UE L EMPLOI DES TROUPES
Conamcnl la discussion d'un aussi grave sujet n’obliendrail-elle pas une sérieuse attention? Ne sc rattaclic-t-elle pas aux idées favorites, aux plus chers intérêts du moment ? Livrer à rugriculturc les terrains I incultes, à l’aide de défrichements considérables; mul- , tiplicr les moyens de communication par la création de nouvelles routes, de chemins île fer, et de canaux; creuser et assainir nus ports; imprimer aux arts et au commerce un essor inconnu jiis'ju’ici; demander en . fin chaque jour à l’industrie de nouvelles découvertes : voilà, si je ne me trompe, la substance des innombrables projets que les plus calmes imaginations considèrent comme des sources fécondes et intarissables •' de prospérité nationale.
Combien durera cette ferveur subite ? L'idole du
H«iilartl de MouStgny {Misai sur fc mo) eu d'uppUquer U regime militait e il i‘eutr9tieu des toutes, canaux, et travaux putHcS;»
Tal)l<au de l>i situation des Elabli&seim-iitti en Algérie (•Y/iV/rj*
tkre de ht guerreY
IVirihuluny meilleur système à adopter pour l*cxécutlon des travaux publics en francCf et notamment de» grandes iights <te chemins de f<rY Dclurtm»-I)iii|Uesuuy {De remploi des troupes aux travaux d*aliiUé pnbli(jaeY
Villeiiruve {De l’emp di des troupes aux travaux defo/tificationY RogUrt {De Remploi des troupes du génie dans les grands travaux militaires J i81a. De Remploi de l'armte aux grands travaux civils y
AVX TRAVAUX u'iTILlTÉ PUBLIQUE.
jour sera-t elle long-lcmjis en honneur parmi nous? Nous n'osons l’afTirmer ;car, cnlhouslasies et inohilcs, noire engouement est passager, nos conversions sont rapides, nos passions ont de tout temps été aussi' éphémères «[u’exclusives. La Chevalerie et lesCrolsades ont vu successivement les populations se précipiter en foule sous leurs bannières; les guerres intestines de religion leur ont fait place ; plus tard , sous une régence dissolue, des théories financières et l’esprit d’agiotage furent un moment poussés jusqu’au délire épidémique ; on sait que l’ardeur de propagande qui s’empara de notre pays sous l’Ere républicaine vint bientôt
s’éteindre dans une monarchie absolue Que sont
devenues aujoürd’hui Ct;s idées de gloire clde conquête universelle qui exerçaient naguère sur nous un si grand ascendant? Les hommes qui restent fidèles à leur ancien culte pour la profession des armes ne semblent-ils point a|)partcnir, [)ar une passion surannée, à des temps déjà loin de nous? Ne croirait-on jias enfin (pie la France actuelle est séparée par des siècles de la France impériale ?
Le travail, le perfectionnement matériel et moral, s’offrent aujourd’hui à l’ambition et au respect dos jeunes générations. L’idée est grande et généreuse ,
10 DK l'kMPI.OI des TROUPES
le but est noble : craignons seulement de le dépasser; tenons-nous en garde contre les passions égoïstes etin- • téressées qui, pour exploiter la crédulité des peuples» prennent si souvent le masque du bien public.
Toutefois, au milieu de cette longue paix dont le terme échappe à notre prévision, (\\\ar\A l'apparente inactivité de l’armée coïncide avec la nécessité des réformes administratives, en même temps qu’avec le besoin in- Cissant d’améliorations matérielles, on est naturellement conduit à chercher quel rôle est réservé aux troupes permanentes dans le mouvement industriel qui entraîne les masses comme les individus. Los bras eemblent manquer à l’impatience publique pour réaliser tant de conceptions nouvelles ; aussi, dans le double intérêt de l’économie et de la célérité , se deniandc-t-on s’il ne serait pas opportun , nécessaire même, de faire concourir à ces vastes entreprises nos soldats, qui, doués d’une intelligence exercée, habitués à l’ordre et à la discipline , seraient un précieux in- , Strumcnl de succès.
