‹ Considérations sur l'esprit et les moeursChapitre 33 sur 67 · DE L'HOMME OPULENT · texte numérisé non relu

DE L'HOMME OPULENT

L'homme qui n'a de supériorité que par la richesse, est intéressé à s'exagérer les avantages de la fortune qui le distingue. Il ne met de prix qu'aux talents qui conduisent aux richesses, tous les autres ne sont à ses yeux que de vains amusemens de l'esprit. Si Voltaire a quelque part dans son estime, c'est parce qu'il a su se procurer une grande fortune. La finance lui paroît le plus ferme appui d'un état ; et si on lui disoit qu'il existe un pays sans financiers, il se mettroit à rire comme un roi de Pégu, en apprenant qu'il n'y avoit pas de roi à Venise. Il est dur par le souvenir de son ancien état ; c'est ainsi que les nègres devenus libres sont des

maîtres cruels. Le passage rapide de la poussière d'un hameau, à l'habitation d'un palais magnifique, ne lui a pas permis de connoître aucune des nuances de la politesse^ des convenances de la société : il ne sait être que bas ou arrogant. Sa vie est partagée entre les langueurs de la satiété et l'ivresse de la fortune, (i)

Le pauvre est sans cesse entraîné à l'oubli de lui-même par le besoin qui l'asservit ; le riche à l'oubli des autres par la distance où il se trouve d'eux. Trop séparé du reste des hommes, il ne peut pas plus avoir d'amis que les rois. Ce n'est qu'à prix d'argent qu'il obtient les complaisances de l'amour et de trompeuses démonstrations d'estime ou d'amitié. Au moment où sa table est couverte de mets exquis, où sa bonne chère est à l'envi célébrée, il s'enivre de ces louanges comme si elles lui étoient person-

(l) Va MALHEUREUX, va CUVER TON OR, disott Ufl

jour un homîJie d'esprit à un financier dont l'arrogance le révoltoit.

nelles. Il se fait justice. Il s'oublie pour se confondre en quelque sorte, se transformer en perdrix délicieuses, en vin de Tokai.

Entre un honnête homme et un fripon, il n'y a souvent de différence, que celle d'être sa propre dupe, ou de ne pas l'être.

Un honnête homme est plus embarrassé à se justifier qu'un fripon, parce que le premier n'a pas songé qu'il seroit soupçonné, et que le second a d'avance préparé tout pour sa défense.

Sully et La Bruyère ont dit qu'il ne falloit pas confier les affaires publiques à celui qui n'avoit pas su faire les siennes. Le désintéressement, l'occupation de grands objets peuvent faire négliger les affaires domestiques, et ne rendent que plus propres à celles du gouvernement.

Lorsqu'il ne s'agit que d'argent, les malversations d'un homme d'état sont calcu-

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labiés. Les effets de rimpéritie sont au-dessus de tous les calculs.

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