec ordre et précision , à passer de l’ordre en colonne ii l’ordre en bataille avec promptitude, à marcher avec ensemble, à faire des feux redoutables par leur vivacité et leur intensité , et à braver les charges de cavalerie. L’infanterie devint entre ses mains, ce qu’elle doit être, la force des armées ; et la cavalerie , jusqu'alors beaucoup trop nombreuse pour le rôle qu’elle doit jouer, fut enfin réduite à des proportions convenables.

Enfin , la guerre de la révolution , cette guerre terrible dônt nous avons été les témoins et les acteurs, qui, en déchaînant toutes les passions, a mis tou^ll peuples aux prises, qui a ensanglanté l'Ei^^e entière pendant un quart dé siècle , qui a placé sur la scène des combats des hommes d’un grand talent ; cette guerre, dis-je, si fertile en événements extraordinaires, à fait faire des progrès à presque toutes les parties d«

l’art militaire, et a sur- tout perfectionné le grand art des batailles.

Cependant le système de guerre, fondé sur les armes à feu , n’est pas encore fixé : l’expérience parle en faveur de plusieurs usage.s et de plusieurs institutions; elle en réprouve plusieurs autres; l'opinion se partage ou flotte incertaine sur quelques jjoints; la généralité de certains faits semble établir des règles et des principes qui sont encore épars et mal tracés. Les matériaux sont immenses; il s’agit de trouver un architecte qui sache les classer, les mettre en œuvre, et élever l’édifice; il s’agit de rechercher et de puiser dans l’ancien système fondé sur les armes de main , que les Romains portèrent au plus haut degré de perfection, les priritipes éprouvés par le succès et le temps, applicables au système moderne fondé sur les armes à feu ; il s’agit de fixer ce nouveau système d’après l’expérience des guerres du siècle dernier et de celui-ci, d’éclairer l’opinion sur quelques erreurs, de balancer les avantages et les inconvénients des différents usages, afin de choisir ce qu’il y a de mieux, de soumettre les innovations à l'examen critique de la raison , et de rassembler les règles et les principes qui résultent de l’expérience , des faits, et du raisonnement, pour en former un corps de doctrine militaire. Je vois ce qu’il faudrait faire. ... je voudrais avoir la force de l’exécuter.

Puisse cet ouvrage être utile à ma patrie, eu contribuant aux progrès d'un art malheureusement indispensable à l’existence des nations , aussi long -temps que notre globe sera ensanglanté par le choc de leurs passions et de leurs intérêts opposés!

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