Plusieurs publicistes n’bésitcnl pas à résoudre allirinalivcinent le problème. Quelques uns vont plus loin : et, faisant bon marché de la constitution qui ré- ^it l’Armée, ils proposent do remplacer celle consli-
AUX TBAVAÜX u’iITILITfe PUBI.IQUE. I I
luUon par une législation mieux adaptée, selon eux, aux besoins et aux idées actuelles.
Cette disposition à dénaturer pendant la paix les institutions militaires n’a rien qui doive surprendre. Ne se reproduit-elle pas, à toutes les époques, dans des circonstances analogues ? Le pays a-t-il ù se défendra contre l'anarchie ou contre l’étranger, on s’épouvante (les résultats; le salut ne réside que dans l’Armée; elle devient l’objet de toutes les sympathies, de toutes les prévenances. A peine l’ordre est-il rétabli à l’intérieur et les droits de la nation obtiennent-ils le respect au dehors, les services militaires s’cITacent dés souvenirs; l’utilité des troupes permanentes est remise en question; et, sous des prétextes divers, l’esprit innovateur prétend faire subir é l’Armée des changements, q\ii sont presque toujoirrs de nature à compromettre les conditions essentielles de son existence.
C’est ainsi qu’un académicien distingué (i), sous des préoccupations d’ailleurs généreuses, affirme que la paix est désormais pour les nations un besoin et un culte. Persuadé que notre armée est iinprvdiicth’e, et qu’elle ne doit jamais cesser d’être un instrument de civilisation aux ordres du progrès social et de l’bumaiiité', il demande aux individus qui la composent des
( i) M. Blaoqui (f)ff re^uffte cco/iof/ti^ue VJrméc tn tempi tU im/x.)
DE L KUPl.OI DES TBOUPES
éludes, des services de toute espèce. Il veut que nos soldats organisés en cantonniers Jassent aux ornières une guerre implacable. Selon lui, l’Armée ayi^nt mainmaintenant beaucoup moins besoin d’apprendre à vaincre qu’à travailler, elle doit devenir la grande école des adultes, une vaste pépinière de contre-maîtres pour l’industrie. L’Artillerie fournira les ingénieurset les mécaniciens; chaque cavalier deviendra vétérinaire; tout fantassin à son retour dans ses foyers sera maître d’école habile , et de la sorte l’instruction se propagera rapidement jusque dans les dernières classes de la Société.
Un autre publiciste (i) s’écrie avec une grande assurance: • Trois cent mille hommes souffrent de la pensée I qu’ils n’ont rien à faire et qu’ils sont à charge à l’État;
• ils souffrent de n’étrepas assez payés, ils souffrent de
• coûter trop ; leur désœuvrement les accable , leur
• inutilité leshumilie; leur orgueil s’irrite contre la paix,
• et leur patriotisme n’pse souhaiter la guerre! »
Voilà un tableau qui serait bien aflligeant , si à côté du mal n’était le remèd^ ■ Qu’un utilise donc > l’Armée, ajoute l’écrivain, elle- ne languira plus;
• ayons des ouvriers -soldats au lieu de soldals-ou-
• vriers •
(i) M. Eoiilede GirarJiu sur V application de f armée
<v*j: grands Cruvttux d'utilitc puà/ique).
ADX TI\AVAUX d’uTILITÉ PCBUQVH. 1 5
Converlis en ateliers et en écoles professionnelles, nos régiments , d’après ce nouveau plan, seraient com posés de compagnies de terrassiers, de charpentiers, de maçons, de tailleurs de pierre, de serruriers, de couvreurs, et de menuisiers. Occupés , à produire et à écouler leurs produits, les défenseurs du pays , ainsi privés de leur caractère primitif, seront naturellement soustraits au désœuvrement. Et ne croyez pas que l’esprit militaire aità redouter la moindre altération dfe ces obligations si étrangères au métier des armes.... Non, par la seule puissance de l’uniforme, nus ouvriers-soldats seront au besoin métamorphosés, comme par magie , en guerriers expérimentés.
Les adversaires absolus de l’emploi des troupes aux travaux publics trouvent difficile et même dangereuse l’adoption de ce système. A leurs yeux, les finances de l’État ne peuvent en retirer que des avantages trèscontestables, tandis que l’instruction, la discipline, et la dignité militaires en éprouveraient un nolablc préjudice ; ils déclarent que si on astreint les militaires à deux professions totalementopposées, ils rempliront, mal l’une et l’autre destination. Sans doute, disent-ils, les propriétaires, les entrepreneurs des voles de communication projetées ont intérêt à voir convertir en
■ 4 l-'i-IIPI-OI DES TROUPES
terrassiers nos soldats, et A faire ainsi diminuer le ^ prix de la main-d’œuvre. Mais le bénéfice de quelques spéculateurs doit-il donc tourner au détriment des populations?... D’ailleurs, ajoutent-ils, ce ne sont pas les producteurs qui manquent, mais bien les débouchés des productions. Jaloux surtout des prérogatives militaires , et la loi du recrutement à la main , ils refusent au Pouvoir jusqu’au droit d’imposer aux soldats des obligations autres que celles qui ont rapport à l’ait de la guerre , à cet art trop négligé , qui réclame, pour ainsi dire , une pratique exclusive et continuelle. Dans la crainte de l’abus enfin , ils proscrivent un principe dont les avantages et les inconvénients sont subordonnés à l’application judicieuse ou inopportune qu’on en peut faire.
Entre ces opinions extrêmes , il existe des régies favorables aux ‘intérêts- nationaux , compatibles avec les devoirs, les droits, et les nécessités du service militaire. ■ '
Pour être comprise, ma pensée a besoin de développement; car la question est complexe et semble se refuser à toute solution absolue : les reclicrches auxquelles j’ai dû me livrer vont être soumises au lecteur; elles m’aideroni, j’espère, .4 lui faire partager des
ACX TnAVAl'X D'uTlUTfe Pl'BLIQVE. |5
convictions sincères et exemptes de toute partialité.
Reeonnaissons d’abord que l’emploi des troupes aux travaux manuels compte , surtout hors de l’Armée , beaucoup plus de partisans que d’adversaires ; et
en effet, n’entendons nous pas répéter sans cesse et'sous toutes les formes :‘Le travail fortifierait la constitution physique du soldat, et développerait son intelligence naturelle ; il le préparerait aux fatigues de la guerre, tout en améliorant sa condition. L’Armée , en servant doublement le Pays par un labeur productif, trouverait de la sorte une diversion utile aux pratiques minutieuses, puériles, et tracassières de la garnison. s.
Les mœurs, la santé, l’aisance, et la discipline des troupes semblent donc également intéressées à faire triompher un usage auquel des exemples historiques, empruntés pour la plupart aux annales de Rome, viennent donner une imposante sanction. Plus ces exemples sont mémorables, plus leur appréciation réclame une attention sérieuse. A la tête des écrivains dont la parole puissante contribue à les accréditer , se fait remarquer l’illustre auteur de V Esprit des lois. 11 se complaît à offrir les légionnaires romains à l’imitation de nos soldats. La force de leurs exercices, les
ni; L hMPi.ni dks TROrpKS
I Cl
fhoinins cl les monuinenis qu’il leur allriluio, sont de sa pari l’objcl d’une admiralion parliculièrc.
A l’époque où Monlcsquieu écrivait, le travail immodéré des Iroiipes employées à des fouillemenls de terre entraînait la perle d’un grand nombre de militaires; et à celle occasion, il fait remarquer que c’était par un travail immense que les Romains conservaient leur santé. La raison de celte différence provient, selon lui, de ce que les fatigues des légionnaires étaient continuelles, tandis que nos soldats passaient alternativement d’un travail extrême à une oisiveté complète.
Guibert , qui n’est pas toujours d’accord avec Montesquieu sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, adopte cependant entièrement sa pensée sur l’importance des travaux exécutés par les légions.
Ces écrivains, qui depuis ont trouvé tant d’échos, n’auiaient - ils pas, qu’on me permette ce doute, présenté dans un sens trop absolu des faits dont la réalité est restreinte à des cas spéciaux? *
Afin d’éclaircir ce point, écoutons Guibert, dont les opinions ont habituellement une haute portée militaire ;
« Suivons, dit-il, les légions romaines dans le repos de • la paix; leurs bras Déposaient les armes que pour .
AUX TRAVAl'X d'utilité PUBLIQUE. I7
• s’occuper de grands travaux, lis élevaient des aquc- » ducs, creusaient des canaux, faisaient des chaussées
• pour contenir les fleuves, perçaient le pays de cheimins utiles, et s’occupaient même de ces superbes
• monumentsdontlesGaules ont conservé de si grandes
• traces.... •
De nos jours un général célèbre (i), lui aussi disposé à faire revivre les souvenirs de Rome, dit dans ses Considémtions sur l'art Je la guerre ; « Imitons les Ro- » mains, qui employèrent leurs légions, dans les mo-
• ments de loisir, à élever des monuments consacrés 1 au bien public. Que la construction de nos routes ,
> de nos canaux, de nos ponts, de nos forteresses, soit » l’amusement de nos légionnaires oisifs. Nous conci-
> lierons ainsi leur intérêt avec le bien de l’État : leur » intérêt, parce que les gratifications journalières, fruit » de leurs travaux, leur serviront à se procurer une » nourriture plus abondante , et à améliorer leur sort ;
> le bien de l'État, par l’économie qui en résultera » pour la construction des monuments publics. »
Pour combattre en partie les citations que je viens de présenter, peut-être suffirait -il de rappeler la düTérence des hommes, des temps, et des lieux. Com-
(i) Rognial.
DB l’bmploi des tboepes
inenl noire siluation politique pourrait-elle, par exemple, être mise en parallèle avec celle d’un empire, dont nous sommes séparés par dix-liuit siècles, et qui ne comj)tail pas moins de 120 millions d'habitants? Quel rapport est-il possible d’établir entre notre discipline et celle il’une armée à la tète de laquelle on voyait des généraux condamner leurs fils <\ mourir pour avoir sans leur ordre remporté la victoire? Rien de semblable sans doute ne se passe chez nous.
Toiilefois la passion des Romains pour la gloire et pour l’indépendance nationale, l'inlroduclion de leurs lois fondamentales dans notre pays, établissent entre eux cl nous des points d’analogie qu’il ne faut pas récuser. Noyons si, dans le cas spécial qui nous occupe, la France peut s’approprier les institutions militaires de Rome; et, avant tout, sachons si les légionnaires ont bien lécllemcnt exécuté tous les travaux dont on leur fait honneur, lin rapide aperçu historique aidera à rechercher si la vérité sur ce point nous est parvenue exemple d’altération.
Un sait que sous les premiers rois les citoyens étaient uni({ucmcnt occupés à reculer les bornes do l’iilat ou à lui conserver ce qui avuilélé conquis par laforce.
Servius Tullius posa la première base de la com-
AUX TRAVAUX D’üTlUTi PVDLIQUR. 1<)
position des armées; le peuple romain fut partagé par lui en six classes, divisées chacune en centuries, et établies uniquement d’après la fortune des citoyens. La dernière classe , composée des individus les plus pauvres, fut exempte du service militaire, parce que ceux qui la composaient étaient hors d’état d’acheter des armes et de faire la guerre à leurs frais. Les services étaient temporaires, et à la fin de chaque expédition , le citoyen, libre des devoirs guerriers, ne consacrait aux exercices du Champ-dc-Mars que ses moments de loisir. On comprend qu’avec une telle organisation , l’Armée ne pouvait se livrer à aucun grand travail d’utilité publique; les monuments élevés sous les rois, les aqueducs et les égouts terminés sous Tarquin-le-Superbe, furent construits par les esclaves et par le baspeuple, lesquels, ayant en horreur ce genre de travail, ne manquèrent pas de le reprocher avec violence à ce prince au moment de sa déchéance.
La voix Appienne, la plus solide, la plus large, et la plus belle de toutes les routes romaines, est le premier chemin que posséda la République. Elle date de l’an 44® avant J. -C. Sa construction fut dirigée par des magistrats étrangers à l’Armée. Il en est de même de la plupart des autres communications de Rome et
ao
DK I. EMPLOI DES TltOCPES
(le l’Italie, dont la construction fut constamment confiée i\ l’administration civile.
L’organisation militaire de Servius Tullius subsista sans modification jusqu’au siège de Véies (SgS ans avant J.-C.). La longue durée de cette guerre exigeant que l’Armée eût une sorte de permanence, les troupe» de la République furent dès lors engagées non seulement pour une expédition limitée , mais pour toute In campagne; il y eut nécessité de les rétribuer, et le» pauvres eux-mémes furent, comme les autres citoyens, soumis au devoir de la milice.
Les armées romaines proprement dites ne datent en réalité que de cette époque; et il est évident que, jus- (]ue là, les travaux militaires du soldat ont dû se borner aux exercices relatifs à la guerre.
Do grands travaux furent postérieurement exécutés par les légions; mais ces ouvrages, entrepris hors du territoire, eurent iiabituellement pour but spécial la sécurité et les succès de l’Année. La plus pénible, comme la plus importante partie des travaux des légionnaires de la République et du Haut-Empire, consistait dans 1a construction de leurs camps à demeure, ap|)elés stiitii'u , et qui étaient alors leurs seules fortc-
AUX TBAVAl'X o’uT1LIt£ PUBLIQUE. Il
resses(i). Les troupes y passaient l’hiver comme l’été, au milieu des pays ennemis ou nouvellement conquis. César a décrit plusieurs des camps qu’il fit fortifier dans les Gaules, soit devant des villes assiégées , soit en présence des armées ennemies. Nous ne inoltonspas en doute que ces établissements n’aient été l’œuvre des soldats qui étaient directement intéressés à leur exé* cation, fout semble indiquer, au contraire, que le pont du Gard, les arènes de Nimes et d’Arles, ainsi que les autres monuments dont les Gaules ont conservé des traces si imposantes, ont été construits par les peuples vaincus, et sous la direction des officiers romains.
Ln jour peut-être aussi la postérité attribuera-t-elle à nos soldats les routes du Simplon et du Mont-Cenis, ces gigantesques travaux qui suffiraient pour immortaliser le grand capitaine et la valeureuse armée sous la protection desquels ils ont été accomplis I
Quand les légions romaines étaient disséminées, les unes sur les bords du Rhin, pays alors couvert de bois, de marais, et de friches, les autres au milieu des contrées arrosées par le Nil ou par l’Eupbrate, on les a vues •
(i) Vuir l’opuscule dédié à reinpm’iir Tacilc, sous le lilrc de .VoJestus it- vocabnlis rei militaris^ imprimé à la suite du Vé^èce Elien, H Fronliii. Earis, i533, iu*fuiio.
aa DU l’emploi des thocpes
fertiliser des déserts , et transformer leurs camps en véritables villes armées : ainsi le voulait la plus impérieuse de toutes les lois , la nécessité. Encore est-il à remarquer que chaque légion avait à sa suite des charpentiers, des menuisiers, des maçons, des ouvriers enfin chargés de construire les baraques, les tours, les chariots , et de fabriquer les armes. En outre , deux espèces de valets étaient affectées, l’une au service spécial des soldats, et l’autre à la propreté du camp. Les seules corvées des légionnaires consistaient à porter au camp le bois, le fourrage, et la paille.
Ce qui a donné lieu sans doute à l’opinion que les soldats romains avaient été employés aux travaux publics de l’intérieur, c’est le nom de voies niililnu-es que portaient les principaux chemins tant à l’intérieur qu’au dehors. L’Italie possédait deux sortes de routes; les unes appelées voies militaires, servaient aux grands mouvements des armées : leur construction et leur entretien étaient confiés à des magistrats particuliers qui pourvoyaient à toutes les déjicnses à l’aide des fonds de l’État ou d’impôts spéciaux; les autres étaient les voies communales cntiéremeijt à la charge dos communes, et entretenues au moyen de péages.
Enfin, l’intérêt de la jioliliqiie s’opposant au séjour
AUX TRAVAUX d’otIUTÉ PUBLIQUE. s3
des années prés de la Capitale, les légions les plus rapprochées de Rome occupaient la Gaule cisalpine, c'est-à-dire depuis le Rubicon jusqu’aux Alpes; et de ce fait seul on pourrait conclure que les roules de l’intérieur de l'Italie n’ont point été exécutées par les troupes.
Long-temps avant l'établissement du pouvoir impérial à Rome, les vertus républicaines étaient exilées de l'Armée: vendu aux ambitions particulières, le soldat avait perdu les qualités morales et le patriotisme. Déjà l’étendue, Icsricbesses, et les vices de l’Empire annonçaient une ruine inévitable; il fallait de nouvelles bases à la constitution militaire; Auguste le comprit; il rendit l’Armée permanente: la profession des armes fut réservée aux indigents et aux boulines robustes; la ma.sso de la Nation subit un impôt général pour la solde et pour rcnlrclien de ses défenseurs. Pur suite de celte organisation, le total des troupes d’infanterie s’élevait seulement à soo,ooo hommes répartis dans vingt-deux légions. Ce petit nombre de troupes fut jusqu’au règne de Constantin disséminé sur toutes les possessions de l’Euipire : elles avaient à défendre le Rhin, l’Afrique, l’Egypte, une jiartie de l’.àsie, la Pannonie, la Mésie, et la Dalinatic; ainsi dispersées, elles exécutèrent quel-
DE l'eUPLOI des TRODPES
qucs travaux militaires sur les frontières ; mais elles ne purent apporter qu’une faible coopération aux nombreux monuments dont Auguste dota l’Empire, et surtout laCapilale, car douze cohortes suDisaienl alors au maintien de l’ordre en Italie; et l’Empereur ne conservait à Rome, pour sa garde, que trois coliorles prétoriennes de 1,000 hommes chacune.
Bientôt les légions, qui depuis la fondation de Rome n’avaient été composées que decitoyens, furent i-ecrutées dans les provinces qu’elles occupaient ; et ce mépris pour le service militaire, cette grave atteinte portée à la nationalité de l’Armée, purent, dès lors, faire prévoir que les Romains dégénérés subiraient le joug des Golhs, des liérules, et des Gaulois, auxquels ils remettaient le soin de leur défense.
Cepeiidantquelqucs princes énergiques, voyant dans la discipline le Palladium de l’Étal, consacrèrent tous leurs soinsà l’Armée, cl surcnlmainlenirmomentanémcnldans les camps les habitudes de tempérance et de travail. C’est à une telle époque, c’est aux temps du despotisme , et à l’aide de troupes mercenaires, que furent entrepris les principaux ouvrages des légionnaires. La colonne Trajane atteste que des travaux importants eurent lieu sur les bords du Danube , après l’expédition
AUX TBAVALX d’iTILITÉ PUBLIQUR. ‘i5
deTrajan contre les Daces; mais ici encore, ces travaux devenaient indispensables à une armée condamnée à une longue guerre, dans un pays inhabité, où lui était imposée la loi de pourvoir à sa conservation et à sa nourriture.
Si, dans la suite, quelque lueur passagère brille encore sur l’Empire, ce n’est qu’à de longs intervalles. Des révolutions militaires successives font do l’Armée un gouffre où viennent s’absorber tous les trésors de l’Étal. Comment, dans une telle situation, les soldats, qui s’étaicnl arrogé le droit de faire des Césars, se seraient-ils résignés à exécuter des travaux pour lesquels, à toutes les époques, leurs devanciers avaient montré de la répugnance, et qui leur furent souvent imposés comme châtiment?
Eneffet, pcndanlla seconde guerre punique, 4oo jeunes chevaliers sont privés de leurs chevaux pour avoir refusé de travailler à des ouvrages jugés indispensables au service de l’armée ; plus lard , Scipion Émilien, mécontent de ses soldats, leur déclare que ceux qui n’onl pas voulu tremper leurs mains dans le sang de l’ennemi doivent les salir dans la boue des travaux; Sylla, lui aussi, impose â ses légions de pénibles travaux manuels, et les force à réclamer le combat comme la fin de leurs souffrances.
UË L ËUPLOl DES TROUPES
Sur les bords du Rhin, les légions d’Auguste se révoltent plusieurs fois contre leurs tribuns, et se plaignent bauteinentde cequ’on leur donne lu nature et non des hommes à combattre. Ces révoltes acquiérent plus d’énergie encore sous Tibère : la Pannonie et le Haut- Rhin deviennent le théâtre de soulèvements qui se rapportent au même motif. Enfin, Probus, ayant voulu employer son armée à des défrichements, la fait soulever, et est assassiné par ses soldats.
Quelle plus grande gravité encore n’auraient pas eue ces manifestations hostiles au travail, si, comme de nos jours, on eût affaibli l’action du commandement en confiant ces ouvrages à l’administration civile ?
Je crains que celte digression ne paraisse bien longue, et cependant elle était commandée parle sujet.
n 11 y a des choses que tout le monde dit, parce qu’elles ont été dites une fois. » Celte réfle.vion de Montesquieu est applicable ici; et quand l’aulorilé de ce nom a contribué à e.xagércr l’importance des travaux exécutés par les légionnaires; quand elle a servi à invoquer des traditions et des similitudes au moins contestables, il m’a paru utile de démontrer par des faits que le soldat romain, vainqueur du monde, et fier
AUX TKAVAUX ü’uTlLlTÉ PUULIQUK. 27 ’
(lu litre de citoyen qu’ambilionnaient les rois, ii’a pu se soumettre, que dans les circonstances les plus ur- {'cnles, à dos travaux qu’il niservail aux esclaves et aux peuples vaincus.
Si j’ai cherché à dégager ces souvenirs de toute exagération, ce n’est pas que je veuille proscrire sans autre examen l’emploi des troupes aux travaux d’utilité générale : loin de moi une telle pensée ! mais je veux demander la solution de cette importante question à desfaitsplus rapprochés de notre temps, de nos mœurs, cl de nos besoins réels.
Et d’abord notre propre histoire peut nous offrir des enseignements qui ne sont pas sans valeur. Nous n’interrogerons pas sur ce point les annales du moycnûge, les armées de Francs et de chevaliers étant restées constamment étrangères à des occupations qu’elles considéraient comme la marque du servage.
Nos soldats furent pour la première fois au siège d’Amiens, en 1597, utilisés à la construction des tranchées; jusque-là, de semblables travaux, quoique militaires, avaient été uniquement réserv^és aux paysans. Ce nouveau système ayant pris du développement, on employa, de iGo 5 à iGio, à la construction du canal de Briarc , G, 000 hommes de troupes, sous la direction